Sac au dos en Palestine

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Cinq amies iséroises, proches du CIIP, sont parties en octobre dernier sac à dos en Palestine. Nombreux contacts, constats amers et révoltés face aux confiscations de terres et à une politique ultra-violente de domination, de colonisation, d’expulsions… Un témoignage sensible mais écrasant.

Nous étions 5 iséroises débarquées le 18 octobre à l’aéroport de Tel Aviv, avec le projet de parcourir durant 17 jours la Palestine au contact de sa population et de relier les villes de Jérusalem, Jéricho, Hébron, Bethléem, Ramallah, Naplouse, et Sabastia en bouquet final.

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Les soldats au camp d’Aïda

Arrivées en pleines fêtes juives, nous avons connu la vieille ville de Jérusalem-Est confrontée aux traversées incessantes de familles juives, en majorité orthodoxes, vers le Mur des Lamentations et à la militarisation accrue et permanente pour leur soi-disant mise en sécurité ! Malaise devant ces déplacements jours et nuits, à vive allure, qui paraissaient nier de façon évidente la population palestinienne et affirmaient la volonté d’évoluer en terrain plus que conquis…

Nous avons vu de quelle manière Israël s’approprie non seulement le sol de Jérusalem-Est, mais aussi la terre sur plusieurs mètres de profondeur, dans des fouilles sans cesse développées. Ces recherches archéologiques visent à réécrire l’histoire en la falsifiant pour prouver l’appartenance de la terre d’Israël au peuple juif "élu de Dieu", et d’appuyer ainsi l’idéologie sioniste. Le but est d’occuper l’ensemble de la terre de Cisjordanie, de s’approprier l’espace, de déterritorialiser l’identité palestinienne. A cette fin, le gouvernement israélien vise à faire venir le plus de familles juives de l’étranger et notamment de France où, suite aux attentats et actes antisémites, un sentiment de peur s’est développé chez des personnes de cette confession.

Notre voyage en cars, navettes et à pied, s’est ensuite déroulé dans les superbes paysages de collines et de terre brun-rouge, au milieu des oliviers.
Nous avons très souvent dormi, aux étapes prévues, dans les centres d’accueil de camps de réfugiés [1] où des contacts se sont liés. Nous avons été confrontées à la violence qui s’y vit en permanence. Violence de l’armée israélienne qui rentre dans les camps et n’hésite pas à tirer et tuer, exposant les enfants à un jeu très dangereux (les enfants palestiniens de moins de 18 ans représentent 45,8 % de la population, et 340 d’entre eux se sont trouvés dans les prisons israéliennes en 2015). Violence à l’intérieur des camps entre bandes rivales, due à la folie de cet enfermement, à l’absence d’avenir pour les jeunes qui ne veulent pourtant pas partir des camps, aux multiples formes que prennent les problèmes de santé mentale.

Le mur, à Bethléem {JPEG}Violence du mur d’apartheid, en particulier à Bethléem où la présence monstrueuse et le tracé en tous sens dans le nord de la ville, divise, sépare, militarise, vole les terres. Violence des check-points où les militaires humilient et tuent.

Un jeune travailleur social du camp de Bethléem nous a dit : "On ne veut pas la paix, pas peace and love, on veut la justice. Je reste car si je pars je ne reviendrai plus et je dois, à mes père et grand-père, de rester pour le droit au retour dans nos villes et village qui nous a été accordé en 1949".

Une psychiatre franco-américaine rencontrée dans le camp de Naplouse où elle est volontaire, nous expose les multiples souffrances des enfants et des adultes, le besoin permanent de parler, le manque criant de moyens et de personnel. Elle nous parle aussi de ces femmes du camp qui font un travail remarquable auprès des enfants, des femmes.

De fait, nous avons croisé dans ces divers camps des personnes portant à bout de bras des infrastructures : équipements, services et projets ; centres d’accueil et d’hébergement pour les personnes de passage (le mot accueil prend ici toute sa grandeur), cantines scolaires et portage de repas aux enfants des familles bédouines voisines, coopératives artisanales, jardins d’enfants, animation auprès des jeunes (sport, musique, dessin et peinture…), rencontres de femmes, projet de création d’un centre pour jeunes autistes…

Nous avons rencontré à Hébron des responsables de travaux de réhabilitation (HRC, Hebron Rehabilitation Committee), en termes de rénovation de l’habitat et de réfection des réseaux d’eau et d’électricité, aidés de jeunes volontaires européens ; l’opération concerne des maisons de la vieille ville, abandonnées après l’entrée des colons en 1994 (actuellement 900 colons y vivent entourés de 2000 militaires !!) [2]

Tous les projets et réalisations bénéficient de financements de divers pays européens, des USA, du Japon, de l’Arabie Saoudite, du Qatar. Hypocrisie de ces pays qui envoient des subventions [3] (bien sûr nécessaires), pour se dédouaner auprès des Palestiniens de leur absence de condamnation de la politique d’occupation d’Israël, depuis près de 70 ans.

Il n’est pas possible de nier le développement des colonies et des zones industrielles israéliennes, dont les chantiers disent l’expansion.

Comme à Nahalin (entre Hébron et Bethléem) où les propriétaires d’une exploitation agricole (la Tente des Nations) se débattent pour conserver la terre qui leur appartient et ont vu se construire, l’enserrant dans une tenaille, en quelques dizaines d’années, cinq gigantesques colonies israéliennes [4] illégales puisque en territoire palestinien, dont deux de 40000 à 50000 habitants. Actuellement propriétaires et volontaires internationaux assistent à la création d’une très grande école juive avec réseaux de ponts et de routes à la limite de leurs terres, mettant en péril leur propre chemin d’accès.

