Histoire de luttes : Argentine, quand la violence des politiques néolibérales réveille les ambitions d’autogestion

Publié le : , par  Jeanne Phelippeau

Par la suppression du profit capitaliste, par l’identité de l’acheteur et du vendeur par la gestion collective et démocratique substituée à la direction capitaliste, la coopérative (…) est une leçon vivante de socialisme. (Jean Jaurès)

Ignorance du ministère de l’économie et décision injuste du tribunal de commerce de Grenoble : après plusieurs mois de luttes et de négociations, le projet de reprise sous forme de coopérative de l’entreprise Eco-Pla à Saint Vincent de Mercuze a été définitivement entériné en mars 2017. Pourtant, en France, les exemples de réussites de reprises d’entreprises sous forme de SCOP ne manquent pas : Scop TI, Fabrique du Sud, etc.

On ne reviendra pas ici sur le mouvement des entreprises récupérées en France. Nous vous proposons plutôt de revenir sur l’histoire argentine en terme d’expériences autogestionnaires. Ce pays s’illustre en effet comme une référence en ce qui concerne les reprises d’entreprises sous formes de coopératives. Ce qui fait la particularité de l’Argentine, c’est que l’occupation et la récupération d’entreprises s’inscrit dans un mouvement plus large de protestations sociales et de crise politique. Effectivement, la violence des politiques néo-libérales qui lui sont imposées vont être un moteur pour l’auto-organisation ouvrière et l’émergence de l’économie populaire et sociale comme réponses à la crise.

Crise de 2001

Décembre 2001 marque l’apogée de la crise économique en Argentine : la dette atteint 195 000 millions de dollars 2001, soit 71% du PIB. Afin de limiter la "fuite des capitaux" le 1er décembre, le gouvernement annonce la mise en place d’une mesure autoritaire "le corralito". Les comptes bancaires sont gelés et l’épargne confisquée : les Argentins ne peuvent plus retirer leur argent de la banque. Pour couronner le tout, le FMI (Fonds Monétaire International) annonce le 5 décembre qu’il ne versera pas les 1,26 milliards de dollars qu’il avait promis.
Même si le fait d’imposer le modèle néo-libéral en Argentine commence dès l’arrivée de la dictature militaire en 1976, le marasme économique de 2001 s’explique en grande partie par les politiques du double mandat de Carlos Menem (1989-1999). Ces dix années ont eu pour résultat la destruction totale de l’État Providence argentin en appliquant la recette classique néo-libérale : baisse des dépenses publiques, privatisation des entreprises, baisse des salaires, etc. Le chômage atteint ainsi 18% de la population active en 2001, triplant ainsi en dix ans. On assiste à une véritable paupérisation de la population argentine : en octobre 2001, on compte 15 millions de pauvres sur une population totale de 36 millions.

La réponse du peuple argentin sera illustré par une forte mobilisation sociale, on parle de "Argentinazo", à l’image de ces concerts de casseroles ("cacerolazos"). Les Argentins dans leur diversité, les classes populaires comme les classes moyennes, sont affectées par la crise et descendent dans la rue, occupant l’espace public au cri de : "Que se vayan todos !" (Qu’ils s’en aillent tous). Avec la déclaration de l’état d’urgence le 19 décembre commence la plus profonde crise institutionnelle et politique depuis la fin de la dictature en 1983.

La confiscation de l’épargne (corralito) et la déclaration de l’état d’urgence marque une violation des droits en termes de sécurité et de liberté individuelle, réveillant ainsi le fantôme de la dernière dictature militaire. C’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Suite à la déclaration de l’état d’urgence, la mobilisation populaire ne fait que s’accroître. Effrayé par la rue, le président de la Rua démissionne de ses fonctions en fuyant la Casa Rosada par hélicoptère... A la suite de quoi s’ouvrira un cycle d’instabilité politique lors duquel se succéderont cinq présidents en dix jours.

