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LA FRANCOPHONIE : PATRIMOINE CULTUREL
OU INSTRUMENT DE DOMINATION ?

Cameroun : l'art de la "dictature acceptable" ? Autopsie d'un scrutin présidentiel de Etamé M'Bappé (format .pdf) janvier 2012

Chili, quand le néolibéralisme triomphant se fissure de Franck Gaudichaud (format .pdf) novembre 2011

Un gaspillage planétaire, plus d'un milliard de tonnes de nourriture gaspillées chaque année de Phillippe Savoye (format .pdf) juillet/août 2011

Faléa (Mali) : la population s'oppose à une mine d'uranium et trouve des soutiens localement et en Europe Propos recueillis par Marc Ollivier (format .pdf) mai 2011

Quand la France est en guerre... en Afghanistan, en Libye, en Côte d'Ivoire de Jo Briant (format .pdf) mai 2011

U.S.A. Leonard Peltier et Mumia Abu Jamal, deux prisonniers à vie... de Jo Briant (format .pdf) décembre 2010

Les " nouveaux conquistadors" : Les multinationales européennes en Amérique latine et le Tribunal Permanent des Peuples de Franck Gaudichaud (format .pdf) décembre 2010

Sahara marathon... de Philippe Savoye (format .pdf) avril 2010

Qui sont les peuples autochtones ? de la Commission Peuples autochtones du CIIP (format .pdf) février 2010

Vous avez dit choc des civilisations... de Jo Briant et Gilles Lemaire février 2010

Le Sahara occidental... une terre et un peuple oubliés de Philippe Savoye (format .pdf) novembre 2009

Un vautour peut en cacher un autre de Philippe Savoye (format .pdf) octobre 2009

Les méfaits de l'agro-industrie dans la vallée du Souss (Maroc) de Marc Ollivier (format .pdf) été 2009

Nouvelle tragédie péruvienne, nouveau crime gouvernemental impuni de Yannick Lardet (format .pdf) été 2009

La tragédie des Tamouls de Jo Briant (format .pdf) juin 2009

Pius Njawe, ce journaliste camerounais rebelle (format .pdf) janvier 2009

Que fait la France en Angola(gate) ? (format .pdf) janvier 2009

Des ponts pas des murs : sommet citoyen sur les migrations novembre 2008

Listing des associations/comités locaux (grenoblois) de soutien aux Sans-papiers (format .pdf) avril 2008

L'armée française en Afghanistan, force de paix ou force de frappe Marie-Paule Geney (format .pdf) mars 2008

La françafrique... au coeur de la Centrafrique Jo Briant (format .pdf) mars 2008

Les bilans de la législature réalisés par la LDH (format .pdf) : Bilan d'une législature xénophobe, 5 années de chasse aux étrangers - Bilan d'une législature sécuritaire, 5 années de recul de nos libertés mai 2007

Du Sénégal à l'Espagne, Tribulations d'un migrant à travers le Maroc mars 2007

Cabinda : un génocide et un peuple oubliés Joël Batila (février 2007)

Réforme de la législation sur les étrangers : "Sarkozy a fait ce que Le Pen voulait." Claude Coutaz novembre 2006

Venezuela : l'espoir d'un peuple Jo Briant octobre 2006

Manifeste non gouvernemental euro-africain sur les migrations, les droits fondamentaux et lliberté de circulation juillet 2006

La francophonie : patrimoine culturel ou instrument de domination ? Jo Briant mai 2006

Colloque international de Chambéry "Histoire des mouvements pacifistes aux Etats Unis et en France" avril 2006 :

Maroc : les communiqués des familles de disparus suite au rapport final de l'IER (Instance Equité et Réconciliation) mars 2006

Cette contribution de Jo Briant est la retranscription d'une conférence qu'il a donnée le 17 mai dernier à l'Institut d'Études Politiques (St Martin d'Hères), dans le cadre des conférences organisées entre novembre 2005 et juin 2006, portant principalement sur les thématiques du lien entre la France et l'Afrique.
A signaler qu'une dizaine d'associations, dont le CIIP, avaient organisé toute une après-midi, le 27 novembre 2004, à l'Institut de Formation des Travailleurs sociaux, à la problématique : " Vous avez dit Francophonie ?". Échanges très denses qui ont fait l'objet d'Actes qu'on peut se procurer au CIIP (30 pages- 3 euros).

