Répression et ordre sexuel au Maroc Traduit de l’arabe par Chawqui Lotfi

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Depuis quelques années, un groupe de femmes marocaines s’organisent pour faire valoir leurs droits. Dans un pays où près des deux tiers des femmes subissent des violences, dont plus de la moitié dans le cadre conjugal, et où les femmes victimes de viol peuvent être contraintes de se marier avec leur violeur… la tâche est rude. L’article ci-dessous est paru en arabe dans leur revue "Égalité".

La question de la sexualité constitue un enjeu majeur pour l’émancipation collective et individuelle. Elle est rarement abordée comme question sociale et politique alors que la répression sexuelle est un des vecteurs les plus puissants de la reproduction de l’ordre social dominant et du patriarcat. Bien plus, la misère psychique et sexuelle qui constitue le vécu quotidien de millions de jeunes et de femmes dans notre pays est sans doute un des terreaux propice au développement de l’obscurantisme, du machisme et des idéologies les plus rétrogrades. Comprendre le processus de répressions sexuelle, ses fondements et fonctions, lui opposer une alternative est nécessaire pour ceux et celles qui veulent une société sans aucune forme d’oppression.

Ce qu’est la répression sexuelle

Ce n’est pas un scoop, la morale dominante et religieuse, les lois et dispositifs en vigueur, l’institution familiale, imposent une conception et pratique sexuelle à partir de normes spécifiques : la non reconnaissance d’une sexualité hors du cadre du mariage, la sacralisation de la virginité et de la fidélité conjugale, la consécration de la femme uniquement ou principalement dans un rôle reproductif et l’hétérosexualité comme seul cadre légitime.

Ces normes ont pour fonction de normaliser, canaliser et refouler le désir sexuel. Lorsqu’elles sont contestées ou seulement discutées, on a droit à une avalanche de critiques sur ce qui apparait comme une incitation à la débauche, un affront aux traditions et une menace aux valeurs de la religion, de la famille et de la société. Ou alors comme une volonté d’importer la culture occidentale comme si celle-ci avait mis fin à l’oppression des femmes et à la répression sexuelle. La question légitime est de voir à quelles fonctions sociales et politiques renvoie l’ordre sexuel dominant.

La répression sexuelle est en réalité un des fondements des relations patriarcales, autoritaires et des systèmes sociaux fondés sur le travail contraint. Elle vise à consacrer un statut spécifique aux femmes en empêchant qu’elles puissent disposer librement de leurs corps. C’est l’un des facteurs clefs du maintien et de l‘existence de la division patriarcale du travail. Elle assure la dépendance économique et sexuelle qui permet de maintenir le monopole ou l’inégal partage du travail domestique.

L’institutionnalisation du mariage comme seule forme d’union légale possible va de pair avec la consécration du rôle reproductif des femmes. A celles-ci, la maternité obligatoire, l’éducation des enfants, les taches du foyer. Cette fonction est maintenue également lorsqu’elles travaillent et ce travail lui-même, est l’objet d’une discrimination spécifique : choix des métiers, conditions de travail et salaires, activité non rémunérée. La répression sexuelle permet de légitimer socialement et culturellement la fonction reproductive des femmes. .
Elle vise notamment pour les adolescents et les jeunes à discipliner les corps, à canaliser les désirs pour les rendre aptes au travail contraint, à la surexploitation qui ne procure ni plaisir, ni bonheur, ni satisfaction mais qui sont absolument vitaux pour maintenir le despotisme sur les lieux de travail et l’accumulation du capital. .
Cette discipline des corps qui passe pour les femmes par l’exclusion de son droit à en disposer, et pour la jeunesse à refouler ou à vivre d’une manière schizophrénique sa sexualité est une violence sociale, psychologique et matérielle. Elle produit des individus intériorisant les inégalités de genres et soumis aux exigences de l’ordre établi. Le refoulement sexuel produit la structure caractérielle, les ressorts psychologiques, émotionnels et mentaux de la soumission à l’autorité sous ses différentes formes. On sait depuis longtemps que la structure psychologique des personnes est en partie déterminée par la façon dont les pulsions pour la satisfaction des besoins fondamentaux (dont la sexualité) ont été traitées dès l’enfance. Le dressage à l’obéissance, à la négation des besoins propres, une éducation où est effacée la personnalité, la répression des désirs, produisent à des niveaux variables, des pathologies mais surtout des angoisses, une peur de la vie, une structure psychique malléable. Elle est parfaitement nécessaire au patriarcat et au capitalisme : la force de travail corvéable ou confinée aux taches de reproduction suppose l’intériorisation de la répression des besoins et son acceptation morale et psychique.

