Haïti... des élections pour quoi faire ?

Publié le : , par  Philippe Savoye

Après différents reports, ce 3 janvier, Léopold Berlanger, président du conseil électoral provisoire (CEP) proclame officiellement le résultat du premier tour des élections présidentielles qui se sont tenues le 20 novembre. Jovenel Moïse du Parti haïtien Tèt Kale (PHTK), est élu avec 55,6 % des suffrages exprimés, suivi du candidat de la Ligue alternative pour le progrès et l’émancipation haïtienne (LAPEH), Jude Célestin, avec 19,6 %. Il succède à Michel Martelly (également connu sous son nom de chanteur "Sweet Micky"). L’arrêt des juges électoraux signale "qu’il n’y a pas eu de fraudes massives, mais des irrégularités qui ne sauraient affecter le processus" (note d’information du CEP).

Un résultat en trompe l’œil !

Le taux d’abstention de 79 % des inscrits (et tous les Haïtiens ne le sont pas !), atteste du peu d’espoir que les Haïtiens portent dans ce scrutin. Il s’agit d’une élection en trompe l’œil. En effet, le premier tour s’est tenu le… 25 octobre 2015 (!) où Jovenel Moïse, candidat du pouvoir (un président ne peut effectuer deux mandats successifs), est déclaré en tête avec 32,8 % des suffrages et Jude Célestin en seconde position (25,2 %). Un second tour est prévu le 27 décembre 2015. Ces résultats sont contestés (certaines sources "sérieuses" annoncent que Moïse aurait eu moins de 10 % des suffrages) mais aucun recomptage n’est autorisé. Des milliers d’Haïtiens manifestent durant plusieurs semaines, dénonçant les fraudes massives et un "coup d’Etat électoral" par le pouvoir en place. Le second tour est reporté, puis le 7 février, face au mécontentement populaire, le président sortant Michel Martelly est contraint de quitter le pouvoir. Après la signature d’un accord de sortie de crise, le parlement désigne Jocelerme Privert président du sénat, président provisoire d´Haïti, afin de combler le vide laissé par ce départ et mettre un terme à la paralysie politique du pays. Il aura fallu plus d’une année pour qu’un nouveau président soit élu !

Une dépendance extérieure

Lors de la commémoration du 213ème anniversaire de l’indépendance haïtienne, ce 1er janvier, le président provisoire Jocelerme Privert déplore l’image de marque de son pays qui est passé du statut de "Perle des Antilles" à "l’étiquette honteuse" de pays le plus pauvre des Amériques. "Nous sommes toujours incapables de nourrir notre population, d’éduquer nos enfants, d’assurer les soins de santé à nos compatriotes et de construire des infrastructures nécessaires à notre développement économique". Et critique l’ingérence étrangère, via la présence de la Minustah : "il existe encore des soldats étrangers en Haïti".
Selon le Nouvelliste (quotidien haïtien), l’économie haïtienne est marquée par une triple dépendance. Dépendance budgétaire : 50 % du budget et 80 % des investissements proviennent de l’aide extérieure. Dépendance énergétique : importation de la totalité des hydrocarbures. Dépendance alimentaire : importation de 60 % des besoins alimentaires en dépit d’un fort potentiel agricole. Sur la dernière décennie, le taux de croissance annuelle moyenne du PIB par habitant est négatif : -0,9 % ! Le transfert financier de la diaspora (un Haïtien sur cinq vit à l’étranger, dont 80 % des cadres) représente 52,7 % du PIB (AlterPresse). Dans un tel contexte, où l’état de droit n’est qu’un vain mot, l’insécurité et la violence sont omniprésentes. Selon la Commission épiscopale Justice et paix "au moins deux assassinats par jour sont enregistrés dans la zone métropolitaine de Port-au-Prince", bien qu’ils aient diminué d’un tiers ces deux dernières années.

Et le quotidien des Haïtiens ?

