En finir avec la folie extractiviste !

Publié le : , par  Jo Briant

Extractivisme : expression mystérieuse qui ne désigne pas moins que le moteur de l’économie libérale productiviste, littéralement dévastatrice. C’est un concept large qui désigne les moyens et stratégies d’exploitation industrielle de la Nature, des ressources naturelles pas ou peu renouvelables. Cet extractivisme peut concerner des molécules, des matières et des matériaux, des organismes vivants (plantes, champignons, animaux) ou de l’énergie (ex : l’uranium, hydrocarbures fossiles, forêts…). L’extractivisme est une sorte de déclinaison du principe de la cueillette mais appliqué avec des moyens industriels (carrières de charbon, champs de pétrole, d’uranium…), et parfois à très grande échelle dans le cas de la sur-pêche industrielle qui a littéralement tué la pêche artisanale de nombreux pays du Sud, détruit nombre de fonds marins, de l’exploitation des forêts tropicales. Cet extractivisme nécessite en outre des réseaux de transport : routes, voies ferrées, canaux, pistes d’atterrissage, pipe-lines, lignes à haute tension, navires marchands de plus en plus colossaux. Avec comme conséquence l’expulsion de communautés entières, de paysans, de villageois… Dans le cas de ressources peu ou lentement renouvelables, l’extractivisme a comme limite la surexploitation et donc l’épuisement de ces ressources, et dans le cas de ressources rares, sa limite est l’épuisement rapide de ces ressources ! Ce qui est en jeu c’est tout simplement l’altération souvent irréversible de notre environnement, de l’air, de l’eau, des fleuves, des océans…

Mine à ciel ouvert en Mongolie
Photo CC Peter Riccio

Un peu d’histoire

Les causes véritables du réchauffement par les gaz à effet de serre (GES) sont liées à l’explosion de l’extractivisme après la seconde guerre mondiale. Si le pillage des ressources naturelles et leurs dépossessions par des Européens a commencé il y a cinq siècles, avec pour énergie physique des esclaves africains, il s’est amplifié avec la colonisation armée de presque tous les continents. Le pillage des ressources naturelles minérales, fossiles, végétales et celui des écosystèmes a alors pris une ampleur comparable à celui des ressources humaines à travers le travail forcé des peuples colonisés. Or c’est bien l’invention de la machine à vapeur - bateaux, chemins de fer, machines industrielles de transformation des matières premières - qui va entraîner les conquêtes de tous les continents par les Européens et donner naissance à la civilisation thermo-industrielle et à un extractivisme forcené.

Avec le commerce triangulaire des siècles passés, irriguant l’Europe d’or, d’argent et de produits tropicaux pillés, notre continent s’était déjà fortement enrichi. Ce n’était rien comparé au flux de richesses qui déferleront au cours du 19e siècle et du 20e. L’envers de ce fulgurant enrichissement d’une petite caste en Europe, aux Etats-Unis et dans les autres pays industrialisés sera l’appauvrissement des dépossédés des autres continents. Ce sera aussi le début des ravages environnementaux, par des monocultures stérilisant les sols, déchets miniers, pollutions de l’atmosphère, des terres et des eaux, ou encore les déforestations… Des désastres pourtant mineurs par rapport à ceux qui seront produits après la seconde guerre mondiale par l’extension considérable d’une civilisation thermo-industrielle dopée au pétrole, avec le moteur thermique, la chimie, l’électricité, le nucléaire… Mais comment les pays industrialisés ont-ils réussi à créer la société de consommation et de gaspillage, et donc à intensifier de façon considérable leurs pillages extractivistes des matières premières indispensables à cette "révolution" ? Cela alors que les armées coloniales - exceptée l’armée française encore très présente en Afrique - quittaient les territoires soumis.

Déversement de pétrole brut d’un oléoduc à Dadabili au Niger en avril 2011

Les causes historiques et économiques des pillages et de l’extractivisme… Et comment éviter cet effondrement qui vient ?

