Après la mort de Hugo Chavez... Réflexions, perspectives... Avril 2013

Publié le : , par  Jo Briant

Au pouvoir depuis 1999, Hugo Chavez, qui avait été réélu en octobre 2012 pour un mandat de six ans à la tête de la "République bolivarienne" du Venezuela, s’est éteint le 5 mars dernier suite à une longue maladie. Se référant à Simon Bolivar, cette figure emblématique de l’indépendance acquise contre les Espagnols, et en quête d’un "socialisme du XXI° siècle", Chavez est incontestablement une figure hors du commun qui a transformé profondément la société vénézuélienne en quatorze ans de pouvoir et a incarné un réel anti-impérialisme face aux Etats-Unis. Il a mis en place un ensemble de réformes réellement structurantes : nouvelle Constitution, démocratie participative, nationalisation d’industries clés. Un bilan qu’on peut qualifier de "globalement positif" mais avec des limites et des insuffisances qu’on ne peut masquer. Cet "essai" ne se prétend nullement exhaustif, il provoquera peut-être réactions, critiques, compléments, prolongements… Ce dont nous pourrons éventuellement nous faire l’écho dans notre journal…

Chavez, celui qui a rendu la dignité aux Vénézuéliens
Des dizaines de milliers d’anonymes ont suivi le cortège funéraire le 6 mars dernier. Avec des larmes aux yeux, entonnant « Chavez est en vie, la lutte continue ! », «  Chavez est le peuple, nous sommes tous Chavez ! »… Ce qu’il faut effectivement souligner en premier c’est que Hugo Chavez a redonné une dignité aux femmes et aux hommes du Venezuela. D’une part, jusqu’aux années 1960, ce peuple a été sous la botte de régimes militaires et dictatoriaux. D’autre part, malgré la rente pétrolière, plus des trois quarts des Vénézuéliens vivaient dans une grande pauvreté, et aucun mode d’expression et de contestation, et encore moins de participation n’était possible. Un seul chiffre : le pourcentage de la population vivant sous le seuil de pauvreté était de 54,3% en 1997… mais seulement de 29,5% en 2011. Monopolisation des richesses, prévarication, corruption, violence des rapports sociaux, tel était le tableau de la société vénézuélienne…
1994, soit 5 ans avant sa première présidence : il fonde le Mouvement Cinquième République en proclamant : « Je serai le héros des pauvres contre le fléau de l’oligarchie ». Le premier acte de Chavez suite à son élection en novembre 1998 : dissoudre l’assemblée constituée exclusivement de propriétaires et d’oligarques, et proposer un processus "constituant", c’est-à-dire l’élaboration, en partie par le peuple, d’une nouvelle Constitution reconnaissant les droits pour tous/toutes à l’éducation, à la santé, à l’alimentation, à un travail… Au cours de son second mandat présidentiel (2002-2006), il créée un système original et fortement apprécié par les couches populaires : le système des "missions bolivariennes" (programmes d’aide massive, à base d’injection des profits pétroliers, dans les domaines éducatif, sanitaire, construction de logements…) et des structures de participation (conseils communaux, coopératives ouvrières et paysannes…). En 2012 on recensait plus de 30 000 conseils communaux et de 20 000 coopératives ! Ce que Chavez appellera plus tard le « socialisme du XXI° siècle », un socialisme participatif. A quoi il faut ajouter la nationalisation de grandes propriétés agraires ("latifundios") et d’industries clés. J’ai pu assister en 2006 à plusieurs séances de conseils communaux, y compris dans un petit village andin à 2 500 m d’altitude, et j’ai pu visiter trois coopératives, citadines et agraires : ce qui m’a le plus saisi, c’est l’extrême fierté de tous/toutes ces citoyen-ne-s qui se voyaient enfin reconnu le droit non seulement d’émettre des avis mais de faire des choix, financement à l’appui, concernant leur vie quotidienne).
Autant de mesures et d’options radicales qui ne pouvaient que heurter les secteurs encore influents de la bourgeoisie par ailleurs détentrice de la plupart des moyens de communication (presse écrite, radiophonique et télévisuelle), qui vont appuyer ostensiblement la tentative de coup d’Etat d’avril 2002 au cours de laquelle Chavez a été l’objet d’un véritable rapt plusieurs heures durant. Coup d’Etat fortement soutenu en sous-main par les Etats-Unis. Après ce coup d’Etat avorté, suite à une forte mobilisation populaire, mais qui a quand même provoqué la mort d’une cinquantaine de personnes, l’opposition a essayé de prendre une revanche en 2004 dans le cadre d’un referendum révocatoire prévu par la Constitution (cette procédure démocratique prévoit qu’un certain nombre de citoyens, à condition de recueillir 500 000 signatures, peuvent obtenir l’organisation d’un referendum – à moitié de mandat présidentiel – où il est proposé la révocation éventuelle du Président). A ce propos, pas un seul Etat européen n’a prévu dans sa Constitution la reconnaissance d’un tel droit… Nouvel échec : 58% des votants se prononcent contre la destitution de Chavez.