Dans ce pays le plus pauvre des Caraïbes, plus de 60 % des habitants survivent avec moins de 2 dollars par jour. Sept ans après le séisme qui a tué plus de 200 000 personnes, 55 000 Haïtiens vivent toujours dans des camps de fortune, selon l’Organisation internationale des migrations. Le Programme alimentaire mondial de l’ONU donne des chiffres accablants :

  • 2 500 000 Haïtiens vivent dans l’extrême pauvreté,
  • les 10% des Haïtiens les plus riches possèdent 70% de la totalité des revenus.
  • dans les villes, 50% des Haïtiens sont au chômage.
  • 100 000 enfants de moins de 5 ans souffrent de malnutrition aiguë et 1 enfant sur 3 souffre de retard de croissance.
  • moins de 50% des foyers ont accès à l’eau potable…

Nos amies haïtiennes de Symbi roots, accueillies en novembre dans le cadre du Fita et de la Semaine de la solidarité internationale du Grésivaudan témoignent de cette réalité et la resitue dans son contexte historique avec une grande lucidité : "nous sommes un peuple issu de l’esclavagisme, puis du colonialisme. La population a ses origines lointaines en Afrique qu’il a quittée sous la contrainte. L’esclavagisme a formaté les Hommes, les a fait renier leur identité ancestrale, intégré leur déracinement. Les gens ont intériorisé qu’ils sont des descendants d’esclaves analphabètes. Dans l’inconscient, cela demeure présent quelque part dans notre identité individuelle et collective"".
Elles apportent un regard critique sur leur classe dirigeante : "Quand les personnes finissent leurs études supérieures, la meilleure chance de faire fortune, c’est de se faire élire. Les élections sont du cinéma. Quand tant de personnes sont au chômage - le ministère annonce un taux de 27 % -, mais en réalité deux Haïtiens sur trois sont touchés par le chômage ou le sous-emploi et sont dans une démarche de survie, des élections ne représentent pas un espoir… Et de toute façon le président ne décide pas, les décisions sont imposées de l’extérieur. Le peuple a peur et n’a pas confiance !".

Conscientes, qu’un véritable changement ne pourra s’opérer sans une politique où l’éducation deviendrait une priorité absolue (aujourd’hui, le système éducatif est à plus de 80 % aux mains du secteur privé et selon l’Unicef, un enfant sur quatre n’est pas scolarisé, les cours secondaires n’accueillent qu’un jeune sur quatre) : "le premier problème est celui de l’éducation : la majorité des populations ne parlent pas le français qui est la langue dominante dans le pays au niveau de la classe dirigeante. L’éducation est de très mauvaise qualité, mais les élites, inscrivent leurs enfants dans des écoles coûteuses et renommées.

Cependant, malgré les difficultés (dernier exemple en date l’ouragan Matthew qui a fait près d’un millier de victimes, a anéanti 80 % des récoltes du "grenier" du pays, plus de 800 000 personnes sont menacées par une "insécurité alimentaire extrême"… l’ONU révèle que le budget de 139 millions de dollars dont elle a besoin pour venir en aide aux victimes est sous-financé de 38 % (!), le peuple Haïtien demeure debout, cherche avec force et foi une issue pour que le quotidien soit porteur d’un avenir.
La présence de ces femmes, leurs témoignages, parmi d’autres, attestent que le peuple haïtien est source d’une énergie exceptionnelle. La seule façon pour que ce pays s’ouvre un horizon de justice sociale, crée les conditions d’une véritable démocratie et d’un développement économique et environnemental équilibré, est de rompre avec l’attitude néocoloniale étrangère qui s’autoalimente avec la main mise d’une petite caste oligarchique, et de laisser le peuple réellement maître de son destin, de ses choix vitaux. A suivre donc…

Article publié dans Inter-Peuples n°253, février 2016

En complément

Pour comprendre "Haïti aujourd’hui", un retour en arrière est nécessaire. Son indépendance est issue d’une lutte des esclaves qui bâtit l’armée française menée par le général Rochambeau venue rétablir l’esclavage dans la colonie, à Vertières en novembre 1803. Elle fut proclamée le 1er janvier 1804.