Le rôle de la famille

Le principal lieu d’incubation des structures mentales conservatrices est la famille. Elle constitue l’appareil d’éducation par lequel tout individu de notre société doit passer dès son premier souffle. Elle est une courroie de transmission ou de médiation entre les structures socio-économiques et la superstructure politique, culturelle et idéologique. Le fondement de la famille est la relation de type patriarcale du père avec la mère et les enfants. Le père est l’interprète et le symbole vivant de l’autorité et de l’Etat dans la famille. Le système d’éducation imposé est la source du refoulement sexuel. La sexualité ou simplement la curiosité afférente au corps est brimée, associée strictement à la procréation. "Un Etat autoritaire a besoin de sujets soumis et la fabrique la plus efficace de ceux-ci est la famille patriarcale où les relations de pouvoir entre le chef de l’Etat et son peuple sont reflétés dans les liens entre le chef de famille et ses descendants" (W. Reich). L’état autoritaire a ainsi un représentant dans chaque famille et le père devient la ressource la plus importante de l’Etat. Le meilleur moyen pour le père de garder le contrôle de ses enfants est de réduire leurs désirs sexuels. Ce contrôle exercé dès le plus jeune âge entraine une peur face à la sexualité, une incapacité à faire face aux désirs, un sentiment d’angoisse, de crainte et de culpabilité. Ce refoulement est la condition de leur soumission à la famille patriarcale et plus largement aux rapports d’autorité qui existent dans la société.
Les difficultés affectives, émotionnelles peuvent alimenter des pulsions irrationnelles qui dans des contextes particuliers nourrissent des pulsions destructrices contre "l’objet de la tentation" (les femmes), ceux qui marquent une différence (homosexualité), "l’autre" différent par ses choix, sa culture, son mode de vie, son rapport au corps. Elles nourrissent des réactions collectives, une psychologie de masse obscurantiste. Les réactions qu’on a pu observer à la sortie du film "Much loved", les scènes de quasi lynchage collectif contre les homosexuels, la haine exprimée devant toute expression publique de couples s’enlaçant, témoignent de cette violence réactionnaire. Dans ce pays un simple baiser et un délit. La misère sexuelle est aussi une misère psychique qui sert de terreau aux idéologies les plus rétrogrades mais qui conditionne le fait de vivre sans plaisir et partant de renoncer à la contestation de l’ordre établi ou de le faire superficiellement.

La morale conjugale propre au système patriarcal assigne les places et les corps, sacralise la famille et le mariage, refuse en conséquence l’avortement, la mixité réelle des corps, la sexualité prénuptiale. C’est cette morale conjugale valorisant la chasteté et la fidélité, sacralisant la virginité qui formalise la répression sexuelle. La famille a cette fonction de contrôle des individus et de normalisation des rapports de domination sur les femmes, contrôle qui passe par l’édification d’un ordre sexuel normatif et répressif.