Comme l’ont analysé sans concession des associations comme Survie et le CADTM (Comité pour l’abolition des dettes illégitimes), il existe deux éléments essentiels pour comprendre comment s’est opérée la continuité puis l’extension exponentielle des pillages et de l’extractivisme après les décolonisations. Tout d’abord la mise en place du système odieux de la dette a été synchronisée avec les assassinats ou démissions forcées des démocrates des nouveaux États indépendants par les services occidentaux. C’est ainsi que la chah d’Iran "succédera" par la force à Mossadegh, ministre qui avait osé nationaliser le pétrole iranien, Mobutu à Lumumba assassiné au Zaïre en 1961, lui qui voulait l’autonomie de son pays, Pinochet à Allende au Chili en 1973 qui avait nationalisé le cuivre, Compaoré à Thomas Sankara au Burkina en 1987 qui refusait de payer la dette illégitime et travaillait à l’indépendance économique de son pays. Des bourgeoisies compradors prendront ainsi le pouvoir des pays dits "en développement" pour des décennies, facilitant - moyennant quelques royalties - le pillage, l’exploitation de leurs matières premières et de leurs productions agricoles, et donc l’extractivisme. Et au nom du remboursement de dettes odieuses et illégitimes suite à des détournements, les institutions financières – en lien étroit avec les multinationales - contraindront de fait les Etats du Sud à accepter la mainmise par ces multinationales sur leurs matières premières qui se sont livrées à un extractivisme forcené.

Le résultat de tout ce processus à base de pillage et d’extractivisme forcenés : outre l’inégalité inouïe entre les niveaux de vie des pays du Nord et du Sud, c’est tout simplement l’effondrement des écosystèmes, l’accélération du réchauffement climatique, la raréfaction accélérée des énergies fossiles, la destruction de milliers d’espèces végétales et animales, la surexploitation d’une main d’œuvre qui se tue littéralement à la tâche. Des populations entières se voient en effet sacrifiées sur l’autel de l’extractivisme. Deux exemples parmi tant d’autres. Congo : l’extraction du tantale, nécessaire à la fabrication des cartes mères et des circuits imprimés, ravage le pays, poussant les enfants à la guerre, les adultes à mourir ensevelis dans les mines et les habitants des villages voisins à contracter de nombreuses maladies liées à la pollution de l’air et des rivières. Le même phénomène se produit en Chine avec l’extraction du néodyme, élément indispensable à la fabrication des aimants des haut-parleurs. La ville de Baotou produit 97% du néodyme mondial en utilisant des bains d’acide, de métaux lourds et de soude ; ce qui a un impact désastreux sur l’environnement et la population. Cette ville est ainsi surnommée "ville des cancers" par l’équipe médicale de l’hôpital local. Cet effondrement qui vient ne pourra être évité si ne se met pas en place - ce qui ne sera possible que par des campagnes et des coalitions citoyennes au Nord et au Sud - une remise en question radicale de ce modèle productiviste, énergivore, à base de pillage et d’extraction des ressources naturelles. Soyons d’abord lucides : plus de confort et de biens matériels, de portables, de smartphones, d’ordinateurs, d’écrans de télévision dernier cri, c’est plus de pollutions, de pillage, de destructions de la nature, de réchauffement climatique.

Mineurs à Kaji, est RD Congo, certains n’ont pas plus de 11 ans.
Photo CC Enough Project

C’est aussi moins de ressources pour les générations futures et moins de chance de conserver une Terre vivable. Pour construire un autre monde, beaucoup moins extractiviste, productiviste, consumériste, il nous faut changer d’abord notre imaginaire. L’appropriation et la surexploitation de la nature nous ont plongé dans la peur. Elles nous ont mis face à la finitude de notre monde. L’extractivisme des ressources naturelles, sur lequel nous avons bâti la modernité se révèle être un désastre. La croissance des inégalités est devenue explosive et le réchauffement climatique sera très bientôt incontrôlable. Oublions les paillettes du monde qui ne veut pas mourir, mobilisons nous - citoyen-ne-s du monde- pour mettre fin à ce pillage et à cet extractivisme mortifères pour imaginer et bâtir un tout autre monde, plus sobre, plus respectueux des écosystèmes, plus solidaire. Soyons les sages-femmes attentives d’un autre monde à naître…

Article paru dans Inter-Peuples n°254, mars 2017

Pour aller plus loin, lire le zoom d’actualité de Sophie Gergaud (Cedidelp) : Extractivisme : un développement prédateur et écocidaire

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