Une politique économique en demi-teinte : toujours le "Tout pétrole"…
Deux chiffres qui résument à eux seuls à la fois l’atout clé mais aussi les faiblesses de l’économie vénézuélienne : d’une part, le sous-sol vénézuélien recèle, selon l’OPEP (Organisation des pays exportateurs de pétrole), 296,5 milliards de barils de pétrole, une trentaine de plus que l’Arabie Saoudite. Des réserves colossales pour des décennies… Mais un autre chiffre inquiétant : le pétrole représente 94,5% des exportations. Chavez n’a pas su ou voulu rééquilibrer au moins un minimum, ce poids exorbitant du pétrole et développer un véritable secteur industriel diversifié. Certes cette manne pétrolière a permis de financer de multiples programmes sociaux – les fameuses "missions" – et on le verra plus loin d’aider notablement des pays comme Cuba, le Nicaragua, la Bolivie…, mais il n’en reste pas moins que cette lourde dépendance pétrolière est aussi un talon d’Achille du Venezuela…. et explique en partie pourquoi ce pays est contraint d’importer plus de 40% de ses besoins alimentaires, le secteur agraire ayant été par trop délaissé…D’autre part il n’est pas sain que la politique sociale soit financée à 85% par le pétrole… Un défi de rééquilibrage que devront affronter les futurs gouvernements, quand on sait que le Venezuela importe aujourd’hui les deux tiers de ce qu’il consomme. Un mot du chômage : il est passé de 12% en 1998 à environ 7% aujourd’hui. Ce qui montre quand même que des centaines de milliers d’emplois ont été créés… Un chômage nettement moins élevé qu’en Europe…

Deux points noirs : la corruption et la criminalité
Transparency international, une ONG qui mène depuis les années 1960 un travail très fiable d’observation et d’enquête sur le degré de corruption des Etats et des sociétés, estimait que l’Etat vénézuélien est aujourd’hui l’un des Etats les plus corrompus de la planète, au même titre que le Paraguay ou le Panama, juste après Haïti. Chavez a bien essayé de s’attaquer à cette corruption mais sans s’en donner réellement les moyens. Autre point noir : la criminalité, qui a beaucoup augmenté sous les présidences Chavez, même si la criminalité a toujours été notoire au Venezuela, faisant de ce pays l’un des pays les plus violents du monde. D’après les chiffres les plus récents, c’est le second pays le plus violent, avec 48 assassinats pour 100 000 habitants (en 2007, dernière statistique connue, mais pas de changement notoire depuis). Chavez avait bien conscience de cette réalité, mais il n’a pas su mettre en œuvre les moyens pour combattre efficacement ce fléau.

