Migrant-e-s : faut-il mourir pour avoir des papiers ?

Publié le : , par  CIIP

Introduction du dossier "Migrants et migrantes : Solidarité !" (janvier 2017, 68 p.)

"Et maintenant ils nous sortent que nous ne pouvons pas
Qu’il n’y a pas de place dans la barque…
Si c’est une blague triste, décidez-vous, messieurs, à la finir vite
Après la mer devient dure
Et il pleut du sang"
Pablo Neruda,
poète chilien, El Barco

Depuis les années 2005, de plus en plus de migrant-e-s venant du Moyen-Orient, d’Afrique subsaharienne ou du Maghreb, fuyant les guerres, les dictatures, la famine, le chômage, la misère essaient de rallier l’Europe, meurent en route, dans les eaux de la Méditerranée et de l’Atlantique, dans le désert, ou encore dans les centaines et centaines de camps de rétention qui jalonnent la Grèce, l’Italie, la Libye, la Tunisie, le Maroc… Sans doute dix mille chaque année… Sans sépulture. Comment ne pas penser - pour ce qui est des milliers d’Africains qui meurent noyés - à leurs frères et sœurs esclaves de la traite négrière quatre siècles durant et dont les squelettes jonchent les fonds sous-marins de l’Atlantique. Le migrant est comme la figure à la fois concrète et symbolique de notre monde. Il nous renvoie en permanence à l’extrême inégalité, à l’injustice, à la cruauté d’un monde barbare, révoltant, inacceptable, à ce monde surexploité et mal développé d’où il vient, mais aussi à notre société de non accueil, de rejet, où se pratique chaque jour la chasse aux étrangers non européens afin de satisfaire aux quotas d’expulsion (de 25 000 à 30 000 chaque année en France).

Un peu d’histoire…

On ne rappellera jamais assez que les migrations et les mouvements de population constituent un phénomène planétaire universel. La plupart des civilisations se sont formées à partir d’apports multiples. Le besoin de circuler, d’aller voir ailleurs, de tenter l’aventure est universel. A toutes les époques, sous toutes les latitudes, les populations humaines ont défié les pires conditions, traversé mers, déserts, montagnes pour se rencontrer. Si l’Afrique est bien le berceau de l’humanité, j’aime imaginer ces migrations premières qui, partant de l’Afrique, ce continent matriciel, ont permis aux hommes et aux femmes de gagner peu à peu la terre entière, ses continents, ses îles. Espagnols et Portugais ont colonisé l’Amérique baptisée "Amérique Latine", alors qu’elle était indigène et qu’ils ont construit leurs sociétés en massacrant les Amérindiens et la relève esclave noire. A leur suite, des millions d’Anglais, d’Irlandais, d’Italiens, de Polonais, de Chinois ont émigré pour fonder les États-Unis d’Amérique, en refoulant et en éliminant massivement les Indiens et en instituant l’esclavage des Noirs d’Afrique. Quant à la France, elle s’est en partiellement constituée à partir d’immigrés italiens, espagnols, portugais, polonais, sénégalais, algériens, marocains, tunisiens, sans oublier les exilés latino-américains.

Mais depuis une vingtaine d’années un processus migratoire de plus en plus mortel est apparu. Un processus migratoire qui ne relève pas d’un choix ou d’une volonté de tenter l’aventure, mais d’un monde et d’un système mondialisé de plus en plus injuste, inégalitaire, violent, barbare qui force des centaines de milliers d’hommes, de femmes, d’enfants à fuir leur pays au risque de leur vie.

Pourquoi et d’où viennent-ils ? Réfugiés et migrants : une distinction discutable…

D’abord combien de migrants dans le monde ? 250 millions selon la Banque Mondiale, dont 63,5 millions fuyant les guerres (Afghanistan, Irak, Syrie, Yémen, Somalie, Soudan, Érythrée…), les autres- la majorité- fuyant le mal développement, la famine, l’extrême pauvreté. Les premiers sont parfois dénommés- à tort- réfugiés, alors qu’au sens strict un réfugié est une personne qui a obtenu l’asile politique dans un pays d’accueil, conformément à la Convention de Genève (1951) fondant le droit d’asile pour toute personne persécutée. Les autres sont qualifiés de migrants, avec de plus en plus une connotation négative : ils ne sont pas directement persécutés, ils ne peuvent donc être accueillis que si la société d’"accueil" a vraiment besoin d’eux au plan économique ou s’ils y ont des attaches familiales indiscutables. Par contre les demandes "Étranger Malade" sont désormais, dans la plupart des pays européens, refusés, car il faut prouver que la maladie constatée ne peut être soignée dans le pays d’origine, ce qui est quasiment impossible ! Ce refus quasi généralisé de reconnaître le bien fondé des demandes des migrants "économiques" débouche sur une véritable chasse aux "sans papiers", c’est-à-dire aux déboutés des demandeurs de séjour (au moins 90% de refus) qui s’ajoute aux déboutés de l’asile (environ 75% de réponses négatives)). Avec une pluie d’OQTF (Obligation de Quitter le territoire français), d’assignations à résidence (obligation de pointer deux, trois voire six jours chaque semaine au commissariat le plus proche). Et la terreur d’être reconduit-e de force dans son pays d’origine, même si ce pays (par exemple République démocratique du Congo, Afghanistan…) est en guerre ou en proie à de graves violences. Et même si le migrant expulsé est obligé de laisser en France sa femme ou ses enfants souvent scolarisés ! On peut estimer à au moins 700 000 le nombre de personnes sans papiers en France, sans aucun droit, sans ressources sinon celles provenant de travaux au noir. Une violence inouïe faite à tous ces hommes et ces femmes exclu-e-s et privé-e-s de tout. Et une aberration : comment une société peut-elle fonctionner avec des centaines de milliers de personnes privées de tout droit ? Faut-il rappeler que dans les années 2003-2005 l’Italie et l’Espagne ont décidé de régulariser respectivement 650 000 et 500 000 travailleurs, travailleuses sans papiers ? En réintégrant ainsi ces centaines de milliers d’exclu-e-s, ces deux pays ont vu leur produit national brut augmenter rapidement de 1% ! Le mot d’ordre d’une régularisation généralisée constitue en ce sens une revendication centrale et prioritaire.

