Rwanda : Oublier ? Pardonner ? Vivre ensemble !

Publié le : , par  Philippe Savoye

"L’avenir de toute société dépend de sa capacité à comprendre son passé et à se réconcilier avec lui" (mémorial national de Gisozi)

"Il n’y aura pas d’humanité sans pardon,
il n’y aura pas de pardon sans justice,
mais la justice sera impossible sans humanité"
(Yolande Mukagasana [1])

"Un séjour au Rwanda ? Pas vrai, tu vas là-bas, c’est dangereux !... Le pays du génocide !... Le pays où on se fait massacré pour un rien !... Ce n’est pas prudent !... Les Hutu et les Tutsi : lesquels ont tués les autres ?... La violence est toujours au rendez-vous !...". Pour comprendre, la "vérité" ou plutôt des réalités, des ouvrages à profusion ; les titres s’interpénètrent avec force : "un génocide sans importance : la France et le Vatican au Rwanda… Paysage après le génocide : une justice est-elle possible au Rwanda ?… 20 ans d’impunité : la France complice du génocide des Tutsi au Rwanda… Pour que tu saches…"… Se tourner vers un roman pour sentir ce pays à travers ses joies, ses peines, la saveur de sa population ? Le décor est invariable "Petit pays… Une saison des machettes… J’irai avec toi par mille collines…". Regarder l’actualité rwandaise dans la presse internationale en ce mois de mars 2017, pour s’imprégner du présent ? Très majoritairement, les titres nous rappellent qu’il y a 23 ans… : "Le pardon est-il durable ? Une enquête au Rwanda… RDC et Rwanda avancées dans la lutte contre l’exploitation illégale des minerais… Le génocide des Tutsi au Rwanda… Grâce au pape François, on assiste à une réconciliation entre le Rwanda et l’église catholique… Pour la fin de l’impunité pour les génocidaires et leurs complices !..."

Le génocide envahit toute approche de mon séjour rwandais, moins par le souvenir du témoignage de mon hôte le jour où je l’ai rencontré en France et me conta avec la force de l’instant le drame qui l’a envahi pour toujours, que par le centrage permanent autour de cette ethnocide. Comment partir "au présent", avec les pieds dans l’histoire, mais la tête tournée vers l’avenir ? La découverte d’un pays qui construit un nouvel horizon. La rencontre d’Hommes et de Femmes qui respirent et bâtissent leur quotidien comme une offrande que leur a donné la vie et savent mieux que moi la valeur de l’existence, la force de la destinée.

Il y a l’histoire (la responsabilité coloniale de l’ethnicisation Hutu et Tutsi… La lente et minutieuse préparation du génocide par le président Habyarimana… L’absence de réponse à la question : qui a abattu l’avion présidentielle le 4 avril 1994 : des Hutu extrémistes ou le Front Patriotique Rwandais (FPR) de Kagamé ?... La responsabilité française…).
Présent le 7 avril, journée nationale de commémoration du génocide et durant toute la semaine qui suit, dite "semaine de deuil", dont le thème de cette année est : "souvenons-nous en luttant contre l’idéologie du génocide et en nous préservant des acquis". Hébergé dans une famille amie de rescapés, je ne peux que témoigner du vécu partagé durant ce séjour (ce qui m’est demandé par mes hôtes et personnes rencontrées), porter quelques analyses sur le Rwanda d’aujourd’hui à travers son lent cheminement de "reconstruction". Ces quelques lignes peuvent paraître "décalées" avec la vision communément véhiculée chez nous. Soit. Mais la réalité, inscrite dans cette tragédie est bien difficile à intégrer lorsque l’on la regarde uniquement à travers notre prisme situé à quelques milliers de kilomètres : des années-lumière !...

