Dom-Tom : ces derniers confettis de l’ex-empire colonial français

Publié le : , par  Jo Briant

"Le kwassa-kwassa pêche peu, mais ramène du Comorien". Avec un humour décomplexé, Emmanuel Macron n’a pas hésité en juin 2017 à se moquer des Comoriens qui essaient de rejoindre à leurs risques et périls – beaucoup meurent noyés - dans des petites barques dénommées kwassa-kwassa, l’île de Mayotte annexée par la France en 1974 par le jeu d’un référendum très contesté. Une "blague" révélatrice d’un état d’esprit néocolonial encore très prégnant.

Malgré la conclusion officielle de la décolonisation en 1962 avec les Accords d’Évian et l’indépendance de l’Algérie, la France n’a jamais renoncé à certaines de ses possessions. Elle en a fait des territoires d’outre-mer.

La France et ses territoires d’outre-mer.
Source Wikipedia

Pourquoi la République française s’est-elle accrochée à ces "confettis d’empire", à la différence des autres pays ex-coloniaux (cf. le Commonwealth britannique) ? Pour garder la main sur les matières premières ? C’est vrai notamment avec le nickel de Nouvelle-Calédonie. Pour ne pas perdre le contrôle des routes maritimes ? C’est vrai pour les îles de l’Océan Indien. Pour conserver l’un des domaines d’eaux territoriales les plus étendus de la planète, avec ses ressources halieutiques et pétrolières en jachère ? C’est le cas de la Polynésie Française et des îles Éparses, ces îles dans l’Océan Indien autour de Madagascar que la France a annexées alors que les autorités malgaches les revendiquent à juste titre depuis 40 ans. Pour offrir notamment aux métropolitains d’exotiques destinations touristiques ? C’est particulièrement vrai pour les Antilles. Par nostalgie néocoloniale ? On aurait tort de négliger cet aspect, tant les crispations sur de la repentance et le rayonnement de la France contaminent l’imaginaire et les discours politiques où l’on agite encore la "mission civilisatrice" et la "communauté de destin". En imposant un mode de vie occidental qui donne parfois des allures de banlieues tropicales à ces périphéries. Et l’assimilation forcée accouche d’esprits schizophrènes. On le voit à Mayotte avec les résultats du FN aux présidentielles et les ratonnades anti-comoriennes couvertes par les autorités. Voulue, organisée depuis la métropole, la dépendance des DOM-TOM, concrétisée notamment par l’imposition de cultures d’exportation à destination de la métropole, qu’on isole de leurs voisins pour mieux les maintenir sous perfusion, a forcément des effets pervers. En Guyane, le récent mouvement social (cf.Inter-Peuples n° 256, mai 2017), dont le fondement revendicatif était tout aussi légitime que la grande grève guadeloupéenne de 2009, a vu en son sein l’émergence d’un discours sécuritaire et xénophobe niant le caractère multiculturel des lieux. Ce non-dit colonial participe de la névrose française autour d’une identité abstraite et figée - la "patrie des droits de l’Homme" -, porteuse d’un flambeau universel, refoulant les leçons du passé colonial.

La France d’outre-mer comprend les territoires de la République française éloignés de la France métropolitaine dont le statut, colonial jusqu’en 1945, a évolué progressivement vers une certaine autonomie, très relative. On distingue les DOM (ou DROM), département et région d’outre-mer : dans les Antilles, Guadeloupe (chef-lieu : Basse-Terre), Martinique (chef-lieu : Fort-de-France), Guyane (chef lieu : Cayenne) ; dans l’Océan indien : La Réunion (chef-lieu : Saint-Denis) et Mayotte (chef-lieu : Mamoudzou). Il y a ensuite les COM (Collectivités d’Outre-mer) : Saint-Pierre et Miquelon, en Amérique du Nord, près de Terre-Neuve (chef lieu : Saint Pierre) ; Saint Barthélémy, Nord des Antilles (chef lieu : Gustavia) ; dans le Pacifique : Wallis-et-Futuna (chef lieu : Mata-Utu) ; Polynésie française (chef lieu : Papeete) ; Nouvelle-Calédonie (chef-lieu : Nouméa). A rajouter les Terres australes et antarctiques françaises, les îles Eparses (Océan Indien) et Clipperton (Océan Pacifique).