Quant aux "réfugiés" dits politiques, qui fuient la guerre, les bombardements, les dictatures, ils sont accueillis à 80% par les pays les plus proches, souvent les plus pauvres, comme-pour les Syriens- le Liban, la Jordanie, la Turquie…Quant à l’Union Européenne, elle ne prend en charge qu’une part infime de ces réfugiés, empêchant ceux qui débarquent en Italie ou en Grèce de franchir la frontière de ces deux pays et "payant" la Turquie- gouvernée par le dictateur Erdogan - pour garder dans des camps au moins cinq millions de réfugiés ! Ce qui envahit peu à peu l’Europe ce ne sont pas les migrants mais la peur, la défiance, la xénophobie, le racisme, la chasse aux étrangers…

Le mouvement des sans papiers et leurs soutiens

Les migrants - avec ou sans soutien - ont toujours réagi aux conditions indignes qui leur sont imposées en France comme dans les autres pays européens. Le 18 mars 1996, surgissent, comme d’un tunnel, éblouis par les projecteurs des caméras de télévision, trois cents Africains réclamant comme une évidence leur régularisation. L’occupation ce jour-là de l’église Saint Ambroise, dans le onzième arrondissement de Paris, fut d’abord perçue comme une réaction de désespoir sans avenir. Et pourtant cette occupation soudaine et inattendue constituait un geste collectif à certains égards inouïe. Pour la première fois, les "clandestins", les "sans papiers" étaient là, en chair et en os, devant la France entière par caméras interposées ! Ils n’avaient pas l’air méchant, ce n’étaient manifestement pas des escrocs qui profitaient des largesses de la République. Surtout, ils ne se cachaient pas, ils osaient franchir la frontière de l’invisible et de la clandestinité. Et, en plus, il y avait des femmes et des enfants… Un choc qui retentit dans l’hexagone, notamment auprès des associations et des militants, mais aussi rapidement auprès d’un large public. Faut-il rappeler la suite : après avoir été chassés de l’église Saint Ambroise, au nord de Paris, ce fut l’occupation de l’église Saint Bernard, toujours au nord de Paris, d’où ils furent chassés à coups de hache un certain 23 août 1996,les grèves de la faim, les parrainages d’élus, la Circulaire dite Chevènement du 24 juin 1997 qui permit certes la régularisation d’environ 110 000 personnes mais qui en laissa « sur le carreau » plus de 85 000. Et la grande Marche Marseille-Paris de 2002, et d’autres marches, des grèves de la faim… et un nombre croissant d’expulsions. Impossible de restituer ici toutes les mobilisations des migrants en France, sous l’égide notamment de la Coordination nationale des Sans Papiers, et dans l’ensemble de l’Europe, avec le soutien de nombreux citoyens et d’associations comme le MRAP, la Ligue des Droits de l’Homme, la FASTI (Fédération des associations de soutien aux travailleurs immigrés), le GISTI (Groupe d’Information et de Soutien aux Travailleurs Immigrés)…

Les principales revendications des personnes sans papiers et de leurs soutiens

Au-delà de leurs demandes individuelles d’un statut de réfugié politique pour certain-e-s ou d’un titre de séjour pour d’autres, les collectifs de sans papiers et certaines associations de soutien, comme la CISEM en Isère (Coordination iséroise de solidarité avec les étrangers migrants), luttent pour la satisfaction des revendications suivantes :

  • Régularisation collective des sans papiers
  • Délivrance d’une carte de dix ans, qui seule permet un véritable projet d’insertion à moyen et long terme
  • Fermeture des centres de rétention et des centaines de camps qui jalonnent honteusement l’Europe et les pays avoisinants - la Libye, la Tunisie, le Maroc…
  • Liberté de circulation et d’installation

Mais au-delà de ces revendications et de ces mots d’ordre, il faut s’attaquer en amont aux causes structurelles qui génèrent cette fuite en avant et souvent mortelle de tant d’hommes, de femmes, d’enfants : les guerres, alimentées en permanence par nos ventes d’armes, les persécutions politiques dont les auteurs et les tyrans sont le plus souvent soutenus par nos gouvernements, le pillage des ressources naturelles et minières des pays du Sud qui engendrent mal-développement, pauvreté, famine…Décidément, les migrants nous renvoient en permanence à ce monde inégal, injuste, violent, invivable pour tant d’êtres humains. Et dont sont responsables au premier chef les Etats du Nord et leurs multinationales (les Monsanto, Bolloré, Shell, Bayer et tant d’autres…). Migrer ? Oui, à condition qu’il s’agisse d’un choix libre pour chaque candidat à la migration qu’il soit du Nord, du Sud ou de l’Est.

(janvier 2017)

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