Avant de définir le concept de francophonie et ce qu'il recouvre concrètement, tant au niveau linguistique, culturel, institutionnel que politique et géo-politique, il peut être intéressant de partir de deux citations qui peuvent nous suggérer des pistes de réflexion :
1ère citation : une déclaration de Michel Debré, ancien ministre français de la coopération, déclaration datant du 9 février 1998 : "Dans moins de dix ans, les Africains parleront anglais, la technologie qu'ils emploieront sera américaine (traduire : étatsunienne), leurs élites seront éduquées aux Etats-Unis, nous resterons quant à nous coupés de nos racines africaines, recroquevillés sur une Europe frileuse, incapable alors d'être une puissance écoutée "
2ème citation : un extrait d'un article de Mongo Beti, le grand écrivain camerounais, paru en 1987 dans sa revue Peuples noirs- Peuples africains : "Entre les intellectuels africains et les roitelets nègres, il y a bien longtemps que Paris a choisi. Les appels, les sermons pressants, les institutions, aussi riches soient-elles, n'y feront rien : la francophonie officielle est condamnée à être l'étendard de parade de plumitifs mercenaires, et la risée des créateurs indépendants " (titre de l'article : " Seigneur, délivre-nous de la francophonie ")
Ces deux citations, parmi bien d'autres, permettent de formuler un certain nombre de questions: En quoi consiste exactement la francophonie ? Quelle est son origine, son histoire, quelles sont ses institutions, quel est sont projet, quelle est sa finalité ? Est-elle une survivance néo-coloniale, ou, comme l'affirment ses promoteurs et ses partisans, par exemple Abou Diouf, son Secrétaire général, est-ce un instrument qui a réellement pour objectifs de contribuer à la paix, au développement durable, à la démocratie et à une meilleure répartition des richesses entre le Nord et le Sud, comme il est affirmé dans la Charte de l'OIF (Organisation internationale de la Francophonie), adoptée le 23 novembre 2002 à Antananarive (à Madagascar) par la Conférence ministérielle de la Francophonie.
Nous essaierons, Alain Lavy , animateur du Comité Norbert Zongo, et moi-même; militant du Centre d'Information Inter-Peuples, de répondre à ces questions. Voici le schéma que nous vous proposons, en vous rassurant: nous laisserons environ 40 minutes pour un échange et l'expression de questions et de points de vue.

1°- C'EST QUOI LA FRANCOPHONIE ? ORIGINES, DEFINITION & INSTITUTIONS
Tout d'abord, précisons que le terme " francophonie " apparaît pour la première fois en 1880, sous la plume d'Onésime Reclus, frère d'Elysée Reclus, géographe assez connu, pour désigner la communauté linguistique et culturelle que la France constituait avec ses colonies. Le terme est donc totalement associé, au départ, à l'entreprise coloniale. Onésime Reclus faisait partie de ces intellectuels français de la première moitié du 19° siècle persuadés que la France faisait œuvre civilisatrice et que la langue était l'un des instruments de cette mission. Au début des années 1960, du temps des indépendances, ce terme est repris par des personnalités françaises et africaines, dont notamment le président sénégalais Léopold Sédar Senghor, un des fondateurs de la francophonie.
Le mot francophonie s'est-il affranchi de ses origines coloniales ? La question est posée, nous essaierons d'y répondre tout au long de cette soirée.. Il a aujourd'hui deux significations. Au sens linguistique, il désigne l'usage du français et l'ensemble de ceux qui le parlent. Il y aurait dans le monde 175 millions de francophones. Il faut cependant distinguer entre les francophones réels, qui utilisent couramment le français comme langue unique ou en alternance avec une autre - ils seraient 115 millions (environ 2% de la population mondiale) - et les francophones partiels, qui l'utilisent moins et en ont une maîtrise plus limitée - ils seraient 60 millions (pas tout à fait 1% de la population mondiale). En nombre de locuteurs, le français arrive en dixième position au plan mondial, loin derrière le chinois, l'anglais, l'hindi, l'espagnol, le russe, l'arabe, le bengali, le portugais et le malais.
Au sens institutionnel et politique, il renvoie à une organisation internationale impulsée et orchestrée par la France, organisation internationale qui regroupait, en 2005, 53 Etats (dont une bonne moitié sont africains), plus dix pays observateurs, qui font partie de l'Europe centrale et de l'Est. En théorie, les décisions et les orientations qui sont prises et définies lors des Sommets de la Francophonie, tous les deux ans, et au sein de l'OIF, sont collégiales et démocratiques, mais dans la réalité la France y a un poids prépondérant, ne serait-ce que parce qu'elle prend en charge les ¾ du budget qui est officiellement de 300 millions d'euros. L'Institution de base de la Francophonie est donc l'OIF, à la tête de laquelle il y a le Secrétaire général, actuellement Abou Diouf, ex-président du Sénégal. Les principales orientations sont en principes arrêtées lors des Sommets de la Francophonie, qui ont lieu tous les deux ans. Lors du dernier Sommet qui a eu lien à Beyrouth, en 2002, les missions de la Francophonie ont été recentrées autour de quatre grands axes :
- la promotion de la langue et de la diversité culturelle
- la promotion de la paix, de la démocratie et des droits de l'homme
- l'appui à l'éducation, à la formation, à l'enseignement supérieur et à la recherche
- la coopération au service du développement durable.