L’économie sociale et populaire comme réponse à la crise

L’économie sociale va apparaître comme une des solutions pour faire face à la crise. Les conséquences désastreuses de la crise au niveau de l’emploi ainsi que l’éclatement au grand jour de l’incapacité des gouvernants à trouver des solutions pour y faire face seront des éléments catalyseurs qui agiront comme un moteur pour la recherche d’autonomie et d’auto-organisation (Hector Palomino).
Les mouvements sociaux émergeant de la crise de 2001 sont à l’origine d’une "nouvelle économie sociale", en définissant l’autogestion non plus comme une réponse ponctuelle aux maux de la crise mais bien comme un véritable modèle alternatif de développement. Des piqueteros, aux entreprises récupérées, en passant par les assemblées de quartier ("asambleas barriales"), l’économie sociale et populaire marque une (re)politisation des activités économiques. L’autogestion apparaît comme une solution pour s’approvisionner en aliments mais également pour se réapproprier l’usage de la force de travail (empresas recuperadas, empredimientos autogestionados) en remettant en cause la propriété privée des moyens de production.

Bien qu’extrêmement diverses, ces mouvements sociaux partagent des valeurs communes notamment en terme de transparence et d’horizontalité, que ce soit au niveau de leurs actions et du processus de décision. On y retrouve cette volonté de contourner le néo-libéralisme et son économie de marché en développant des alternatives économiques non marchandes qui se basent sur une réciprocité solidaire comme valeur d’échange : c’est le cas notamment avec le développement du troc et des monnaies locales.
Finalement, l’urgence des nécessités de subsistance et la grande précarité vont motiver la population à s’organiser collectivement pour mettre en place des solutions peu institutionnelles. Les mouvements sociaux s’illustrent comme des réponses sociales aux conséquences du modèle néo-libéral. Il s’agit de projets sociaux autonomes qui cherchent des réponses originales que le système d’économie de marché ne peut apporter.

Les entreprises récupérées

Pour faire échos à ce qu’il s’est passé à Saint Vincent de Mercuze, l’exemple qui nous intéresse particulièrement dans l’expérience argentine est celui des entreprises récupérées (empresas recuperadas) par les ouvriers et travailleurs.
En général, il s’agit d’entreprises fortement affectées par la crise (difficultés aux importations et exportations) ou en faillite, ces dernières mettant ainsi un terme aux contrats de travail des employés. Pour faire face à cette situation, les ouvriers s’organisent de manière autonome pour prendre en charge la production ou les services rendus.
La récupération d’entreprises peut prendre différentes formes juridiques comme par exemple rendre étatique/publique l’entreprise en la laissant sous contrôle ouvrier. Cependant dans la majorité des cas, ces entreprises récupérées prennent la forme de coopératives de travail. Pour ce faire, les ouvriers doivent également faire face à un long processus administratif et juridique avant d’acquérir le statut de coopérative. Ces derniers doivent obtenir un nouveau cadre juridique rendant légal l’expropriation de l’ancien propriétaire de l’usine. Mais dans la majorité des cas les travailleurs continuent leur activité même lorsque l’expropriation de l’ancien propriétaire n’est pas encore légalisée, c’est le cas nous avons le voir de l’hôtel Bauen.

L’exemple de l’hôtel Bauen : Occuper, résister, produire

Le cas de l’hôtel Bauen est emblématique des entreprises récupérées en Argentine, son histoire est fortement liée aux mouvements sociaux émergeant de la crise de 2001.

