Ces inégalités mortelles : pourquoi ? Que faire ?

Publié le : , par  Jo Briant

Quelques données pour le moins éloquentes : en 2016 les 8 multimilliardaires les plus riches possédaient un patrimoine équivalent, en valeur monétaire, aux maigres avoirs détenus par la moitié la plus pauvre de l’humanité, soit 3 milliards d’êtres humains [1]. Trois milliards d’êtres humains disposent à peine d’un euro par jour ; au moins deux milliards d’hommes, de femmes, d’enfants souffrent gravement de la faim ou de la malnutrition et n’ont pas un accès direct à l’eau potable. En France, 2,7 millions de personnes gagnent plus de 65 000 euros par an. Ces 10% les plus riches reçoivent à eux seuls une masse de revenus 1,4 fois plus importante que les 50% du bas de la pyramide. Autant dire que les inégalités augmentent toujours davantage et de façon accélérée dans un monde où les plus riches - personnes, mais aussi multinationales, banques…- font usage de leurs privilèges pour façonner l’économie et creuser le fossé entre eux et le reste du monde. Une réalité dont les causes sont diverses mais qui résultent notamment d’un système fiscal foncièrement injuste et d’un réseau mondial de paradis fiscaux qui privent les Etats des recettes fiscales nécessaires pour investir dans les services publics indispensables tels que l’éducation ou la santé. Ce réseau de paradis fiscaux permet notamment aux multinationales et aux grandes fortunes de se soustraire à des centaines de milliards de dollars d’impôts. Ainsi, 7 600 milliards de dollars, soit plus que le PIB combiné de l’Allemagne et du Royaume-Uni, sont actuellement détenus sur des compte offshore de particuliers. Quant aux multinationales, 188 sur 201 des plus grandes d’entre elles sont présentes dans au moins un paradis fiscal. Et de nombreux gouvernements se rendent complices de cette situation. Les pays les plus pauvres subissent particulièrement les conséquences de ces pratiques qu’on peut qualifier de mafieuses puisqu’ils sont privés des fonds qui leur permettraient de financer leurs services publics et de lutter contre la pauvreté. Et n’oublions surtout pas une cause essentielle : le pillage systématique via les multinationales des richesses minières (charbon, pétrole, métaux) et agricoles.

Augmenter l’Aide publique au développement (APD) mais s’attaquer surtout aux causes

En l’an 2000, un certain nombre de pays riches - dont la France - se sont engagés à consacrer 0,7 % de leur revenu national brut (RNB) à l’Aide publique au développement (APD). Engagement qui n’a jamais été tenu. En 2016, le montant n’était que de 0,32 % pour la France. Et encore ce montant incluait notamment les dépenses consacrées… aux frais de renvoi de plusieurs milliers de migrants dans leur pays ! Il faut certes exiger de notre gouvernement, en lien notamment avec la Coordination Sud pour un développement solidaire, qu’il tienne enfin cette promesse. Mais ce n’est assurément pas une telle mesure - aussi impérative soit-elle - qui permettra de s’attaquer aux racines des inégalités monstrueuses qui s’accroissent chaque jour et de la fuite éperdue de ces centaines de milliers de migrant.e.s qui n’hésitent pas à risquer leur vie pour fuir guerres et misère. Une véritable aide au développement consiste non pas à atténuer - notamment par les aides humanitaires ou par une augmentation de l’APD - la "misère du monde", mais à s’attaquer aux causes structurelles, économiques, financières, politiques et géopolitiques qui génèrent et sèment chaque jour guerres, violences et misère. Sans être exhaustives – loin de là - voici quelques propositions structurelles :