L’hymen, le mariage ou le néant

Au nom de cette morale, la fille devrait attendre vierge, cette union sacro-sainte qui lui reconnaitrait le droit de devenir l’objet sexuel d’un homme auquel elle serait soumise toute sa vie et dont elle assurerait sa descendance. Sans pour autant qu’une vie sexuelle autonome lui soit reconnue. De l’emploi de la force brute au chantage affectif, en passant par toutes les formes de pression morale et sociale, les femmes peuvent difficilement, dans leur grande majorité obtenir les moyens d’une subsistance matérielle, ni une place dans la société, si elles ne se marient pas. Les rapports sexuels sont souvent une condition pour obtenir ces nécessités vitales, elle n’est pas libre de s’y refuser sans conséquences. Le mariage est la formalisation de la dépendance économique et affective (fidélité), l’affirmation de la virilité (défloration comme condition légale de la consommation du mariage). La virginité revient à limiter exclusivement la sexualité au cadre conjugal. Elle n’est pas une affaire intime mais la propriété du clan familial élargi voire de la communauté masculine qui exerce une pression sociale. Sa perte est vécue comme un opprobre aboutissant au bannissement et rejet. Il n’y a qu’à voir la place des mères célibataires pour s’en rendre compte. Elles sont l’objet d’une honte et exclusion sociale. Se marier, avoir des enfants est un impératif individuel et social. Une femme qui n’a pas ou ne veut pas avoir d’enfants n’est pas reconnue comme une femme. La société patriarcale ne peut admettre le refus de la maternité ou qu’elle se situe hors mariage. 30000 enfants vivant dans les rues. Chaque jour, 24 enfants nés hors mariage sont abandonnés. On estime à 220000 le nombre de mères célibataires.

Le mariage lui-même est consacré comme une formalisation d’un achat légal (par le biais de la dot et des cadeaux) de la perte de l’hymen (et significatif par exemple le fait que si le divorce intervient avant la "consommation du mariage", le mari récupère dot et cadeaux), le situant dans une forme de prostitution institutionnalisée et légalisé. Ancrée dans la tradition patriarcale, le mariage inscrit le droit du mari d’avoir, sans même nécessairement un consentement, des rapports sexuels légaux et le droit de disposer gratuitement par la suite du corps de la mariée. La défloration lors de la nuit des noces apparaît à la fois comme l’exercice de la virilité identifié au pouvoir masculin et l’exercice légal du viol conjugal.

Ainsi non seulement l’intime est l’objet d’un contrôle social mais le corps est marqué par la domination masculine. Celle-ci est largement construite. Les notions de pudeur, d’honneur, de honte, de péché, de non-dit et l’interdit de la virginité contraignent drastiquement les corps. La nudité elle-même est considérée comme une "fitna", une transgression. La conception de la femme comme séductrice représentant un danger pour les hommes et leur piété, nécessitent qu’elles deviennent discrètes, effacées, afin de ne pas attirer les regards des hommes et y succomber. On enseigne aux filles qu’elles sont seules responsables si un homme aborde ou abuse de leurs corps et qu’elles doivent préserver leur hymen pour l’honneur de la famille. Il y a bien une socialisation dans la peur de la sexualité et des hommes, une socialisation qui n’informe pas mais qui interdit. Les femmes mères jouent un rôle crucial dans la transmission de l’interdit et partant dans la reproduction du pouvoir patriarcal et d’une configuration sociale, politique, culturelle, psychologique où le plaisir est un péché et l’amour conjugal une contrainte.

Des juges aux médias : une violence continue

En 1958, le code du statut personnel institutionnalise la hiérarchisation des rôles selon laquelle la femme est un être soumis à l’autorité d’un époux. Il fixait le modèle patriarcal au sein duquel les femmes sont vouées à la reproduction et appliqué à différentes institutions : polygamie, répudiation, tutelle matrimoniale, inégalité successorale, devoir d’obéissance... Les réformes successives n’ont pas changé le principe de l’obéissance et suprématie du mari.