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Hôtel Bauen vu de l’extérieur
Photo CC Beatrice Murch

L’hôtel Bauen a été construit pendant la dictature militaire en 1978 à l’occasion de la coupe du monde de football. La construction de cet édifice, haut de 20 étages, a été permise grâce un crédit de la banque de la nation argentine : BAnco NAcional de DEsarollo (BA.NA.DE). A l’époque, on y voit défiler toute l’élite argentine : "artistes, politiques, hommes d’affaires, et touristes du monde entier" raconte un serveur de l’hôtel (article de basta). A la fin des années 90, le propriétaire du Bauen, Ilurcovich, vend l’hôtel à une entreprise chilienne (Solari), à un prix bien inférieur au prix du marché. C’est à ce moment que commence les licenciements... Le 28 décembre 2001 l’hôtel est définitivement fermé et l’ensemble du personnel est licencié : le Bauen est en faillite. Le groupe Solari avait payé seulement 4 sur les 12 millions qu’il devait à l’État argentin...
La lutte s’organise, la société civile dans son ensemble (chômeurs, femmes au foyer, étudiants) se mobilisent pour protester contre les mesures prises par le gouvernement. Comme moyen de pression, les ex salariés du Bauen décident notamment de couper les routes pour empêcher la circulation des marchandises. La réponse de l’État sera sans appel : répression, répression et répression. A titre d’exemple, les journées de mobilisation des 19 et 20 décembre 2001 feront état d’une trentaine de morts, tués par les forces policières ou militaires. Violence symbolique donc des politiques néo-libérales et violence physique exercée par les forces de l’ordre.

Le 21 mars 2003, une trentaine d’ex-salariés du Bauen décident d’occuper l’usine fermée depuis quinze mois. Depuis cette date, les travailleurs se sont auto-organisés pour continuer à faire vivre l’hôtel. Les débuts sont cependant difficiles : les ex-salariés travaillent sans relâche pour un salaire plus que dérisoire. De plus, l’expropriation de l’ancien propriétaire n’étant pas encore légalisée, ils sont sous la menace constante de l’expulsion. La réhabilitation de l’hôtel prendra du temps : il faut réaménager le restaurant, les différentes salles de conférence et l’auditorium.
Aujourd’hui la coopérative Bauen emploie plus de 150 salariés et les décisions sont prises collectivement suivant le principe coopératif d’une personne égale une voix.

L’hôtel Bauen est un exemple phare des entreprises récupérées à Buenos Aires puisque ce lieu n’est pas un simple hôtel, il accueille différents événements culturels en soutien aux luttes sociales et politiques alternatives et autogérées. De nombreuses personnalités telles que Hugo Chavez ou encore Naomi Klein ont apporté leur soutien à cette coopérative.

Les péripéties juridiques sont toujours d’actualité puisque le travail autogéré de l’hôtel se déroule toujours de manière illégale. Effectivement la bataille administrative a duré plus de quinze ans et n’est toujours pas terminée. Le 31 novembre dernier le sénat avait (enfin !) voté l’expropriation de l’ancien propriétaire du Bauen et il ne restait plus que la loi soit approuvée par le Congrès. Cette loi permettait entre autre que les travailleurs continuent et amplifient leurs activités culturelles, artistiques et sociales tout en déclarant d’utilité publique les installations du Bauen. Mauricio Macri, Président de la république argentine, mis son veto à la loi le 27 décembre dernier arguant que la coopérative n’était pas d’"utilité publique" puisqu’elle "favorise un groupe de personnes en particulier". Le chemin jusqu’à la reconnaissance de la coopérative est encore long puisque le 1er mars dernier la justice a déclaré l’évacuation des ouvriers qui occupent l’hôtel...

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2003-2013 Hôtel Bauen : 10 ans d’autogestion
Photo CC Analia Cid

Cependant malgré les difficultés et les résistances face aux ambitions autogestionnaires, on peut affirmer que sur le long terme, l’expérience des mouvements sociaux de 2001 a eu des conséquences positives sur les représentations et les attentes qu’elles soient économiques, politiques, sociales et culturelles. Effectivement, les occupations et reprises d’usines ont permis de redéfinir les relations entre capital et travail en remettant en cause la question de la propriété privée des moyens de production et en diffusant plus largement ces idées au sein de la société. Les entreprises récupérées sont un exemple de lutte pour l’élargissement des droits sociaux.

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