Des chiffres pour ne pas oublier "l’innommable" [2]

  • 1 074 017 victimes déclarées (ministère de l’administration, de l’information et des affaires sociales)
  • 0 à 24 ans : 53,8 %
  • Sexe masculin : 53,6 %
  • Paysans : 48,2% - Élèves et étudiants 21,2 %
  • Massacrées à la machette : 38,88 % - à la massue : 16,78 % - fusillées : 14,80 % - battues à mort : 8,65 % - noyées : 4,22 % - brûlées vives : 2,26 %... pendues, éventrées, mortes de faim, contraintes au suicide, nourrissons écrasés contre les murs…
  • Sur les collines : 59,3 % - dans les églises : 11,60 % - dans les maisons d’habitation : 9,3 % - dans les bureaux des services administratifs : 3,9 % - dans les écoles : 1,9 %... sur des barrières, dans les hôpitaux…
  • Tutsi : 93,6 %, "ressemblant" aux Tutsi : 0,85 %, avoir exprimé des idées contraires à celles du gouvernement : 0,64 % - d’amitié avec les Tutsi : 0,37 % - des relations de mariage : 0,32 %, cachaient des Tutsi : 0,17 %…
  • 527 grandes fosses communes recensées
  • population totale des rescapés : 309 368 (dont 66 % avaient de 0 à 22 ans à l’époque "ce qui témoigne de la jeunesse de la population des rescapés").
  • Si 85 % des rescapés ont déclaré avoir fréquentés l’école, 51 % d’entre eux ont abandonné et seulement 6 % ont terminé leurs études. 4 % ont terminé le secondaire, 1 % l’enseignement supérieur
  • 30 % déclarent souffrir encore d’une maladie ou d’une infirmité liée au génocide.

Et le monde "extérieur" ?

Le génocide est le fruit d’une démarche interne au Rwanda (sur lequel je ne m’étendrais pas dans cet article), dans un environnement géographique où les relations aux pays voisins sont complexes, mais sa mise en œuvre s’inscrit dans un contexte où "la communauté internationale" est au banc des accusés pour sa passivité, voire son rôle facilitateur. Aujourd’hui, elle laisse une marque indélébile au cœur du pays.

Face aux colonisateurs allemands et belges
Qui ont écrit "leur histoire" du Rwanda, qui s’est imposée au fil du temps (cf. chapitre suivant).
Qui ont créé la division ethnique, l’ont institutionnalisée, notamment par son inscription sur la carte d’identité.

Face à la communauté internationale
De ne pas être intervenue dès le début du génocide, alors que "le nombre de troupes étrangères qui assurèrent l’évacuation des étrangers aurait été suffisant pour arrêter le génocide…" (mémorial national de Gisozi). Durant celui-ci, l’ONU retira l’essentiel de ses 2500 troupes pour ne laisser que quelques 270 observateurs…
D’avoir créé le tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR) en la destituant de la possibilité de juger par elle-même les principaux génocidaires.
Le 8 novembre 1994, lors de sa 3453ème session, le Conseil de Sécurité prend la résolution 955 créant le tribunal pénal international pour le Rwanda par un vote de 13 voix pour, une abstention (la Chine) et une voix contre (le Rwanda)… Le bilan qui ressort des chiffres est décevant pour un tribunal qui compte près de 10 000 employés et un budget annuel de fonctionnement dépassant 100 millions de dollars… Les victimes du génocide gardent une image profondément négative, marqué par son éloignement du contexte de perpétration du génocide. (Jean Damascène Bizimana)… Même si le pays se félicite que l’ONU ait décidé d’une journée mondiale en souvenir du génocide du Rwanda, le7 avril.

Face à la France
Pour son rôle dans le génocide…
Qui détient, selon le procureur de Kigali, le funeste record du nombre de génocidaires sur son territoire - 3 9-, qu’elle refuse d’extrader, (Le Monde) [3].

Face à l’église catholique
Pour son action "facilitatrice" dans bien des cas…
Un grand pas de "réconciliation" eut lieu le 20 mars dernier lors de la rencontre entre Paul Kagamé et le pape François. Le Vatican a publié un communiqué : "Le pape a exprimé sa profonde tristesse, celle du Saint-Siège et de l’Église, pour le génocide contre les Tutsi… Il a imploré le pardon de Dieu pour les péchés et les fautes de l’Église et de ses membres, dont des prêtres, et des hommes et des femmes religieux qui ont succombé à la haine et à la violence, trahissant leur propre mission évangélique".