  • Annulation définitive des dettes fondamentalement odieuses et illégitimes des pays dits "en développement". Odieuses car contraires au droit à l’alimentation et à la santé garanti par la Déclaration universelle des droits de l’homme. Odieuses par ce qu’elles provoquent chaque jour des milliers de morts silencieuses. Odieuses parce qu’elle viennent s’ajouter à des atteintes historiques : esclavage, pillage des matières premières et des biens culturels, joug néocolonial… Illégitimes, car ces dettes ont été le plus souvent contractées par des régimes non démocratiques qui n’ont pas utilisé les prêts ou dons dans l’intérêt de leurs populations, et ont souvent organisé des détournements massifs d’argent, avec l’accord tacite des Etats du Nord, de la Banque Mondiale et du FMI…
  • Remise en question des Accords de partenariat entre l’Union européenne et les pays d’Afrique, des Caraïbes, du Pacifique (ex Convention de Lomé 1975, Accords de Cotonou 2000, Accords actuels dits de partenariat notamment entre l’UE et l’Afrique). Accords le plus souvent imposés par l’UE impliquant la suppression des droits de douane, ce qui revient à ruiner l’agriculture des pays africains face à une agriculture européenne hyper-subventionnée. Nous devons développer des solidarités avec les peuples d’Afrique qui essaient de refuser ces Accords inégaux…
  • Agir là-bas et ici pour la souveraineté alimentaire : droit des peuples à une alimentation saine, produite à l’aide de méthodes durables et respectueuses de l’environnement, ainsi que leur droit à définir leurs propres systèmes de production agricole et de refuser l’imposition des multinationales agro-industrielles, de leurs semences. Et exiger l’arrêt immédiat de ce nouveau processus de colonisation qu’est l’accaparement des terres cultivables : au moins 90 millions d’hectares ont déjà été accaparés, notamment en Afrique, en Amérique du Sud, en Asie centrale. Qui sont les prédateurs ? A la fois des opérateurs privés (multinationales, banques) et institutionnels (fonds souverains et holdings créés par des Etats du Nord, souvent avec le soutien du FMI ou de la Banque Mondiale, mais aussi de la Chine). Un vol organisé, méthodique, criminel.
  • Arrêt des productions et des ventes d’armes, des dépenses militaires mondiales qui s’élevaient en 2016 à 1895 milliards de dollars !, des interventions guerrières en Afrique, au Moyen-Orient… Non seulement ce commerce criminel génère en permanence des conflits dévastateurs, détruit des centaines de milliers de vie (Syrie, Yémen, Congo, Soudan…), mais c’est la première cause de la fuite désespérée et souvent mortelle de ces millions de migrants qui cherchent désespérément une terre d’asile.
  • Remettre en question l’action de nombreuses ONG du Nord qui confondent trop souvent aide et véritable solidarité, et qui étouffent trop souvent sur place les sociétés civiles des pays du Sud. On ne soulignera jamais assez que l’aide alimentaire, médicale est certes indispensable quand des vies sont en jeu, quand il y a un tremblement de terre, une catastrophe humanitaire, une famine… mais l’exemple de Haïti – suite au séisme terrifiant du 12 janvier 2010 - illustre à quel point une logique surtout compassionnelle faite d’assistance peut empêcher une population de se prendre en charge et d’être actrice de son développement. Les ONG du Nord devraient avoir pour objectif central d’analyser les causes structurelles du mal développement, des inégalités, et de développer des actions et des stratégies d’alliance et de solidarité avec les populations du Sud.

Ce ne sont que quelques pistes pour une véritable solidarité avec les peuples eux-mêmes en lutte pour un développement répondant aux besoins fondamentaux. Des alternatives à cet ordre du monde si inégal, si injuste, si violent existent. Nous refusons le tristement fameux TINA (There Is No Alternative) de Margaret Thatcher et des "décideurs" économiques et politiques. Partout dans le monde, au Nord comme au Sud, des hommes et des femmes ont combattu hier et combattent aujourd’hui cet ordre si injuste et si inhumain, ces injustices, ces inégalités. A nous tous et toutes de développer et d’amplifier ces solidarités.

Article publié dans Inter-Peuples n°258, été 2017

[1"Les prédateurs au pouvoir", Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, p. 9, Textuel 2017

Point de vue sur...

AgendaTous les événements