Lutter contre ce "génocide silencieux" qu’est la famine

Publié le : , par  Jo Briant

Soyons clair : la famine n’a rien d’une malédiction, d’un accident ou d’une fatalité. C’est bien le produit d’une construction humaine, d’un système alimentaire, économique, social, géopolitique…Autant dire que la faim est un phénomène politique. Elle est la conséquence de l’ignorance, des guerres, des déficiences des pouvoirs publics et des conflits ayant pour enjeu l’accaparement des terres et des ressources naturelles par les multinationales, les fonds de pension, les Etats.

État des lieux

1er constat : un constat d’échec. Adoptés en 2000 par 193 Etats, les Objectifs du millénaire pour le développement (OMD), qui visaient, entre autres, à "réduire de moitié, entre 1990 et 2015, la proportion de la population qui souffre de la faim" (objectif 1, c), n’ont pas été remplis. On a certes progressé en pourcentage, mais pas en valeur absolue. D’après l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), il y aujourd’hui dans le monde 800 millions de personnes sous-alimentées – c’est-à-dire des personnes qui ne mangent pas assez en quantité. Soit autant, en termes absolus, qu’en 2000, en 1950 et en… 1900 ! A cela s’ajoute un milliard de malnutris - ceux qui ne mangent pas de manière assez diversifiée et dont la santé est gravement détériorée par des carences (vitamines, protéines, éléments minéraux, etc.).
Même si les deux phénomènes sont souvent liés, la faim étant de plus en plus utilisée comme arme de guerre (voire Syrie…), on peut affirmer que la faim tue dorénavant beaucoup plus que les conflits armés. Toutes les dix secondes, un enfant meurt de faim. Pour comprendre la mécanique de la faim, résistons d’abord à deux idées reçues. La première veut que la faim soit la conséquence d’une démographie incontrôlée : pour combattre la faim il suffirait de limiter les naissances. Si certains pays où l’on souffre de la faim sont effectivement surpeuplés, comme le Bangladesh, d’autres sont des pays sous-peuplés, où la densité de la population est faible. Ce n’est pas à cause de la surpopulation qu’on a faim en République démocratique du Congo (43% d’enfants malnutris), mais à cause des conflits incessants pour s’approprier ses richesses naturelles. Ce n’est pas tant le nombre de bouches à nourrir qui pose problème que les processus politiques, économiques et sociaux qui empêchent de les nourrir tous et toutes.

La second idée reçue est d’ordre sociologique : contrairement à ce que l’on croit généralement, la faim est un phénomène rural. La moitié des gens qui ont faim sont des paysans pauvres qui n’ont accès à aucune ressource pour produire (semences, engrais, mécanisation, irrigation, formation, assurance, crédit, capacité de stockage, etc.), même s’ils veulent s’orienter vers l’agro-écologie. Si on ajoute 20% de paysans sans terre, à l’emploi précaire et mal rémunéré, et 10% de chasseurs, cueilleurs, pêcheurs et éleveurs nomades directement menacés par l’expansion des sociétés industrielles, cela signifie que 20% des affamés seulement sont des urbains. Ces derniers sont en général des gens qui ont fui la faim sévissant dans les campagnes pour tenter de trouver emploi et subsistance dans les immenses bidonvilles des grandes métropoles du Sud. De cette observation, on peut tirer déjà un enseignement : au lieu de proclamer que l’agriculture des pays riches a vocation à "nourrir ceux qui ont faim", commençons par arrêter d’empêcher les paysans du monde de se nourrir eux-mêmes !

Certains pays ont déjà obtenu des résultats, mais d’autres…

En matière de lutte contre la faim, certains pays ont déjà obtenu des résultats spectaculaires. En Chine, on mange beaucoup mieux sous Xi Jinping avec 1,3 milliard d’habitants que sous Mao Zedong du temps où il n’y avait que 700 millions de Chinois. D’autres bons résultats ont pu être observés au Vietnam, qui exporte désormais régulièrement du riz, ou au Brésil, grâce au programme "Faim Zéro". Plus généralement, le continent américain, hormis Haïti, a pratiquement résolu le problème de la faim, du nord au sud. Mais la situation stagne voire empire dans d’autres régions du monde. La faim se concentre progressivement dans deux zones géographiques : l’Afrique subsaharienne, où le nombre de sous-alimentés est passé de 87 millions à 234 millions entre 1970 et 2010, et la péninsule indienne où il reste désespérément stable, autour de 220 millions.

A noter que le nombre absolu d’affamés reste stable dans le monde, alors même que la quantité de richesses produites mondialement a été multipliée par 4 entre 1960 et 2015. C’est là que réside le scandale. Notre planète compte actuellement 5,4 milliards d’habitants de plus qu’au début du XX° siècle. C’est donc qu’on a réussi à les nourrir ! Même avec 2 à 2,5 milliards d’habitants additionnels d’ici à 2050, il devrait par conséquent être possible de supprimer à jamais la faim. Alors, que faire pour nourrir tous les habitants de la planète ?