"Réécrire l’Histoire"

Dans son étude "En quoi l’enseignement de l’histoire avant le génocide a-t-il contribué à la souffrance à l’école au Rwanda ?", Éric Mutabazi précise "la question des ethnies au Rwanda d’avant la colonisation était une question de classe sociale. Les Tutsi appartenaient à la classe des gens aisés possédant plusieurs bétails, alors que les Hutu se situaient dans la "classe moyenne" et vivaient de l’agriculture. Enfin, les Twa vivaient de la chasse et de la fabrication de poteries ; ils appartenaient, alors, à la "classe inférieure". Il était possible, toutefois, de changer de classe sociale à cause de l’acquisition de plusieurs vaches ou de la perte de ces dernières. Ainsi, l’intégration dans une autre classe obligeait les Hutu, les Tutsi et les Twa à épouser la femme de ce même milieu. Il existait alors un "brassage intergroupe" permettant une certaine harmonie. Ces diverses catégories sociales partageaient plusieurs valeurs communes, comme la langue, la religion ou les organisations sociales" [4]

Au nom d’une idéologie raciale, les missionnaires et colonisateurs belges (mais également allemands) transformèrent ces classes sociales en ethnies figées. D’abord par la recherche d’une différenciation physique, intellectuelle, sociale, etc. ("Alors que les premiers missionnaires avaient donné le mot "noble" comme synonyme de "Tutsi", des pseudos scientifiques mesuraient crânes, nez et tibias pour bâtir leur délirantes théories sur l’origine des habitants du Rwanda" Ernest Mutwarasibo), puis par sa formalisation : introduction dans l’histoire du pays et l’inscription sur la carte d’identité de tout Rwandais.
En avril 1995, une conférence nationale intitulée "La politique et la planification de l’éducation au Rwanda" démontre "que les manuels scolaires d’histoire s’efforçaient de justifier une politique discriminatoire en mettant en place un système de propagande et d’incitation à la haine ethnique et régionale et en exploitant savamment l’ignorance de la population". "Nous avons appris dans notre scolarité une histoire erronée de notre peuple, une histoire qui nous humilie et nous déshumanise et nous n’avions pas le droit de broncher" (Spéciose Niwemugore).

Depuis, de nombreuses études historiques ont porté sur ce sujet. Antoine Nyagahene se fait l’écho d’une démarche de rupture "(il fallait) démonter une à une les anciennes hypothèses ou les anciennes affirmations, jadis considérées comme des évidences collectives et qui, grâce à un nouvel examen se sont révélées comme des absurdités, sinon des erreurs grossières. Mais tout le monde y avait crû surtout que ces affirmations avaient été avancées par les Blancs (colonisateurs) ou par leurs disciples autochtones (indigènes). Je veux parler notamment de toutes les anciennes théories concernant le processus et la structure du peuplement rwandais, de l’organisation sociopolitique et des relations entre les diverses couches de la société à travers le temps et l’espace… L’étude systématique de tous les clans nous a conforté dans notre ferme conviction : tous les Rwandais qu’ils soient appelés Hutu, Tutsi ou Twa, appartiennent non seulement aux mêmes clans, mais aussi aux même lignages et même dans beaucoup de cas aux mêmes familles parentales. Aussi nous avons pu démontrer que le peuple rwandais s’est formé ici, sur place, ici sur son terroir".

Aujourd’hui, selon les directives ministérielles, l’étude de la période génocidaire repose sur six objectifs. Les élèves doivent être en capacité d’expliquer :

  • la signification du terme "génocide",
  • les causes du génocide rwandais (impact de la colonisation, mauvaises gouvernance et politique…),
  • les conséquences concrètes du génocide (nombreuses pertes humaines, veuves et orphelins, dégâts économiques, etc.),
  • l’arrêt du génocide par le Front patriotique rwandais,
  • le processus de réconciliation, dans le cadre de l’unité nationale, fondé sur la justice,
  • … sans oublier les autres génocides (arméniens, juifs, cambodgiens…)