Par ailleurs un certain nombre d’articles de loi imposent les formes patriarcales des rapports entre sexes. Ainsi l’art. 488 qui définit le viol, l’art. 487 qui ne reconnait pas le viol entre époux, l’article 488 qui distingue parmi les victimes du viol celles qui sont vierges et celles qui ne le sont pas au moment de l’agression. Les femmes victimes de viol peuvent être poursuivies pour relations sexuelles illicites ou contraintes pour sauvegarder l’honneur familial de se marier avec leur violeur. Les violences au sein ou à l’extérieur du foyer ne sont pas reconnues. Fin 2012, Bassina Hakaoui avait indiqué que 6 millions de femmes étaient victimes de violences dont plus de la moitié dans le cadre conjugal. La violence masculine est la première cause de mort pour les femmes entre 15 et 50 ans.
De même, l’art. 496 qui précise que quiconque cache une femme mariée "qui se dérobe à l’autorité à laquelle elle est légalement soumise" est passible d’une amende et cinq années d’emprisonnement. L’article 19 précise que l’Egalite homme-femmes s’organise selon les constantes et lois du royaume autrement dit des traditions religieuses et patriarcales. Par ailleurs, la polygamie reste autorisée, justifié par la religion car permettant de ne pas commettre l’adultère et donc de tomber dans le péché. Le mariage des mineurs par dérogation également (40000 en 2013) connaît une recrudescence. L’avortement n’est toléré qu’en cas de souffrances maternelles graves, sinon il est rigoureusement interdit même en cas de viol. Les avortements clandestins souvent dans des conditions problématiques, avoisinent les 800 par jour et 13% de cas de mortalité maternelle leur sont dues.
Les relations hors mariages sont toujours interdites (art. 490) et si la peine de prison a été amoindrie (maximum trois mois au lieu d’un an), l’amende est plus lourde (jusqu’à 2000 euros ). En Juillet 2012 Mustapha al Ramid a affirmé que la légalisation des relations sexuelles hors mariage est contraire aux "valeurs marocaines" et que "légaliser le sexe hors mariage est une initiative visant à promouvoir la débauche". Imam Hassan ait Belaid, un imam justifiait l’art. 490 : "si le code est supprimé, nous deviendrons des sauvages. Notre société va devenir un désastre".

On préfère criminaliser la sexualité et l’amour et fermer les yeux sur la prostitution (et le mariage religieux qui lui sert de paravent), les violences, les abus sexuels contre les mineures mariées de force, le harcèlement sexuel dans l’espace public contre les femmes, même quand elles sont voilées, sur les lieux de travail où le silence est roi de peur des représailles et du chantage à l’emploi, la consommation de pornographie hard et infantile, les soirées orgiaques des émirs du Golfe.
Cette impunité pour les privilèges patriarcaux et les violences qu’ils secrètent se bâtit sur la construction légitimée par la norme juridique d’une prétendue infériorité des femmes. Mais elle est aussi véhiculée par les médias en particulier la TV et l’école. Ces derniers sont des vecteurs importants de la violence symbolique et de nouveaux modes de transmission et caisses de résonance des discours et stéréotypes machistes. Ils participent à la construction d’imaginaires sociaux où l‘image de la mère, épouse et femme objet y est glorifiée, reproduisant les schémas propres à la division sexuelle du travail. Les spots publicitaires où la femme objet est ancrée à longueur de journée. Il suffit de voir par exemple les émissions et publicités qui concernent les produits ménagers. Les séries à leur tour ne sont pas anodines. La femme seule, la femme stérile, la divorcée sont pénalisées à travers leur non reconnaissance en tant qu’individus et par des réflexions et sous-entendus culpabilisants et déplacées. Les chaines satellitaires et les nouveaux médias diffusent à longueur de journée des discours discriminants, cantonnant les femmes à leur sphère privée et les rappelant toujours à leur soumission et prétendues faiblesses. Les femmes représentent les intérêts de la famille et de vie sexuelle. Quand on sait que la "civilisation de loisir" se réduit souvent a la télévision et ses divertissements, on imagine l’impact de ces messages très souvent explicites. Dans l’école, l’ensemble des programmes scolaires ne sort pas de ces canons traditionnels.