Après deux décennies de négociations pour tenter de ramener l’ancienne colonie française "la plus riche du monde", dans le giron de la métropole, Paris dû y renoncer. En 1825. Charles X, tout juste installé sur le trône, publie une ordonnance en date du 17 avril. Il "octroie" au pays son indépendance contre une indemnité de 150 millions de franc-or pour dédommager les anciens colons et l’assurance d’échanges commerciaux privilégiés en faveur de la France.

Texte de l’ordonnance :
Charles, par la grâce de Dieu, Roi de France et de Navarre, à tous présents et à venir, SALUT :
Vu les articles. 14 et 73 de la Charte :
"Voulant pourvoir à ce que réclament l’intérêt du commerce français, les malheurs des anciens colons de Saint-Domingue, et l’état précaire des habitants actuels de cette île ;
Nous avons ordonné ce qui suit :

  • Article 1er :
    Les ports de la partie française de Saint Domingue seront ouverts au commerce de toutes les nations. Les droits perçus dans ces ports, soit sur les navires, soit sur les marchandises, tant à l’entrée qu’à la sortie, seront égaux et uniformes pour tous les pavillons, excepté le pavillon français, en faveur duquel ces droits seront réduits de moitié.
  • Article 2 :
    Les habitants actuels de la partie française de Saint-Domingue verseront à la Caisse des Dépôts et Consignations de France en cinq termes égaux, d’année en année, le premier échéant au 1er décembre 1825, la somme de cent cinquante millions de francs, destinée à dédommager les anciens colons qui réclament une indemnité.
  • Article 3 :
    Nous concédons, à ces conditions, par la présente ordonnance, aux habitants de la partie française de Saint-Domingue, l’indépendance pleine et entière de leur gouvernement.

Et ce sera la présente ordonnance scellée du grand sceau.

Donné à Paris, au Château des Tuileries, le 17 avril de l’an de grâce 1825 et de notre règne premier.

Charles,
Par le Roi :
Le Pair de France, Ministre et Secrétaire d’État de la Marine et des Colonies, Comte de Chabrol
Visa :
Le président du Conseil, etc. J. de Villèle
Vu aux sceaux :
Le Ministre et Secrétaire d’État, garde des sceaux, Comte de Peyronnet.

De cette dette originelle, le pays ne s’en est jamais remis ! La somme dépasse de loin la réalité financière du pays... sans oublier que l’indépendance, les Haïtiens l’ont acquise au prix de leur sang ! Pour amener les Haïtiens à accepter ce pacte, Charles X envoie une armada de 14 bâtiments de guerre armés de 528 canons. En cas de refus, selon le ministre de la Marine, "Haïti sera traité en ennemi par la France", dont l’escadre "est prête à établir le blocus le plus rigoureux devant les ports de l’île". Dans le cadre d’un rapport de force totalement déséquilibré, le président Jean-Pierre Boyer est contraint de signer.
Ce montant de 150 millions de franc-or représente 15 % du budget de la France. La première annuité est payée par… un emprunt de 30 millions, à 6 %, remboursable en vingt-cinq ans, souscrit en France. Il se met en place une suite de montages financiers complexes qu’Haïti, toujours lésé, va traîner tel un boulet sur plus de cent vingt-cinq ans. Au total, l’indemnité aura été de 90 millions de franc-or, que les Haïtiens vont finir de payer officiellement en 1883… mais plus précisément en 1952 époque à laquelle Haïti finit de rembourser, les divers emprunts et intérêts auprès des banques françaises, puis étasuniennes, qu’il dût contracter, pour solder la "dette de l’indépendance". De l’avis des historiens, le paiement de cette "double dette", sans en être la seule cause, aura pesé très lourd sur la situation catastrophique du pays…
Les États-Unis, qui occupèrent Haïti de 1915 à 1934, et s’ingère toujours aujourd’hui dans la vie du pays, ne reconnurent l’indépendance du pays qu’en 1962, soit 158 ans après celle-ci !

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