Le 7 avril

"C’est un jour à part dans l’année : pas comme un jour férié. Une journée rouge !" (Belancille). Cette date ouvre la période de 100 jours, durée du génocide, où le pays vit, au quotidien, dans le souvenir. En ce jour, la vie prend un sens différent entre recueillement, mémoire vivante, tout à la fois le besoin de "communier" avec d’Autres et de se retrouver dans l’entre soi au sein de la famille. La mort et la vie s’entrelacent. La déraison et l’espoir nouent une offrande à la destinée.
Au-delà d’une cérémonie nationale, où la flamme des cent jours sera le symbole du souvenir, la journée est marquée par des rencontres dans tous les villages, dans tous les quartiers. En fin d’après-midi le stade national de Kigali (35 000 places… qui refuse du monde) offre un temps de grande humanité où le partage d’un peuple sous le choc revit l’irréparable tout en se projetant dans la vie et le refus d’oublier. Chanson, témoignage (je retiens notamment celui de ce militaire Hutu "comment, nous militaires, pouvions-nous massacrer au nom d’une idéologie" et qui a cherché durant toute cette période à protéger la population, à la faire migrer au Burundi voisin), ces centaines de jeunes qui dessinent au sol de leur corps une flamme, une flamme de vie, la flamme de l’espoir… Ma présence semble bien "singulière" [5] mais c’est à travers des partages de cette nature que l’on peut mieux comprendre l’union de la douleur et de la foi en la vie.

Une semaine de deuil
Une semaine durant le pays vit au ralenti, le cœur serré. Les écoles sont fermées. La télévision retransmet 24 h/24 des documentaires, reportages, films sur le génocide et le souvenir gravé, aucune activité sportive ne se déroule (la fédération de football a informé la Fifa du forfait de son équipe nationale si elle programmait un match durant cette semaine), un peu partout, les entreprises ornent leur devanture d’une banderole marquant leur solidarité, dans chaque quartier de Kigali s’organisent des échanges entre la population, etc. Dans toutes les entreprises, au minimum une demi-journée doit être consacrée à une "causerie", avec le plus souvent un intervenant extérieur aidant à la réflexion. Fréquemment, la formalisation est plus accentuée : le recueillement à un mémorial avec l’ensemble des salariés "pour donner plus de réalité car si certains l’ont vécu dans leur chair, d’autres qui viennent de l’étranger n’ont guère d’informations..." (Eugène)
Des cérémonies ont lieu un peu partout dans le pays (et d’autres durant ces 100 jours en fonction du jour anniversaire le plus marquant). Comme cette marche entre ETO (l’école technique de Kicukiro) et Nyanza. Ce trajet correspond à celui effectué par ces 620 Femmes et Hommes retenus "prisonniers" dans ce lieu et qui durent se rendre à pied, près d’une décharge, sur leur lieu d’exécution. Véritable chemin de croix. Marche de la dignité dans le recueillement et le silence total. 2 à 3000 personnes au départ et près de 20 000 une demi-douzaine de kilomètres plus loin là où se tient une cérémonie où se croisent dignité, souvenir et espoir. Discours, témoignages, lectures de poèmes par des jeunes, chansons... Marqués par les cris, les effondrements, les interventions des services médicaux de ces gens qui revivent au plus profond de leur être ce drame d’il y a 23 ans…

Certaines personnes sont dans l’incapacité physique de se rendre à de telles cérémonies "23 ans, c’était hier, avec tout ce que j’ai vécu, la mort qui a emporté tant d’êtres aimés, c’est trop dur…" (Bolive). D’autres, pour des raisons similaires ou bien différentes, quittent le pays durant ces jours trop marqués "cela est vrai pour des familles d’ethnies différentes" (Vestine).

Témoigner ? Témoigner !

Oui, il existe des révisionnistes et négationnistes ! Le mot génocide est parfois remplacé par "guerre... conflit", voire "double génocide".... "La mémoire est une autre violence, une autre façon d’attiser la haine" (abbé Vénuste Linguyenenza) [6].

