"Une grand (ker)messe"… Dans et pour la dignité !

Publié le : , par  Philippe Savoye

Tunis hebdo du 1er avril (non, non ce n’est pas un poisson) titre en première page "Forum social mondial Tunis 2013 : la grand-(ker)messe a vécu dans la liesse". J’adhère à ce titre sympathique, ce qui n’occulte pas sa dimension "studieuse" (normal, il se déroule dans des universités), et le maître mot de ce FSM "dignité", en référence au mot d’ordre de la révolution tunisienne,

Le FSM c’est "une auberge espagnole… une autogestion…un patchwork thématique…", fidèle au slogan "un autre monde est possible" (d’autres écrivent "un notre monde est possible"). Rendez-vous de militants venus des quatre coins du monde (128 pays représentés), d’impressionnantes délégations de membres de la société civile de ce territoire du Maghreb et du Machrek qui n’ont guère l’habitude de se côtoyer… et bien sûr, ces milliers et milliers de Tunisien(ne)s, en mouvement et notamment cette jeunesse, aux avants postes de sa "révolution". Cure de jouvence pour les "anciens", témoignage vivant pour les plus jeunes, "pour moi il y aura un avant et un après FSM. Je crois déjà pouvoir déjà dire que dans dix ans je dirai ‘j’ai grandi avec le FSM’" (Tarik, étudiant tunisien).

Un FSM peut se raconter de manières si différentes tant il foisonne d’initiatives, de débats, d’animations. Chacun le vit à sa manière et même en s’immergeant pleinement, on ne participe qu’à "1 %" de ses aspects formels, comme ses 968 ateliers programmés, ses 31 convergences, sa centaine de concerts et autant de projections, ses expositions, sa centaine de stands, etc.

Bien sûr je pourrais vous conter les ateliers auxquels j’ai participé (la réalité de l’économie sociale, solidaire en Afrique… Islam politique et luttes sociales… Du Forum Social Mondial à Occupy : un altermondialisme 3.0 ?, etc.) témoigner de l’activité de ces associations qui ont poussé comme des champignons depuis deux ans - "aujourd’hui on est libre, à nous de nous saisir de cette liberté pour agir" -, de ces animations (du "sport pour tous", au concert de Gilberto Gil en passant par l’exposition en témoignage des blogueurs morts pour acquérir le droit à l’expression libre...) du Forum Mondial des Médias Libres, avec les témoignages émouvant de ces militants qui, bien souvent au risque d’une incarcération voire de leur vie, installent des radios communautaires dans les pays de la région (Yémen, Syrie, Algérie, Bahreïn, Tunisie, Palestine…) pour sensibiliser la population et lui permettre de s’exprimer à travers leur quotidienneté.

Le FSM c’est tout ça, mais c’est aussi des rencontres, des rencontres à foison, lien éphémère, échange empreint de véracité, naissance d’une relation plus durable (merci Internet). Rencontres des quatre coins du monde :ces "pro niqab" manifestant le droit de se vêtir ainsi au nom de la liberté, ces réfugiés du camp de Choucha [1]. Aujourd’hui, environ 1 000 personnes y restent, dont une partie a été déboutée de sa demande d’asile ou de son statut de réfugiés. , abandonnés du monde, Lucica Tudor, reine des Roms, etc. Parmi toutes ces dizaines et dizaines de rencontres, certaines m’ont, encore, davantage marqué…

Lors du forum des médias libres je rencontre Djibril, la trentaine. Ce Mauritanien, est journaliste : articles de presse pour des hebdomadaires et des magazines, émissions de radio. Opposant au régime de son pays, vivant au quotidien les tracasseries à répétition des autorités locales, les intimidations et arrestations des militaires, il s’expatrie au Qatar. Son statut d’opposant a la peau dure : le ministère de l’intérieur mauritanien envoie aux autorités qataries des articles qu’il publie, il se fait donc expulser. Persona non grata en Mauritanie, Djibril se retrouve en Tunisie, pensant que le printemps arabe peut lui sourire. Il passe plusieurs nuits dans un hôtel jusqu’à ce que ses maigres économies disparaissent, puis dans la rue, avant de trouver une association qui puisse le soutenir. Il est marié et sa femme le rejoindra dès qu’il aura trouvé un travail…"En Mauritanie, les institutions (politique, armée, police…) sont dominées par les arabo-berbères ; les minorités n’ont aucun droit d’expression. La notion ‘identitaire’ est bafouée, nulle place pour une expression qui reconnaisse nos origines. Je rêve que la véritable révolution qu’impulse le peuple tunisien, atteigne un jour mon pays… et que je puisse y retourner, la tête haute !".

