"Prix Mo Ibrahim" : pas de lauréat 2015 !

Publié le : , par  Philippe Savoye

Mohamed "Mo" Ibrahim, est un milliardaire anglo-soudanais, entrepreneur dans le domaine des télécommunications, fondateur de Celtel, qu’il a revendu en 2005 pour un montant de 3,4 milliards de dollars. L’année suivante, il crée la fondation qui porte son nom et en 2007, lance le "Prix Mo Ibrahim" (mais ne siège pas dans le comité l’attribuant) pour le leadership d’excellence en Afrique récompensant, "des chefs d’État ayant exceptionnellement amélioré la sécurité, la santé, l’éducation, le développement économique et les droits politiques dans leurs pays, et transféré démocratiquement leurs pouvoirs à leurs successeurs". Le prix se monte à 5 millions de dollars et une rente annuelle de 200 000 dollars. "Le prix vise également à fournir aux lauréats les moyens d’élargir leur action publique au niveau de leur continent, une fois achevé leur mandat national. Il n’y a guère que les anciens dirigeants occidentaux pour percevoir de généreuses pensions, des jetons de présence lucratifs ou prononcer des conférences payées rubis sur l’ongle leur permettant de continuer le cas échéant à subventionner des activités publiques".

Sur quels critères ?
Les conditions d’attribution de ce prix s’inscrivent dans un cadre spécifique. Pour y prétendre, les candidats sont tenus d’avoir quitté le pouvoir – qu’il s’agisse de la présidence ou de la tête d’un gouvernement – au cours des trois dernières années. Ils doivent avoir été élus démocratiquement, mais aussi avoir exercé leur mandat pendant la durée fixée par la Constitution de leur pays. Le dernier critère exige d’avoir "fait preuve d’un leadership exceptionnel".
Élaboré par une équipe de politologues autour de 86 indicateurs, les pays du continent sont passés au crible et il ambitionne d’évaluer le plus objectivement possible la gouvernance des États : la sécurité et l’État de droit, la corruption, la transparence publique, les droits humains et l’implication de la société civile dans les processus politiques, la liberté d’action des ONG, les infrastructures, la diversification et les opportunités économiques, l’élargissement de l’assiette fiscale, le développement rural, les réponses en matière d’éducation, de santé, les infrastructures numériques et les technologies de l’information, l’offre en matière d’électricité, etc.

En dix ans, seuls quatre dirigeants se sont vus décernés le prix :

  • En 2007, le premier prix fut attribué à l’ancien président du Mozambique Joaquim Chissano, qui lutta pour sortir son pays de la famine et de la violence. Il a notamment renoncé à se présenter à un troisième mandat afin de se consacrer au développement des institutions démocratiques.
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    En novembre 2007, le Président Joaquim Chissano, ancien Président du Mozambique, reçoit le premier "Prix Mo Ibrahim" en présence de Kofi Annan.
    Photo Mo Ibrahim Foundation
  • En 2008, Festus Mogae, ancien président du Botswana a été récompensé pour avoir "assuré la stabilité et la prospérité durant son mandat", malgré la pandémie du sida.
  • En 2011, "le jury a été impressionné par la capacité visionnaire du président cap-verdien Pedro Pires qui l’a conduit à transformer son pays en un modèle de démocratie, de stabilité et d développement", (Salim Ahmed Salim, diplomate tanzanien, premier ministre en 1984/85, président du Comité indépendant).
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    Pedro Pires, ancien Président du Cap-Vert, lauréat 2011 du Prix Leadership Afrique de la Fondation Mo Ibrahim
    Photo : AUIIF
  • En 2014, le Namibien Hifikepunye Pohamba a été récompensé pour son travail de "cohésion et réconciliation nationales".