"L’extermination de plus de 1 050 000 de personnes par plus de 1 015 000 de leurs compatriotes constitue un stade ultime de marque d’une société profondément déchirée et dont le pansement exige des moyens inégalés. La persistance des vestiges de l’idéologie du génocide, l’assassinat des survivants et d’autres pratiques négationnistes s’inscrivent dans cette déstructuration fondamentale des repères sociaux… Dans une société comme celle du Rwanda post génocide qui privilégie la tradition orale au détriment de l‘écriture, la disparition des traces matérielles du génocide des Tutsi dans les sites mémoriaux risque de frayer la voie aux dérives révisionnistes, voire négationnistes" (C. Kanimba)

"Ce monde des rescapés est invisible à l’œil nu mais pourtant réel : il est intérieur et insondable… L’univers dans lequel ils baignent et survivent est insaisissable… L’angoisse vit à côté de l’effroi, la colère et la rage cohabitent avec le chagrin et la tristesse… Tout rescapé à une mémoire éveillée. Il s’égare trop facilement entre le monde des vivants et celui des morts… Leur passé a sombré dans l’immense océan des blessures qui ne refermeront plus jamais… On est rescapé et on ne peut être rien d’autre que "rescapé"… Il faut donc vivre pour perpétuer et préserver la mémoire des disparus. La mémoire des tiens. Ils ne sortiront de la terre et de l’oubli que par ta mémoire et tes témoignages. Ils ne vivront que grâce à toi… Cette terre qui a bu jusqu’à s’enivrer du sang des tiens, tu l’as, plus que quiconque, en partage. Tu l’as en héritage. Porte-la dans ton cœur. Et contribue, comme tu peux, à ce qu’elle soit meilleure. Ton apport sera précieux. Merci, rescapé !" (Antoine Mugesera)

Quand la relation s’instaure, la confiance s’établit, le cœur s’exprime, le témoignage prend alors tout son sens et porte la volonté du vivre ensemble dans une intensité quasi "surhumaine", pour dépasser l’horreur.
"On vit ensemble, c’est notre réalité. Il est essentiel que nous vivions le plus en harmonie possible, comme tout peuple du monde. Bien sûr cela demande parfois des efforts. Il faut parler. Il faut se parler. La semaine de deuil bouleverse tout le pays, quels que soient ses convictions, son vécu, sa famille, le lieu où l’on se trouve. Il est important qu’il en soit ainsi : il ne faut pas oublier. Il faut arriver à pardonner, sans oublier. Il faut vivre avec tous les Rwandais, car nous sommes un peuple, vivre dans l’unité... Arriver à accepter la situation, le vivre ensemble, non par fatalisme, obligation, passivité, mais par une conviction forte, une affirmation volontaire" me dit Vestine, salariée d’une association qui œuvre pour la réconciliation.

Chacun réagit à sa manière, en fonction de son propre ressenti, de sa personnalité. Par exemple Eulalie et Marie-Fleur sa sœur n’ont pas la même réaction face au génocide, leur "assimilation" du souvenir, leur manière de se situer face à ce drame. Si Eulalie milite au sein de l’association des élèves et étudiants victimes du génocide : "On se cotise, on va chez des personnes dont tous les membres de la famille ont été tués. On apporte du riz et de la nourriture. Les femmes nous disent "on n’a plus d’enfant..." On leur répond "nous sommes tes enfants désormais et on viendra te voir souvent". Marie-Fleur, jusqu’à cette année, refusait de regarder la télévision toute la semaine de deuil. Première année où elle commence à rester quelques instants devant... "Ça me fait peur, après je ne peux pas dormir ou je fais des cauchemars"…

Au mémorial de Nyanza, Philbert, salarié d’Airtel présent avec tous ses collègues, seul rescapé de sa famille avec sa petite sœur, vient échanger avec moi... "J’avais 11 ans... Mes parents, mes oncles, tantes ont été tués... Toute la famille... Nous vivions dans le Sud... Je ne voulais plus aller à l’école car je me disais mon père y a été et il a été tué, à quoi ça sert que j’y aille. J’ai fait des bêtises... Plus tard j’ai compris qu’il était important que j’y aille... Par la grâce de Dieu je vis... Avant je croyais mais je faisais n’importe quoi, c’était superficiel... Maintenant je vis par la grâce de Dieu et elle est au fond de moi. C’est totalement différent d’avant. J’ai pardonné et j’entrevois la vie avec toute la richesse qu’elle contient".