Kafia, occupe le siège voisin du mien lors d’un débat sur "l’Islam dans les luttes sociales". Cette jeune algérienne de 34 ans, célibataire - "dans mon pays, le mariage signifie la soumission totale à l’homme ; je n’ai pas encore rencontré celui qui accepte que nous soyons vraiment égaux" - habite Sétif et est secrétaire dans une banque d’Etat "c’est plus sûr que dans le privé". Kafia, membre de la délégation de la Ligue des Droits de l’Homme, quitte son pays pour la première fois, "nous avons eu de la chance car le gouvernement algérien nous y a autorisé, ce n’est pas comme les syndicalistes qui se sont retrouvés bloqués à la frontière". Elle s’est engagée auprès des femmes de son quartier pour leur apporter un soutien, car "j’ai eu la chance de faire des études, jusqu’au bac". Kafia, musulmane, est interpellée par sa religion. "Dans ma famille, chacun vit l’Islam mais personne n’est extrémiste. L’Islam est une bonne religion, mais c’est une religion pour les hommes. Ils appliquent ce qui les sert mais pas le reste : la polygamie, l’asservissement de la femme, mais pas la main coupée pour un vol… Il faut lutter contre la violence, ne pas se laisser imposer votre mode de vie occidental et être davantage sur le terrain social et politique afin de faire avancer nos idées. Le premier obstacle c’est qu’entre nous nous n’arrivons pas à nos mettre d’accord, alors ce n’est pas surprenant que les rapports avec l’Occident soient compliqués. En Algérie, notre principale lutte est l’abrogation du code de la famille !".

Fédia, 28 ans, habite Gafsa dans le sud de la Tunisie, diplômée des sciences de la terre (bac + 5), trilingue… "J’ai eu mon diplôme à 23 ans et depuis je vais pointer tous les mois. Je n’ai toujours pas de travail. Je viens d’entamer une formation de création d’entreprise, il faut bien que je me projette professionnellement dans l’avenir". Fédia s’est investie au sein de l’association ‘el Karama’ et elle intervient auprès de femmes : alphabétisation, démarches administratives, mise en place d’activités artisanales, soutien à l’insertion professionnelle. "La révolution nous a apporté un vent de liberté dans un pays où le statut des femmes est pleinement reconnu. L’arrivée d’Ennahda au pouvoir nous fait craindre pour le droit des femmes, c’est à nous d’agir… mais si cette action se conçoit avec un soutien international comme nous le rencontrons ici, alors nous allons gagner, ensemble !".

J’ai aussi une pensée pour Christophe, Camerounais, membre de l’association ‘Justice et Paix’ dont la priorité est le "vivre ensemble", Sinda, Tunisienne, secrétaire dans un club Unesco, ingénieur en informatique "j’ai pris ce travail pour survivre et garder foi en l’avenir", Gina Primose, Papoue, qui grâce à Oxfam Australie quitte sa Papouasie Nouvelle Guinée pour la première fois "les femmes vivent différemment ici et chez moi, mais nous sommes tellement semblables !"…
Des adresses mails sont échangées. Création de souvenirs communs lors de ces instants fugaces, de ces échanges qui prennent la force d’un langage commun, d’un espoir à l’unisson, d’une volonté partagée d’avancer vers un horizon où pointent en lettres lumineuses "un autre monde est possible" !

Philippe Savoye

[1Le camp de réfugiés de Choucha dans le sud tunisien a été ouvert à partir de février 2011 pour accueillir les personnes fuyant la guerre en Libye

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