Et en 2015 [1] ?
La fondation précise : "dès le départ, la barre a été placée très haut. Le prix Ibrahim ne couronne pas les bons dirigeants mais des individus véritablement exceptionnels, par définition assez rares. Il n’est donc pas surprenant que le prix ne soit pas attribué chaque année… Le point commun entre tous nos lauréats est la capacité à transformer leur pays et leurs concitoyens. Nous souhaitons identifier des candidats qui, par leur exceptionnel exercice du pouvoir, ont construit un héritage solide et fait progresser leur pays, y compris dans sa culture démocratique. Nous attendons bien davantage des dirigeants qu’un simple retrait volontaire à la fin de leur mandat constitutionnel. (Salim Ahmed Salim).

Cette année aucun lauréat ne perçoit ce prix et l’analyse des données continentales interrogent sur l’avenir :

  • Des écarts de plus en plus forts entre les pays classés aux extrêmes : l’île Maurice classée en tête, l’amélioration significative en Côte-d’Ivoire notamment en matière de "sécurité et de l’Etat de droit qui est l’un des points noirs du continent". De l’autre : l’effondrement de la Libye ("lié au chaos guerrier… Seuls le Soudan du Sud, la Centrafrique et la Somalie sont moins bien classés"), Madagascar en chute libre ("qui affiche un triste record en matière de corruption et de bureaucratie"), l’Érythrée, ("parfois qualifiée de prison à ciel ouvert")…
  • "Une alerte rouge sur l’emploi des jeunes" marquée par "l’inadéquation des formations avec les besoins du marché et le résultat des politiques menées par les gouvernements et les bailleurs de fonds pour développer l’offre éducative sans tenir compte de la demande… Les jeunes Africains sont désormais davantage formés que leurs parents, mais moins employés. Des jeunes sans perspective économique, et sans prise sur la politique, c’est dangereux". (la fondation).
  • L’urgence énergétique : "si la bonne nouvelle est le bond des infrastructures numériques et des technologies de l’information il est à souligner une détérioration des réseaux de distribution de l’électricité, tandis que la production électrique s’est souvent améliorée. 40 % de la population a vu se détériorer son accès à l’électricité en dix ans".
  • L’incroyable gâchis pétrolier avec "une absence complète de corrélation entre les prix du pétrole et les autres indicateurs… Si quatorze pays producteurs ont vu leurs revenus exploser avec les prix du baril entre 2006 et 2014, cela n’entraîna aucune amélioration économique ou élargissement de leur assiette fiscale... De façon générale, les pays pétroliers ont moins progressé, sur l’ensemble des indicateurs, que les pays non pétroliers !"

Il est intéressant de "croiser" ces remarques avec des données des Objectifs du Millénaire pour le Développement (OMD), à commencer par le premier d’entre eux : la réduction de l’extrême pauvreté de moitié dans le monde entre 1990 et 2015. En Afrique Subsaharienne, la proportion de personnes vivant en dessous du seuil de pauvreté a très légèrement diminué en pourcentage sur cette période, passant de 56% à 48% (à comparer aux données mondiales : 36% contre 18%), mais comme durant cette période la population africaine est passée de 631,6 millions à 1 044,1 millions le nombre de personnes souffrant de la faim a sensiblement augmenté !

La détérioration de la sécurité et de l’État de droit dans nombre de pays, l’absence de perspectives pour la jeunesse africaine, les données économiques de ce continent qui continue à être pillé par les entreprises occidentales, une dette qui étrangle une majorité des pays, des plans structurels imposés par les organismes internationaux, etc., sont des données récurrentes que subit la population de ce continent. Elles n’exonèrent pas nombre de "mal gouvernance", mais entretiennent une situation que René Dumont, dénonçait déjà dans son ouvrage prônant une révolution agro-écologique africaine - L’Afrique noire est mal partie -, paru il y a plus de 50 ans...

Avec ses questions toujours d’actualité : les Africains resteront ils maîtres de l’aménagement de leur territoire et les paysans de leurs terres ? Les paysans et leurs organisations pourront-ils défendre leurs intérêts et promouvoir des agricultures familiales, productives et à haute valeur sociale et environnementale ? Comment les produits agricoles des exploitations familiales africaines pourront-ils reconquérir leurs marchés domestiques ? Situation d’autant plus préoccupante que l’Afrique dispose d’un potentiel extraordinaire en capacité humaine, ressources minérales, richesse culturelle…

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