Antilles : depuis l’abolition de l’esclavage… une dépendance toujours extrême

Rappel : l’esclavage, alimenté par les Africains capturés dans leurs villages et acheminés par bateau dans des conditions épouvantables, a été institué dans les Antilles "françaises" (Martinique, Guadeloupe) au 17e siècle pour exploiter principalement la canne à sucre. 1794 : la France révolutionnaire abolit l’esclavage, rétabli par Napoléon Bonaparte en 1802, l’abolition définitive ne survenant qu’en 1848. Première mesure de l’État français : le dédommagement conséquent octroyé aux anciens propriétaires, appelés désormais les "Békés", qui perdaient leurs esclaves, mais qui ont conservé leurs propriétés. Aucune redistribution de terres n’a eu lieu. Ceux qui détiennent encore aujourd’hui la majorité des terres, qui sont à la tête des grandes entreprises, sont bel et bien les descendants des propriétaires d’esclaves. Deux revendications centrales des mouvements progressistes antillais : l’annulation définitive des textes-lois de 1848 et 1849 qui ont indemnisé les propriétaires d’esclaves ; une réforme foncière reconnaissant le droit fondamental, historique des arrière descendants d’esclaves de récupérer une part significative des terres dont ils ont été spoliés pendant et après l’esclavage. Comme le déclarait Élie Domota, leader guyanais de la grève générale de 2009, un criminel ne peut tirer bénéfice de son crime.

Autre problème, qu’on retrouve dans l’ensemble des DOM-TOM : l’imposition par la métropole d’un modèle économique basé sur la monoculture (canne à sucre aux Antilles) et d’une situation d’extrême dépendance vis-à-vis de la Métropole. Les conséquences : une grande dépendance économique. Tout doit être importé, et les DOM-TOM sont empêchés de se tourner vers les peuples voisins pour co-construire une économie régionale autonome. L’un des résultats de cette dépendance agricole et industrielle : 60% des jeunes de moins de 25 ans et plus de 30% de la population potentiellement active sont au chômage. Situation qu’on retrouve à La Réunion. Certes, depuis les années 2010, on assiste à un sursaut des Guadeloupéens et dans une moindre mesure des Martiniquais, ceci autour de la production de légumes, de fruits, de l’artisanat… Les magasins de primeurs se sont multipliés. Les Antillais se sont investis dans le bien-être et la santé à partir de produits du terroir. Un sursaut qui se ressent aussi dans la reconquête d’une identité antillaise, d’une culture authentique et la réappropriation de leur histoire…

Antilles, La Réunion : deux jeunesses déportées

1963 : Michel Debré, alors député de La Réunion, institue le BUMIDOM (Bureau pour le développement des migrations dans les départements d’outre-mer). A cette époque, on était encore dans la période de plein emploi - c’étaient les Trente Glorieuses -, et la France (métropole) avait besoin de main d’œuvre. A l’inverse, les Antilles françaises - Martinique et Guadeloupe - subissaient une situation de chômage très inquiétante due à la crise de l’industrie sucrière mais aussi et surtout à la politique néocoloniale menée par la France : absence de développement autonome, extrême dépendance vis-à-vis de la métropole. Toujours est-il que ce BUMIDOM va encourager très fortement les jeunes Antillais, primes à l’appui, voyage payé, à s’exporter en métropole pour proposer leur force de travail. C’est ainsi que 70 000 jeunes Antillais ont quitté la Martinique et la Guadeloupe, remplacés par des métropolitains (fonctionnaires, agents techniques, ingénieurs, industriels…). L’administration faisait miroiter à ces jeunes une vie meilleure, des emplois gratifiants… mais ils n’obtinrent pour la plupart que des emplois médiocres. Curieusement, le BUMIDOM, basé à Paris, avait établi des antennes à Nantes, au Havre et à Marseille, trois anciens ports esclavagistes. Un "génocide par substitution" ont très vite dénoncé des militants antillais. D’autant plus que des milliers d’Antillais, jeunes ou pas, non aidés directement par le BUMIDOM, ont été séduits par les informations et publicités vantant la vie en métropole et ont quitté les Antilles. On peut le dire, avec de nombreux militants martiniquais, mais aussi des écrivains et artistes, que le BUMIDON a bien été un instrument de déportation des forces vives des colonies de l’Outre mer vers la France métropolitaine, et qu’il s’agissait en réalité d’obtenir une main d’ouvre à bon marché pour l’économie française alors en plein boom.
Autre DOM qui a subi également un processus de déportation, encore moins connu que celui opéré par le BUMIDON : l’île de la Réunion. Qui sait, en France, que de 1963 à 1982, au moins 2 150 enfants Réunionnais prétendument abandonnés, mal éduqués par leurs parents… très pauvres, ont été arrachés de force par les autorités françaises, via les services sociaux, pour être "exportés" en France, dans des départements sous peuplés comme la Creuse, pour repeupler - mais si ! - ces régions qui avaient besoin de main d’œuvre surtout paysanne. Un déplacement, une déportation organisés par le même Michel Debré… Ce n’est que très récemment- dans les années 2008-2009, que cette déportation d’enfants a été mise à jour. Lire notamment : "Rasinn anter : Des enfants réunionnais déracinés" Jean-Philippe JEAN-MARIE et Philippe BESSIERE, ed. Rasine Kaf, 2013. Aussi grave, scandaleux, honteux : à la fin des années 1960, des milliers d’avortements parfois suivis de stérilisation définitive (avec ligaturation des trompes !) ont été pratiqués dans une clinique de l’île de La Réunion. C’est l’historienne réunionnaise Françoise Vergès qui restitue et détaille ce qu’il faut bien appeler un crime dans son livre "Le Ventre des Femmes". Le paternalisme criminel de Michel Debré se retrouvait, comme le souligne Françoise Vergès, chez une partie de la petite bourgeoisie réunionnaise qui travaillait au planning familial de l’île ou chez des assistantes sociales qui envoyaient des patientes à la fameuse clinique en sachant bien ce qui les attendait. La contraception et l’avortement sont une liberté et un droit quant les femmes le veulent mais toujours une mutilation et un crime quand c’est l’Etat qui les impose !

