Puissantes manifestations au Maroc : répression et arrestations

Publié le : , par  Marc Ollivier

L’historien marocain Maati Monjib nous alerte : "Depuis plusieurs semaines, le Rif marocain est en ébullition. Une révolte sociale, politique et identitaire, qui rencontre un écho dans le reste du pays et illustre les impasses du pouvoir. Celui-ci est d’autant plus exaspéré que le mouvement invoque le nom d’Abd El-Krim (1882-1963), célèbre résistant à la colonisation [...] [1].

Depuis les manifestations massives du printemps arabe au Maroc en 2011, sous l’égide du mouvement du 20 février, il faut dire que rien n’a changé dans la politique néolibérale du régime monarchique : libre-échange ruineux pour les producteurs nationaux, chômage de masse, accaparement des terres et concentration des richesses se poursuivent, favorisés par la dictature qui encadre toutes les activités économiques et sociales, avec la complicité d’un parti islamique complaisant.
Les manifestations de masse reprennent actuellement dans le Rif car cette région est une des plus gravement touchées par cette politique et a été le plus violemment victime de la répression par le pouvoir royal. Les exactions du roi Hassan II et du "boucher du Rif" (le général Oufkir) pour écraser la révolte de 1959, comme l’assassinat barbare de Mouhcen Fikri à Al Hoceima en octobre 2016 [2] restent dans les mémoires des Rifains et de l’ensemble des Marocains. Rien d’étonnant que les arrestations de militants du mouvement actuel (baptisé Al Hirak) et notamment de son principal animateur, Nasser Zefzafi, aient provoqué des manifestations massives à Al Hoceima et dans l’ensemble du Rif [3]. La protestation grandit dans tout le pays pour exiger la libération des militants arrêtés et des réponses aux revendications sociales et démocratiques du mouvement. Tout le monde retient son souffle.

D’autant que le mouvement "Hirak" a choisi la date du 20 juillet prochain pour impulser dans tout le Maroc une grande manifestation. Cette date est le 96ème anniversaire de la bataille d’Anoual, où l’armée des paysans rifains d’Abdelkrim a écrasé celle des colonialistes espagnols. Et que le 20 juillet sera aussi un rappel du mouvement du 20 février, qui manifestait dans tout le Maroc le 20 de chaque mois...

Les manifestations de solidarité avec le Rif s’élargissent dans les grandes villes marocaines

Rabat, le 11 juin 2017 {JPEG}À Rabat le 11 juin plusieurs organisations ont appelé à un rassemblement : Justice et bienfaisance, des partis de gauche et d’extrême gauche, les défenseurs des droits de l’homme, des militants de la cause amazighe et les activistes du 20 Février, fer de lance des événements de 2011. Des dizaines de milliers de personnes ont envahi la rue pour dénoncer la "hogra" (l’injustice), réclamer la libération des détenus du Hirak et crier leur ras-le-bol face à la marginalisation des populations de la région du Rif et au mépris de leurs droits fondamentaux. Le cortège s’étendait sur près d’un kilomètre, sur l’avenue Mohammed V, principale artère de la capitale, jusqu’à la lisière de la médina. D’autres manifestations ont éclaté à Casablanca et à Marrakech et le mouvement continue à se renforcer tandis que la militarisation du Rif se poursuit et que les arrestations se multiplient.
Au sein de ce mouvement social, nos amis d’ATTAC/CADTM Maroc sont très actifs et appellent à la solidarité dans un communiqué où ils déclarent notamment : "Nous affirmons notre détermination à soutenir les mobilisations en cours contre les mesures d’austérité alors qu’une petite minorité dominante et corrompue accapare les richesses du pays. Nous saluons fortement les formes d’auto-organisation concrétisées par des assemblées générales et des comités de coordination locaux dans toute la région du Rif et nous continuerons à contribuer à l’éducation populaire afin de développer des alternatives aux choix néolibéraux dictés par les institutions financières internationales.
[...] Aujourd’hui, l’État s’efforce d’éteindre les flammes des manifestations qui embrasent tous les coins du Maroc en imposant des punitions collectives, en encerclant toutes les zones du Rif, et en menant des assauts et des arrestations à grande échelle. Nous appelons à une coordination des luttes et à une plus large solidarité pour soutenir les revendications des populations et leur aspiration à la dignité et à la justice sociale."

C’est le moment qu’a choisi Emmanuel Macron pour aller au Maroc rencontrer le roi Mohamed VI, sans pour autant informer sur l’objet de leurs conversations.

Le CIIP pour sa part, a réclamé la libération des militants arrêtés et la prise en compte des revendications du mouvement "Hirak" dans un communiqué diffusé à la presse.

Article publié dans Inter-Peuples n°258, été 2017

[1Dans un article de la revue "Orient XXI" du 9 juin 2017. Rappelons que cent cinquante associations marocaines, spécialisées ou intéressées par les droits humains, réunies à Rabat le 14 février 2017, notent que "la situation des libertés et droits connait une vraie détérioration" au Maroc (Akhbar Alyaoum, 15 février 2017)."

[2Ce commerçant avait été arrêté par la police qui avait ensuite jeté dans une benne à ordures la cargaison de poissons qu’elle lui avait confisquée. Comme il protestait et s’était lui même introduit dans la benne pour récupérer ses poissons, un ordre a été donné de mettre en marche le mécanisme de la benne qui a déchiqueté les poissons et le corps de leur propriétaire...

[3Nasser Zefzafi, de la même tribu que le héros rifain Abdelkrim (Beni Ouriaghel), dans un de ses discours diffusés sur les réseaux sociaux, n’a pas hésité à mettre le roi devant ses responsabilités en déclarant : "Comment cela se fait-il que le Commandeur des croyants assiège un peuple désarmé ?" ou en reprenant une célèbre déclaration d’Abdelkrim : "Êtes-vous un gouvernement ou des bandits ?", qui devient l’un des slogans du hirak. Ses avocats ont témoigné qu’il avait été tabassé lors de son arrestation, Ils attestent que Zefzafi porte des "traces de violence au niveau des yeux, du dos" et qu’il est "méchamment blessé à la tête".

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