Une politique internationale anti-impérialiste, solidaire… mais aussi des questions…
Si le mot socialisme a un sens quand on analyse la politique de Chavez, c’est bien de sa politique internationale "socialiste" qu’il faut parler… L’obsession de Chavez : donner un sens au mot socialisme en développant une très forte solidarité avec les pays et les peuples – notamment latino-américains – en créant avec eux une alternative sociale, économique, diplomatique et même géopolitique face à l’impérialisme étatsunien. Contrer la ZLEA (Zone de libre- échange des Amériques) que veulent imposer les Etats-Unis en créant dès 2005 l’ALBA (Alternative bolivarienne des Amériques), à laquelle adhèrent désormais 8 pays (Cuba, Venezuela, Bolivie, Nicaragua, Equateur, La Dominique, Saint-Vincent-les-Grenadines, Antigua-et-Barbuda), en soutenant la création d’une Banque du Sud, en nouant de multiples relations de solidarité socio-économique. A travers ces liens, il s’agit de susciter une communauté de valeurs où la solidarité et la coopération constituent une alternative face au néo-libéralisme. Autre impact historico-politique très important : l’élection d’Hugo Chavez a été suivie par celle de Lula au Brésil en 2002, de Nestor Kirchner en Argentine en 2003, de l’Indien Evo Moralès en Bolivie, de Tabaré Vasquez en Uruguay en 2007, de Fernando Lugo au Paraguay en 2008 (destitué illégalement en 2011) ou enfin de l’Indien du Pérou, Ollanta Humala, en 2011, autant de chefs d’Etat progressistes… Assurément l’élection de Chavez a joué un rôle de détonateur…
Il reste que certains aspects de ce "Front anti-impérialiste" peuvent poser question, même s’il faut les "contextualiser" et les resituer dans un contexte géopolitique global. Je veux parler des alliances, parfois sur fond de relations chaleureuses, avec l’Iran et Ahmadinejad, la Russie et Poutine, la Syrie et Bachar-El-Assad, la Chine et ses dirigeants… Il s’agit bien de contrecarrer la domination impériale écrasante tant économique que géopolitique des Etats-Unis sur l’ensemble du globe, ou encore de reconnaître le droit effectivement légitime de l’Iran de disposer de l’énergie atomique civile. Avec comme soubassement l’adage : « Les ennemis de mes ennemis sont mes amis ». Et bien non, même en replaçant ces choix et ces postures dans un contexte complexe de rapports de forces et de lutte anti-impérialiste, Chavez a eu tort – c’est mon avis – d’en faire trop avec Ahmadinejad qu’il a qualifié d’ami inébranlable (et en condamnant les révoltes populaires iraniennes…), ou encore de ne rien dire – comme l’Union européenne par ailleurs – des crimes de guerre et contre l’humanité perpétrés par l’armée de Poutine en Tchétchénie, ou encore de la barbarie sans limites de Bachar-El-Assad. Je suis bien sûr prêt au débat… Dernière réserve : la personnalisation qu’on a le droit d’estimer excessive de cette présidence…

Hugo Chavez : une leçon essentielle de démocratie et de solidarité
L’expérience vénézuélienne d’Hugo Chavez représente incontestablement un virage alternatif sur le continent américain dans les années 2000-2010. Fin 1998, l’élection de Chavez fut l’une des premières contestations populaires par la voix des urnes des plans d’ajustement structurels imposés depuis les années 1985-1990 par les politiques néolibérales. Au-delà de sa rhétorique qui a pu exaspérer certains, un fait incontestable : Chavez s’est attaché au développement des relations Sud-Sud, en nouant de multiples partenariats permettant à de nombreux pays – pas seulement d’Amérique Latine– d’échapper à la dépendance économique et politique vis-à-vis des Etats-Unis. Autre point essentiel : la forte volonté d’impliquer le peuple vénézuélien en le rendant acteur de son développement. Une réinsertion massive et remarquable de millions de Vénézuélien-ne-s dans le cadre de la démocratie participative. Nous, citoyen-ne-s européen-ne-s, avons beaucoup à apprendre d’une telle démarche et d’un tel processus. La disparition de Chavez laisse un immense vide non seulement au Venezuela mais aussi dans le monde et dans nos consciences….A nous de tirer les nombreuses leçons positives d’un tel parcours qui a assurément de quoi nous inspirer et nous dynamiser.

Jo Briant

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