Produire suffisamment, produire partout, produire mieux… Halte aux accaparements de terre !

Produire suffisamment : pour que tous mangent, il faut déjà produire assez à manger. Selon la FAO, il faudrait augmenter de 70% la production agricole mondiale d’ici à 2050. Ce chiffre s’explique par la combinaison de deux facteurs : l’augmentation de la population mondiale qui devrait atteindre 9,7 milliards en 2050 (33% de plus qu’en 2015), et l’évolution des habitudes alimentaires, en particulier celles des classes moyennes. Ces dernières, consommant de plus en plus (et beaucoup trop) de viande et de lait, ponctionnent indirectement une quantité croissante de ressources alimentaires végétales : en 2015, près de la moitié de la production mondiale de blé et les ¾ de celle de maïs et de soja auront servi à nourrir le bétail… pour toujours plus de viande pour les classes moyennes occidentales. Soulignons le défi posé par l’Asie qui accueillera probablement un milliard d’habitants supplémentaires d’ici 2050 et dont les classes moyennes s’étendent rapidement.
Produire suffisamment, en tenant compte des habitudes culturales locales. En évitant les productions superflues et les gaspillages. La FAO estime qu’environ 1,3 milliard de tonnes d’aliments sont jetés par an, soit près du 1/3 de la récolte mondiale. Une priorité absolue : dans les pays du Sud, on perd essentiellement à la récolte, faute d’équipements de stockage et de transports adéquats. Dans les pays du Nord, c’est le mode de vie qui provoque ce gaspillage, à toutes les étapes : de la fourche à la fourchette ! A cela s’joutent d’une part la concurrence – provoquée par les multinationales agro-industrielle - entre la production de nourriture et celle de produits industriels (textiles, huile de palme…). Et l’accaparement scandaleux d’un nombre croissant de terres aux dépens de l’agriculture familiale et des besoins alimentaires.

Produire partout : Pour que tout le monde mange, mieux vaut que les lieux de production se rapprochent des lieux de consommation. Un commerce international doit bien sûr perdurer, mais ce n’est pas sur lui qu’on doit compter pour nourrir la planète. Le "libre-échange", qui met en concurrence des partenaires inégaux – voir les échanges inégaux entre l’agriculture européenne et l’agriculture africaine - est inévitablement un jeu de dupes, fondé sur le fameux échange inégal. En matière agricole et alimentaire, les dogmes libéraux ruinent tout simplement les agriculteurs familiaux des pays du Sud.
Au lieu de promouvoir l’ouverture des frontières, mieux vaut mettre au premier plan la modernisation maîtrisée et économe des agricultures des pays notamment d’Afrique et d’Asie. Comme l’ont relevé l’ONU et la FAO en décrétant l’année 2014 "année de l’agriculture familiale", cette agriculture familiale est la seule à même de nourrir sur place ceux qui ont faim… Produire partout… et local. Autre priorité absolue : maintenir des campagnes productives autour des villes, où vit désormais plus de la moitié de la population mondiale. Développer le maraîchage "doux", voire des élevages de volailles et de lapins…

Produire mieux… et surtout développer une autre agriculture agro-écologique et familiale… Et donner à chaque personne le pouvoir économique d’accéder à la nourriture
Il y a bien un choix fondamental à opérer : ou bien on continue à privilégier une agriculture productiviste, agro-industrielle, à base d’intrants, de pesticides, d’outillages sophistiqués, de semences sélectionnées… Un type d’agriculture qui épuise littéralement la terre, qui peut permettre - et encore ?- de nourrir les classes moyennes solvables du monde, mais certainement pas les masses affamées et insolvables. Ou bien on choisit la voie de l’agro-écologie. Les agronomes montrent qu’il est aujourd’hui possible d’atteindre, par des méthodes naturelles, la même productivité que l’agriculture chimique (par exemple 8 tonnes de blé, 10 tonnes de maïs ou 50 tonnes de pommes de terre à l’hectare). Mais il ne suffit pas de produire, encore faut-il permettre à chacun de manger, y compris dans les bidonvilles et dans les campagnes les plus reculées. Ce fut l’objet des campagnes dites de "Faim zéro" initiées au Brésil avec le président "Lula" da Silva au pouvoir en 2003. Des campagnes similaires sont lancées au Mexique et surtout en Inde avec sa Loi sur la sécurité alimentaires (National Food Security Bill).

Terrasser la faim n’est pas hors de portée.… Mais on n’y parviendra que si une volonté économique, sociale, politique - constante et déterminée - se manifeste. A nous de peser sur nos gouvernements et les institutions internationales concernées.

Article publié dans Inter-peuples n°253, février 2017

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