Et encore à Hébron, où la pernicieuse avancée des colons dans la vieille ville (création et installation au 3ème étage des maisons, pourtant interdites par l’administration du patrimoine) a pour but de relier les colonies qui l’entourent par son centre. La résistance se vit au quotidien dans cette ville où les habitants sont confrontés aux passages des check-points [5], aux assassinats par l’armée, où des commerçants situés en zone occupée refusent de partir bien que les habitants aient été chassés et que les touristes désertent ce quartier sinistré.

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La maison Youth Against Settlements (Hébron)

C’est ici que Djawel nous explique comment l’association Youth Against Settlements (Y.A.S) [6] a repris une maison palestinienne occupée et saccagée, entourée de l’armée israélienne et de familles de colons. 50 personnes la gardent jour et nuit et organisent, à partir de ce centre, la vie du quartier, en particulier la défense juridique, le portage d’achats à pied à plusieurs (les automobiles ne peuvent pas approcher, et les ânes sont interdits dans la partie de la ville colonisée…), le jardin d’enfants, la cueillette des olives (cette année l’armée a limité à 3 jours l’ensemble du ramassage dans cette partie d’Hébron). L’appel aux volontaires est très important pour soutenir et aider. "Une loi civile pour les colons, les militaires pour les Palestiniens", dit Djawel.

Difficile pour nous d’accepter les mots sympathiques "Welcome France", besoin de répondre que nous sommes en total désaccord avec la politique pro-israélienne que mène le gouvernement de notre pays. Un monsieur nous dit : "J’aime bien les français, mais je n’aime pas Hollande ni Valls".

Les Palestiniens vivent tous les jours sous la violence d’une armée d’occupation, à laquelle il faut ajouter la violence des colons. Ce sont des humiliations, des spoliations, des contrôles permanents, des meurtres.

Il est important de comprendre que ce conflit est territorial, et uniquement territorial.
Le sioniste israélien utilise la religion à des fins politique et militaire ; l’idéologie des colons est que cette terre leur a été donnée par Dieu, qu’ils sont le "peuple élu" et s’approprient le judaïsme pour faire peur. Les extrémistes religieux sont très présents dans l’armée israélienne et, pour eux, une vie palestinienne ne vaut rien et n’a pas d’existence acceptable.

Une députée du Likoud (Mme Tzipi Hotovely) a diffusé dernièrement le message de son gouvernement à la communauté internationale : la Cisjordanie n’est pas occupée, mais fait partie intégrante de la "terre d’’Israël" : "Il est important de répéter que cette terre nous appartient. Elle est entièrement à nous…." (Le Monde diplomatique, mars 2016).

Tant que le but est de prendre le plus de terres possible il ne peut y avoir de frontières avec l’Etat d’Israël.

Nous remercions vivement toutes les personnes rencontrées, en particulier les femmes de Jéricho, Djawel, les guides Hijazi et Sabri, Amal, Brooke, Pablo, Ahmad de Bethlehem, Abib commerçant d’Hébron.

Anne, Anne-Marie, Claire, Jocelyne et Martine


Dessin sur un mur {JPEG}Ici, sur les pentes des collines, face au couchant,
Et à la béance du temps,
Près des vergers à l’ombre coupée,
Tels les prisonniers,
Tels les chômeurs,
Nous cultivons l’espoir.

"État de siège" poème de Mahmoud Darwich (2002)

Article publié dans Inter-Peuples n°253, février 2016

[1Les camps de réfugiés se sont bâtis sur des parcelles de terre (publiques ou/et privées) mises à la disposition de l’UNRWA (Office de secours et de travaux des Nations Unies pour les réfugiés de Palestine dans le Moyen-Orient), en 1949, par les autorités d’accueil pour y secourir les plus démunis des réfugié.e.s. C’est la seule agence de l’ONU qui soit consacrée à un groupe spécifique de réfugiés. Ces lieux de vie se voulaient temporaires mais l’attachement des réfugiés à leur "droit au retour" (symbolisé par une clef à l’entrée de certains camps) en a fait un symbole de la préservation d’une identité palestinienne en exil, fondée sur la mémoire de la terre perdue.

[211000 Palestiniens sont partis depuis cette date, 7500 sont revenus après ces réhabilitations, payant un loyer très réduit, l’eau et l’électricité leur étant fournies gratuitement.

[3L’absence de perspectives de paix rend la situation économique de la Palestine et de Gaza non viable (taux de chômage à 27 % en 2016 et de 42 % dans la bande de Gaza). "Plus de la moitié de la terre de Cisjordanie, dont une bonne partie riche en agriculture et en autres ressources, est inaccessible aux Palestiniens" (source Banque Mondiale – 2016).

[4Cette ferme agricole est située en hauteur et intéresse particulièrement Israël qui cherche à occuper en priorité les points culminants des territoires palestiniens, pour mieux prendre le contrôle du reste.

[5Israël ne permet pas la liberté de mouvements de Palestiniens qui vivent en Cisjordanie, Gaza ou Jérusalem-Est. De nombreux check points (postes de contrôle), fixes ou mobiles, dans des endroits stratégiques, à l’entrée des grandes villes ou des routes importantes, règlent leurs déplacements, contrôlent leurs mouvements. Ils sont mis en place par les Forces de Défense Israéliennes et tenus par des soldats, filles ou garçons, armés et parfois très jeunes (18 ans). Hébron compte 12 check points permanents ; on en compte une centaine entre Israël et la Cisjordanie.

[6Initiée par des habitants d’Hébron cette association (Les Jeunes contre les colonies) vise à dénoncer les violences et abus commis par l’armée israélienne et les colons dans cette ville et sont à l’initiative de campagnes politiques internationales.

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