La religion n’est pas en reste. L’Islam évoque la promesse d’épouser des vierges au paradis qui relève de la récompense et renvoie à la conception bien terrestre de la famille. Et plus largement, tant la famille patriarcale que les interdits, sont légitimés par les normes religieuses. Celle-ci font croire aux femmes à l’avènement d’un monde meilleur, d’un au-delà certain mais à condition de rester soumise à l’homme, de cacher leurs corps ; de se donner corps et âme à la famille, d’être patiente et dévouée et de ne pas parasiter leur esprit par le savoir et la connaissance. Leur destinée ne leur appartient pas. Au-delà, le puritanisme religieux apparait comme une réponse hypocrite à la misère sexuelle et psychique où règne la frustration, le refoulement des désirs, la montagne d’interdits et les pressions sociales et injonctions multiples. On ne peut saisir l’influence des mouvements islamistes sans comprendre le baume souvent illusoire et pathologique mais réel à la crise sexuelle de la jeunesse.
Beaucoup pensent qu’il y a eu une évolution dans la société, au moins dans les zones urbaines. Les rapports à la sexualité et la place des femmes seraient en train de changer. Il y a une part de vérité. La crise, le chômage rendant difficile l’accès à l’emploi permettant d’entretenir une famille, l’extension de la scolarisation, la baisse du taux de fécondité, l’accès relatif des femmes au travail, entrainent un recul de l’âge de mariage. Les femmes citadines âgées de 30 à 34 ans étaient 2% célibataires dans les années 60, elles avoisinent les 30% aujourd’hui. Mais ces évolutions n’ont pas été accompagnées d’un nouveau modèle assis sur la libre détermination des deux sexes. Il est significatif que dans l’enquête du Haut-Commissariat du Plan sur les jeunes en 2012, la question de la sexualité n’est abordée qu’à travers une question : "pensez vous au mariage ?" L’idée que l’âge du mariage soit retardé en raison des évolutions sociales ferait que la sexualité ne trouve pas son cadre naturel….

Bled Schizo ou la recomposition du patriarcat

Cette évolution met partiellement en crise l’ordre sexuel dominant. Si l’interdiction de relations avant le mariage est maintenu, il y a bien un contournement des interdits sociaux et psychiques. Mais la priorité reste le mariage et le risque majeur de la perte de la virginité est contrebalancé par la crainte que le refus des relations sexuelles ne dissuade le prétendant de les épouser. Et tout est fait, comme si les jeunes filles n’étaient pas censées ressentir de désirs et besoins considérés comme relevant du masculin. Quand il y a "transgression", Il est tout a fait significatif que le désir de s’engager dans une sexualité est moins lié aux satisfactions qu’elle pourrait apporter qu’une préparation à l’union pour une meilleure connaissance de son partenaire, au moins ce qui apparait dans les discours. Et les jeunes hommes partagent cette vision, du moins concernant leur future épouse ou susceptible de le devenir. Un peu de sexualité mais point trop ? Avoir une vie sexuelle mais en gardant son "ticket de garantie" ? La peur que la famille apprenne la perte de virginité ou que le prétendant parte après avoir obtenu ce qu’il voulait est très forte. Dans les pratiques en cours, il s’agit encore de préserver l’hymen devenu symbole social. Cela aboutit à des pratiques sexuelles non pénétratives mais ici le choix d’une sexualité sans pénétration n’est pas synonyme d’exploration du plaisir par d’autres voies, mais soumission à des normes toujours présentes. La contrainte est différente pour ce qui concerne les hommes dont les transgressions sont plus tolérées, synonyme d’apprentissage de la virilité et qui ont la possibilité de multiplier les relations. La virginité apparait toujours comme la garantie de la fidélité pour le futur et un moyen de sauvegarder une "bonne image" contraire à celle, selon laquelle les femmes qui ont eu des rapports sexuels avant le mariage, sont des prostitués ou peu fiables.

Le nouvel arrangement ne fait que confirmer la reconnaissance (y compris par les femmes) du "droit" pour l’homme d‘épouser une femme qui n’a pas pratiqué une sexualité complète. L’acte est souvent lié à la promesse d’un mariage ; "les filles que je connais ne couchent qu’avec des garçons qu’elles aiment, qu’elles espèrent épouser un jour, car la hantise d’une fille est d’être oubliée une fois que son partenaire a eu ce qu’il voulait. Il faut savoir que le corps d’une femme est une arme de séduction qu’il faut préserver, pour mieux l’exploiter, et ne l’offrir en fruit mûr qu’à son futur mari. Le céder au premier venu est mal perçu par une société foncièrement traditionnelle qui condamne sans pitié les filles à la jambe légère" note une jeune femme dans une interview.