Rosette, Rwandaise, responsable de "Karuna Center for Peace Building", une ONG américaine qui œuvre pour la réconciliation et la paix, organise des groupes de parole avec toutes les composantes de la société pour que les gens s’expriment, "pas forcément pour être d’accord, mais pour s’exprimer, pour écouter l’autre". "L’important est d’arriver à une cohésion sociale. Or comment faire quand sa famille a été décimée, que l’on a été violée, que l’on a donné naissance à un enfant d’un milicien ou d’un militaire, que l’on sait que son voisin a tué votre mari, que ses enfants ont dénoncé les vôtres, que l’on a confié son enfant à une personne de confiance et qu’elle l’a dénoncé… Tous les témoignages sont à prendre en compte dans le quotidien, car ils dépassent la personne, même si le pardon est sincère. Mais les gens ne peuvent pardonner que si la personne qui a tué, son mari, sa femme, ses enfants est connue. On ne peut pas pardonner de manière anonyme dans "les gens… quelqu’un… un militaire...". Personne n’est sorti indemne du génocide, quel que soit son ethnie, sa place sociale, le rôle joué (ou l’absence totale de rôle)… Les victimes sont aussi les Hutus qui sont en prison, qui reconnaissent leurs méfaits, les familles qui savent quel rôle a joué tel ou tel membre de leur famille... Comment un pays, des gens dans leur quartier, dans leur village peuvent recréer un lien alors que tant de haine a existé. Chacun porte un poids en lui et il faut qu’il arrive à l’exprimer pour pouvoir avancer vers une réconciliation… Avec les jeunes c’est bien plus facile, car d’un côté ils ne l’ont pas vécu eux-mêmes et d’un autre nous faisons des ateliers communs, du sport et les échanges sont ainsi favorisés entre un jeune qui a son père en prison et un autre dont des membres de la famille furent exécutés."

Cyprien a un regard plus sombre : "C’était il y a 23 ans, mais il y a de la rancune, beaucoup de rancune... Qu’est-ce-que sera le Rwanda de demain ? Vous voyez aujourd’hui, le nombre de policiers et de militaires pour que tout se passe en paix... Bien des problèmes matériels ne sont pas réglés..."

"Pour nous, rescapés (j’avais deux ans... c’est ma grande sœur, elle aussi rescapée, qui m’a raconté comment ça s’est passe pour nous), c’est difficile, que transmettre, comment raconter à nos enfants. Pour eux aussi cela sera compliqué... Et même pour les enfants de nos enfants cela sera encore compliqué… Les moments de fête sont les plus difficiles. Le mariage c’est la fête, la joie d’être ensemble. On se retrouve avec une famille complète d’un côté un marié sans famille de l’autre. Cela nous renvoie au génocide. Alors la fête que l’on voulait la plus belle possible, tournée uniquement vers l’avenir fait remonter les réalités du génocide… Quand vos enfants vous demandent : pourquoi je n’ai pas de papy, pas de mamy, pas de tata ni de tonton, alors que ma copine en a ? Quoi leur répondre ? C’est bien difficile... Cependant, en tant qu’Homme, Femme, Parent, nous avons le devoir de dépasser le génocide." (Vestine)

Et le quotidien ?