Je laisse le soin à Alain Lavy de passer au crible ces objectifs si prometteurs mais en fait très trompeurs. Je soulignerai simplement l'énorme ambiguïté qui existe entre deux types de Sommets entre lesquels la majorité des citoyens français ne fait pas la différence, à savoir les Sommets de la Francophonie et les Sommets France-Afrique.

2°- LA LANGUE FRANCAISE: PATRIMOINE CULTUREL COMMUN OU OUTIL DE DOMINATION ?
Je tiens à préciser tout de suite que je ne suis ni linguiste, ni un analyste spécialisé dans l'étude ou l'observation de la langue française dans le cadre de la francophonie. J'interviens ici en tant que militant de la solidarité internationale qui agit notamment, avec bien d'autres militants, pour d'autres liens France-Afrique. Et aussi en tant qu'ex-coopérant (en Algérie), une expérience qui m'a amené à réfléchir sur le statut ambigu de la langue française dans des pays anciennement colonisés et encore victimes d'un certain néo-colonialisme.
Je partirai d'abord d'une phrase qui a été reprise par de nombreux intellectuels africains, et qui a été prononcée par le grand écrivain et dramaturge algérien Kateb YACINE : "LE FRANÇAIS EST UN BUTIN DE GUERRE" , phrase reprise par de nombreux intellectuels et écrivains comme le camerounais Mongo Beti ou le Martiniquais Patrick CHAMOISEAU. Elle signifie : la langue française, nous décidons de nous l'approprier et d'enrichir ainsi notre patrimoine linguistique et culturel, patrimoine qui est bien antérieur à cet apport, et c'est ce patrimoine ancien, parfois millénaire, qui doit constituer le fondement, le socle de notre culture et de notre pensée collective. Je partirai d'une question formulée par Mongo Beti : lanque française et francophonie sont-elles compatibles ?
Je commencerai effectivement par cette question qui est en même temps une réponse. Sans doute le français peut-il être un apport linguistique et communicationnel important et positif, mais la promotion de la langue française, notamment en Afrique, est inséparable d'une volonté de prestige, de domination géo-politique, économique et donc culturelle C'est-à-dire que la FRANCOPHONIE, ce n'est pas seulement la promotion d'une langue, d'une aire linguistique, mais surtout d'une politique néo-coloniale, une stratégie de domination, sous couvert de faire face à l'impérialisme anglo-saxon ou étatsunien. Autrement dit, la Francophonie, ce n'est pas seulement l'usage et l'extension de la langue française, de la littérature française, de la culture française, c'est aussi un système de domination inséparable de la FRANCAFRIQUE, ce sur quoi insistera ensuite Alain Lavy.
Cette stratégie est d'autant plus habile et pernicieuse qu'elle s'affiche et s'habille à partir de concepts et de valeurs comme universalisme, démocratie, solidarité. C'est ce qui explique que les programmes et les projets entrant dans le cadre de la FRANCOPHONIE soient souvent repris avec enthousiasme en France dans les établissements scolaires, et il y a souvent des événements, des journées placés sous le label de la FRANCOPHONIE, avec des financements non négligeables. J'ai plusieurs amis qu'on peut qualifier de progressistes, dotés d'un solide esprit critique, à qui j'ai parlé de ces manifestations placées sous le signe de la Francophonie, et qui ne comprennent pas du tout ce qu'il pourrait y avoir de contestable ou d'ambigu dans ce type d'initiative : mais qu'est-ce que tu as contre la francophonie, contre la promotion de la langue et de la culture française ? N'est-ce pas un patrimoine partagé par des millions d'Africains, un facteur d'unification, alors qu'ils parlent des centaines de langues qui les empêchent de communiquer ? Donc, un moyen privilégié de partage d'un patrimoine commun ?
