Mirar morir (regarder mourir) L’armée mexicaine et les 43 disparus d’Iguala

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  • Pour le deuxième anniversaire de la disparition de 43 étudiants de l’école normale d’Ayotzinapa le 26 septembre 2014, Nuestra America en partenariat avec le cinéma Le Club et le comité Paris-Ayotzinapa organise la projection du film "Mirar morir (regarder mourir) : L’armée mexicaine et les 43 disparus d’Iguala", suivie d’un débat.

    Tarif unique d’entrée : 6 € dont une partie sera destinée aux comités des familles de disparus d’Iguala.

    Grenoble, Cinéma Le Club
    9bis, rue du Phalanstère

"Mirar morir (regarder mourir) : L’armée mexicaine et les 43 disparus d’Iguala" : documentaire de Coitza Grecko (Mexique, 1h30 vostf) qui enquête sur la participation des unités militaires (et notamment du 27e bataillon d’infanterie) dans les attaques aux étudiants d’Ayotzinapa et dans leur disparition.

Le contexte

L’École Normale Rurale d’Ayotzinapa
Les écoles normales rurales ont été fondées après la révolution pour former les jeunes fils de paysans à la profession d’instituteur. Elles sont organisées en structures coopératives : les jeunes y sont formés pour devenir "maestros", mais travaillent aussi les champs et reçoivent une formation politique de type marxiste. En 1969, le président Diaz Ordaz a ordonné la fermeture de nombreuses écoles, qu’il considérait des "nids de communistes", et a ouvert une période de criminalisation systématique des étudiants. Des 36 écoles rurales qui existaient au Mexique, il n’en reste aujourd’hui que 17, abandonnées par l’État et en manque chronique de fonds. L’école Raúl Isidro Burgos d’Ayotzinapa est actuellement la seule école rurale de l’État de Guerrero, l’une des régions les plus pauvres du Mexique. Elle est marquée par une longue histoire de contestation sociale (Lucio Cabañas et Genaro Vázquez,leaders guérilleros des années 70, sont tous deux sortis de cette école) et de répression de la part des autorités (deux élèves ont été assassinés par la police fédérale lors d’un blocage en 2011).

Les faits
Le 26 septembre 2014, une centaine d’étudiants d’Ayotzinapa se rendent dans la ville d’Iguala (Guerrero). Ils ont l’intention de récolter des fonds et d’emprunter des bus pour se rendre le 2 octobre à Mexico (pour participer à la manifestation commémorant l’anniversaire du massacre d’étudiants à Tlatelolco, le 2 octobre 1968). Les étudiants, qui voyageaient à bord de deux bus, en empruntent trois autres à la gare routière d’Iguala. C’est à ce moment, vers 21 heures, que les attaques commencent : des policiers municipaux s’en prennent violemment aux étudiants et ouvrent le feu ; des policiers de l’État, des policiers fédéraux et des soldats sont également impliqués. Les événements débouchent sur l’exécution extrajudiciaire de 3 étudiants et de 3 passants. 25 personnes sont blessées. 43 étudiants sont arrêtés et soumis à une disparition forcée.

La "vérité historique" du gouvernement
D’après la version du Parquet fédéral (définie "vérité historique" par J. Murillo Karam, alors procureur général de la République), la police locale aurait arrêté les étudiants et les aurait ensuite livrés à un cartel local de narcotrafiquants, Los Guerreros Unidos. Ceux-ci auraient assassiné les étudiants, incinéré les corps dans la décharge de Cocula et placé les restes dans de sacs en plastique qu’ils auraient jetés dans un cours d’eau à proximité, la rivière San Juan. Le maire d’Iguala, José Luis Abarca, et son épouse, ayant des liens connus avec les Guerreros Unidos, sont accusés d’avoir ordonné l’attaque. Quant au mobile, le gouvernement affirme que les étudiants auraient été confondus avec un groupe criminel rival des Guerreros Unidos, Los Rojos (Les Rouges), ou infiltrés par ses membres. Cette version n’est étayée par aucune preuve et se base exclusivement sur les aveux de policiers et membres de bandes criminelles placés en détention. Ces détenus affirment pourtant avoir été torturés afin de leur faire déclarer une version préfabriquée des faits.