Au Rwanda ce "pays aux 1000 collines" qui porte si bien son nom, la verdure règne (des petites bananeraies - essentiellement à consommation familiale - aux forêts en passant par les rizières, cultures en terrasses, pâturages) et recèle d’un sous-sol riche : or, étain, wolfram, niobium et tantale. "Nous étions devenu un pays de larmes" (Eulalie) ; pour accentuer sa mutation, le pays a changé de "physionomie institutionnelle" : de drapeau (en 2002), avec la décentralisation et le regroupement en quatre régions (plus Kigali) le nom d’une majorité de ville s’est réinscrite dans l’histoire (en 2006), l’anglais s’est substitué au français (2009)…

Aujourd’hui, la population est divisée en quatre catégories afin de mieux cibler les soutiens à apporter :

  1. les familles très pauvres, en incapacité de travailler,
  2. les familles pauvres, mais en capacité d’effectuer des petits travaux,
  3. celles d’avoir une maison, une voiture...
  4. "celle des business man qui possède une fortune".

Le pays est hautement militarisé. Les jeunes sont fascinés par l’Europe "l’ouverture d’esprit, la liberté qu’ont les gens de réaliser en fonction de leur propre souhait" (Eulalie). Chacun est dans la petite débrouille... La société civile, "un mot très vague", regroupe tout ce qui n’est pas gouvernemental, que ce soient les associations de défense, les syndicats (guère présents), les entreprises, les grands patrons... A la vue de l’histoire, l’église reste très discrète alors que 90 % des Rwandais sont chrétiens...Le développement économique est une réalité, mais plus de 60 % de la population demeure sous le seuil de pauvreté. L’espace se fait rare dans ce pays qui a la plus forte densité d’Afrique.Les orphelins demeurent nombreux (une campagne gouvernementale propose aux familles en capacité d’en adopter). Un effort significatif est réalisé en direction de la scolarisation des enfants (garçons et filles confondus), mais près d’un quart d’entre eux travaille… Une farouche volonté de structuration de la société, d’ouverture, de reconnaissance de droits pour Tous se bâtit progressivement, mais "Dans une société où chaque survivant connaît son bourreau avec qui il habite, la tenue d’une mémoire nationale du génocide, qui requiert la création des équilibres de sécurité et de confiance, est difficile à réaliser" (Ernest Mutwarasibo).

Je me rends compte, que de l’extérieur on ne peut pas comprendre l’effectivité de la réalité vécue, son sens au cœur du quotidien. Comment faire société ? Vivre le quotidien avec ce poids de l’histoire, mais plus encore le poids de sa conscience, de ce qu’on a vu, de ce qu’on a perçu. Et même si le pardon est là, sincère, comment recréer une relation ? La parole, le pardon, sont essentiels, mais ils ne peuvent gommer les faits, ils ne peuvent qu’adoucir quelque peu la blessure, la meurtrissure. Quelle représentation se fait-on de l’autre dans son for intérieur ?

"Nous avons besoin de sentir une solidarité de l’étranger. De votre côté, il est aussi important que vous témoigniez. Venir, nous rencontrer. Vous savez, quand on est seul, toute rencontre devient importante. Encore plus quand on sait que les gens viennent de loin pour nous voir. On a besoin de soutien, pas financier, mais de sentir une présence. Non pas pour que vous disiez ceci ou cela, mais pour que vous compreniez, que vous donniez poids à notre parole. Que vous acceptiez notre parole. On a des étrangers qui viennent mais qui nous demandent : où sont les crânes, les ossements ? Comme ici il n’y a que ces dalles, où des centaines de corps reposent, on a l’impression qu’ils ne nous croient pas…" (Vestine).

[1"Les blessures du silence !" (Yolande Mukagasana)

[2Dialogue : RWANDA : 15 ans après le génocide des Tutsi : bilan et perspective (mars 2009)

[3La France n’a pas le "monopole" de cette attitude et selon la même source : la Belgique 37, les Pays-Bas 18, le Royaume-Uni, la Norvège, la Suède et l’Allemagne 5, l’Italie 4, le Danemark 3, la Suisse 2 et la Finlande 1

[4D’après des études de De Lacger, (1939), Kagame (1954) et Kayihura (2004).

[5Seul Blanc, au milieu de milliers de Rwandais qui attendaient avant d’être fouillés pour entrer au stade - présence sécuritaire forte -, une militaire est immédiatement venue me chercher pour ma "sécurité"…

[6Citation dans "L’église et le génocide au Rwanda" de Jean Damascène Bizimana

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