Premier point : qu'on le veuille ou non, la langue française n'est pas neutre pour tous les pays anciennement colonisés. Elle est bien un héritage colonial, et elle a été imposée, dès le début, comme la culture et la littérature, sur la base d'une négation des langues et des cultures africaines. Une sorte de péché originel qui laisse forcément des traces. Faut-il rappeler qu'il existait, à l'orée de la colonisation, et qu'il existe encore de très nombreuses langues vernaculaires parlées par des millions, parfois par des dizaines de millions de personnes, qu'il s'agisse du swahili ( Tanzanie, Kenya, Burundi, Ouganda…), du Haoussa ( Nigeria, Togo, Bénin, Tchad, Cameroun), du zoulou (Afrique du Sud, Lesotho,Swalizand) ou encore du wolof (Sénégal, Afrique de l'Ouest). L'apprentissage et la maîtrise de la langue du colonisateur déterminait le possibilité d'ascension sociale, mais toujours au service du colon ou de l'Etat colonisateur.
Actuellement, et ce depuis les années soixante, de même que le franc CFA a été imposé dans toute l'Afrique francophone comme la monnaie exclusive, de même pour les autorités françaises il a paru naturel de tout faire pour que le Français soit la Langue, la seule langue écrite et administrative, enseignée à l'école, de cette Afrique baptisée d ce fait francophone. Le problème, souligne Mongo Beti, est que l'Afrique francophone n'a pas eu la même capacité de résistance culturelle que, par exemple, les pays maghrébins. Prenons l'exemple de l'Algérie : vous savez que la place du français a été l'objet d'un débat souvent passionné et passionnel. L'arabe a été défini solennellement dès le début comme la langue nationale, comme symbole de l'identité nationale. Même si on peut discuter du mode d'arabisation et de la non reconnaissance de la diversité linguistique de l'Algérie, avec par exemple la négation, tout au moins partielle, de la langue amazigh (berbère). A noter cependant que le français, après une période d'effacement partiel, vient de redevenir une langue privilégiée en Algérie. Mais c'est un CHOIX et non un prolongement automatique de l'héritage.
Deuxième point, ou plutôt constat, souligné par Mongo Beti : le français a été un outil d'écrasement des langues nationales, au Cameroun comme dans bien d'autres pays. Dans les radios, mais surtout dans les programmes de télévision, la langue française est prédominante. Cependant, depuis une vingtaine d'années, des groupes de pression, souvent menés par des linguistes et des hommes de lettres, revendiquent désormais la légitimité des autres langues. Y compris dans les départements d'Outre-mer, dans les Antilles par exemple avec le mouvement de la créolité lancé par des écrivains comme Jean Barnabé, Raphaël Constant et Patrick Chamoiseau. Et l'on peut dire que peu à peu émerge comme une nouvelle francophonie, plurielle et métissée. Par ailleurs, plusieurs Etats africains sont en train de revaloriser les langues vernaculaires et d'inscrire le bilinguisme dans les écoles. C'est la cas notamment au Sénégal, avec le wolof. Et les productions littéraires en pulaar, en sérère ou en wolof commencent même à dépasser les écrits en langue française.

En conclusion, j'exprimerai deux propositions qui me semblent essentielles :
1°- La Francophonie sera toujours ambiguë et perçue comme un outil de domination tant que continuera le système de la Françafrique, système mafieux et ouvertement néo-colonial, dénoncé notamment par l'association Survie.
2°- Comme l'a très bien dit Aimé Césaire, " Il faut en finir avec la francophonie du XIX° siècle. Parlons plutôt de francophonies au pluriel ". Il voulait dire par là que la Francophonie peut avoir un sens, à condition qu'elle soit non pas imposée mais choisie par les Etats et les populations comme un " outil " parmi d'autres, et que par ailleurs elle n'écrase pas les autres langues. Et il reste à inventer, non pas une nouvelle francophonie, mais plutôt des francophonies plurielles et métissées.

Jo Briant

A noter, l'espace rinoceros "bibliothèque internationale pour un monde responsable et solidaire" de Ritimo
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