Le travail des experts indépendants
À la demande des familles de victimes et grâce à la pression de la société civile, deux groupes d’experts indépendants ont été appelé à contribuer aux investigations. Il s’agit de l’Équipe argentine d’anthropologie médicolégale (EAAF) et du Groupe interdisciplinaire d’experts indépendants (GIEI) désigné par la Commission interaméricaine des droits de l’homme (CIDH). Ces experts ont littéralement battu en brèche la "vérité historique" du gouvernement, qui s’avère une histoire créée de toutes pièces, visant à occulter les responsabilités du pouvoir et de l’armée. Quelques points à retenir :

  • Décharge de Cocula : Depuis plusieurs années, Cocula est le scénario récurrent d’incendies contrôlés, mais aucun d’entre eux n’a eu la taille nécessaire pour incinérer 43 corps, ni a pu avoir lieu dans la nuit du 26 septembre 2014. De plus, rien n’a permis d’établir un lien entre les étudiants disparus et les restes humains retrouvés dans la décharge. Jusqu’à preuve du contraire, ces restes sont à mettre en relation avec le contexte de disparitions dans la région d’Iguala.
  • Rio San Juan : L’analyse ADN d’un fragment osseux a permis l’identification de l’étudiant Alexander Mora Venancio. Toutefois, l’os en question ne provient pas de la décharge, mais d’un sac poubelle retrouvé dans la rivière San Juan par des éléments de la Marine, suite aux aveux des supposés coupables. Une vidéo filmée par des journalistes suggère toutefois que la "découverte" de ce sac aurait été orchestrée et mise en scène par Tomas Zerón, directeur de l’Agence d’investigations criminelles (AIC). L’os d’Alexander a donc vraisemblablement été « semé » sur les lieux afin de conforter la version officielle.
  • Les militaires étaient informés des mouvements des étudiants et des faits se déroulant la nuit du drame à travers le C-4 (un système qui coordonne la communication entre toutes les forces de sécurité). Des membres de l’armée étaient aussi présents sur les lieux, mais les experts du GIEI n’ont jamais été autorisés à interroger les soldats ni à inspecter leur caserne.
  • Le cinquième bus emprunté par les étudiants a été omis dans l’enquête officielle et, quand les experts indépendants ont demandé de l’examiner, il a été remplacé par un autre. Les experts soupçonnent que ce bus contenait une cargaison d’héroïne, ce qui pourrait expliquer le mobile, la coordination et l’ampleur de l’attaque.

Les inconsistances et manquements dans l’enquête officielle que le GIEI a mis en lumière ne sont que la pointe de l’iceberg des failles structurelles que l’on peut constater au Mexique, où la torture, la fabrication de coupables et la manipulation des preuves sont des pratiques courantes. Malgré son apport capital et les demandes réitérées des familles des victimes, les autorités mexicaines ont refusé de renouveler le mandat du GIEI, qui a quitté le pays en avril 2016.

Les disparitions forcées au Mexique
Après la disparition des 43, des dizaines de fosses communes ont été découvertes dans les alentours d’Iguala. Ces recherches ont été impulsées par le groupe Los Otros Desaparecidos de Iguala ("Les autres disparus d’Iguala"), qui accompagne aujourd’hui 400 familles dans la recherche de leurs proches. Ayotzinapa et Iguala ne sont pas des cas isolés : on estime à 160 000 le nombre de personnes tuées au Mexique depuis 2006 (dont 43 000 dans les deux premières années du mandat d’Enrique Peña Nieto, l’actuel président) et à plus de 27 000 le nombre de disparus. Les ONG soulignent que beaucoup de ces disparitions sont "forcées", ce qui signifie qu’elles sont perpétrées par des fonctionnaires publics ou avec leur aval.

Ce texte reprend des éléments tirés de documents d’ONG (notamment Amnesty France) et de différents articles de presse et militants.

Collectif Paris-Ayotzinapa (contact) et Association Films d’Altérité (site)

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