La conception d’une sexualité égalitaire et réciproque est très peu développée quel que soit le milieu social ou l’éducation reçue. Lorsqu’il y a perte de la virginité, la réfection de l’hymen par voie médicale en prévision d’un prochain mariage est une pratique qui se répand. Il y a bien un dilemme schizophrénique entre l’épanouissement des désirs et la crainte du déshonneur, une tension permanente entre les aspirations affectivo-sexuelles des individus et le respect des normes juridiques et religieuses. Ces aménagements en secret de la chasteté se font souvent dans la honte et la culpabilité

Il faut aussi noter, qu’à part ceux qui ont les moyens, rares sont les jeunes hommes ou femmes qui disposent d’un logement ou espace autonome. Il est quasiment impossible pour un jeune et plus encore une jeune femme célibataire de pouvoir louer ou disposer de son propre appartement à la fois pour des raisons matérielles et en raison des pressions sociales même quand il n’y a pas d’obstacle financier. La clandestinité des relations dans des conditions peu satisfaisantes, dans des lieux insalubres ou inadaptés ou lorsqu’il s’agit d’un espace public, la peur d’être attrapée par la police, reste importante.

Des milliers de jeunes vivent cette pseudo-libéralisation des mœurs comme une frustration ou humiliation. Sans ressources financières, vivant sous le même toit que leurs familles, ils-elles abordant ces changements démuni-es sur tous les plans. La sexualité n’est pas vécue comme un épanouissement, une jouissance de la vie et des corps mais un dépérissement, un désert de frustration que l’on traverse chaque jour. La misère des sens finit par produire des formes de sexualité pathologiques et se transforment en agressivité et violence dont les premières victimes sont les femmes elles-mêmes. Les tabous et interdits alimentent cette indigence et lui fournissent le vernis de la sacralité. Cette misère sexuelle est une des plus déterminantes et des plus profondes au Maroc. La misère matérielle à son tour, nourrit le marché de la prostitution formelle ou informelle, explicite ou déguisée en échange d’avantages matériels, d’argent ou de cadeaux.

Si une sexualité féminine semble s’affirmer, y compris en transgressant les codes ; elle reste inscrite dans les formes instituées et hiérarchisées des genres. Aucune des deux hypothèses (pratique sexuelle sans défloration ou réfection d’hymen) n’évite la violence symbolique ou physique : toujours déterminées par les prescriptions sociales, les jeunes femmes ne sont pas réellement en situation d’affirmer une sphère privée autonome, échappant à l’institution familiale et à la morale religieuse et où leur accès à la sexualité serait totalement banalisé et indépendant du mariage. Encore moins à imposer plus largement le droit de disposer librement de leurs corps. La plupart des femmes ayant une sexualité prénuptiale, continuent par ces subterfuges, parfois à leurs corps défendant, à se conformer aux injonctions d’un ordre patriarcal, plaçant l’impératif absolu de la virginité au cœur du dispositif de régulation de la sexualité et de l’arrangement matrimonial. Il n’ ya pas de dépassement de cette norme hégémonique, ni sa remise en cause, elle est aménagée, recomposée et peut être même renforcée.

Nous ne sommes pas dans une dynamique d’émancipation qui elle nécessite de faire sauter l’économie patriarcale et capitaliste qui régit l’organisation sociale. Contrairement à ceux qui placent la question de la sexualité comme une simple question de culture ou de morale, nous pensons que la "la vie sexuelle étroite, misérable, prétendument "apolitique" doit être étudiée dans son rapport avec les problèmes de la société autoritaire. La politique n’a pas pour domaine les déjeuners diplomatiques mais la vie quotidienne". Et nous pouvons continuer avec W. Reich "les jeunes gens et les adolescents n’ont pas seulement droit à la connaissance sexuelle mais ils ont aussi le droit, pleinement droit, à une vie sexuelle satisfaisante. De ces droits ils ont été privés… ils doivent prendre leur cause en main. Quand à nous, nous sommes décidés à les convaincre qu’un droit ne se mendie pas, il se conquiert".

N.B. : Pour soutenir financièrement, le groupe des Femmes marocaines pour l’émancipation : https://www.lepotcommun.fr/pot/1r3m2td5

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"Association Solidarité Féminine" Maroc
@AltdamnAlnsayy

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