Indiens de Guyane française : ethnocide ?

"La terre de Guyane ne sera plus violée impunément", promettait le président Nicolas Sarkozy en mai 2008 à Camopi, village amérindien de la Guyane, en annonçant un plan de renforcement de la lutte contre l’orpaillage clandestin [1]. Mais dix ans plus tard, pour les villages établis sur le fleuve Maroni, près de la frontière avec le Surinam, la situation n’a fait que s’aggraver, et les Indiens guyanais dépérissent en masse, y compris les enfants, victimes de la pollution et de la violence provoquées par les garimpeiros, les chercheurs d’or. On ne peut être que surpris, lorsqu’on visite la Guyane française, par le contraste inouï entre les investissements réalisés au Centre spatial et le délaissement total, que je n’hésite pas à qualifier de criminel, des populations de l’intérieur, principalement des populations amérindiennes. On recense 7 à 10 000 Amérindiens en Guyane, la majorité sur le littoral et une autre partie dans les terres intérieures, Mais tous sont confrontés aux mêmes maux, à savoir la contamination au mercure. Cette contamination est si extrême qu’elle provoque depuis une quinzaine d’années une épidémie de suicides, avec un taux dix à vingt fois plus élevé qu’en métropole, et des suicides en grand nombre chez les moins de 15 ans, fait rarissime dans l’hexagone. Lire à ce sujet le témoignage précis et accablant d’Yves Gerry et d’Alexandra Mathieu : "Les abandonnés de la République", Editions Albin Michel, 2014 (disponible dans la bibliothèque du CIIP).

Quel avenir pour les DOM-TOM ?

Les nombreux mouvements sociaux qui se succèdent dans les DOM-TOM, pensons par exemple à la révolte massive du peuple guyanais en avril 2017 ("La Gwiyann lévé !, La Guyanne debout !", cf. Inter-Peuples n° 256, mai 2017), révèlent à quel point la situation subie par les populations concernées est devenue insupportable et inacceptable. Les Guyanais, comme les Martiniquais, les Guadeloupéens, les Réunionnais, les Kanaks doivent pouvoir arracher peu à peu une réelle autonomie économique en établissant des liens de coopération avec les pays et les peuples environnants. C’est la condition sine qua non pour rompre enfin avec ce cordon mortifère qui les relie à la métropole. Dans l’immédiat, ils exigent tous et toutes l’égalité des droits avec les "métropolitains" : réduction massive du taux de chômage, actuellement le double de ce qu’il est en métropole, accès de tous et toutes à la santé – ce qui implique la création de dispensaires et d’hôpitaux -, à des conditions très améliorées de scolarisation, ce qui implique la construction d’écoles et de collèges. Bien évidemment ce n’est pas à nous de décider pour eux. Mais c’est notre responsabilité d’une part d’informer la population hexagonale d’une réalité occultée et méconnue, d’autre part d’appuyer leurs revendications pour une véritable reconnaissance de leurs droits sociaux, économiques… et politiques.

[1orpaillage : opération d’extraction, par lavage, des paillettes d’or, des sables aurifères.

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