Rappel de quelques films qui font réfléchir Quand le cinéma aide à questionner l’histoire

Publié le : , par  Marc Ollivier

En mars et avril 2012, projections de films, soirée poétique, reprise du concert « Correspondance algériennes » par le festival « Détours de Babel » ont marqué ce printemps, pour rappeler le souvenir du cessez le feu proclamé le 19 mars 1962. Nous revenons particulièrement sur quelques films exceptionnels et sur ce concert-lecture, qui éclairent avec force certains aspects de cette histoire tragique et leurs conséquences aujourd’hui encore.
Parallèlement, les expositions « En finir avec la colonisation » et « Avoir vingt ans pendant la guerre d’Algérie » ont continué jusqu’au 31 mai 2012 dans le hall de l’hôtel de ville de Fontaine.

"LA GUERRE SANS NOM", de Bertrand Tavernier et Patrick Rotman

Comment les jeunes Français mobilisés ont vécu la guerre d’Algérie. (Documentaire projeté en deux séances les 20 et 21 mars 2012 par le Centre Culturel Cinématographique, salle Juliet Berto)

« La guerre sans nom » de est un monument de la mémoire sur la guerre d’Algérie consacré aux deux millions et demi de jeunes Français rappelés (c’est à dire contraints à reprendre leur service militaire après l’avoir terminé) ou appelés sous les drapeaux, qui ont été jetés dans les horreurs de cette guerre. Ce très long documentaire (quatre heures, il a été projeté en deux séances par le CCC) est centré sur les conscrits de la région de Grenoble et livre, en interrogeant quelques survivants, leur témoignage sur le déroulement du conflit.

Ils insistent d’abord sur l’opposition des familles, souvent oubliée et sous-estimée, au départ du contingent vers l’Algérie, illustrée par la manifestation du 18 mai 1956 contre le départ des « rappelés » à la gare de Grenoble, comme partout en France, avec camion et grue renversés sur les voies, ciment coulé dans les aiguillages, encadrement des trains par les CRS jusqu’à la leur embarquement forcé. Ils racontent aussi les opérations militaires contre les insurgés algériens et finalement leur participation aux combats contre les commandos de l’OAS à la fin de la guerre.

Ils confirment pour la plupart n’avoir jamais raconté ces « événements d’Algérie » (c’est ainsi que le gouvernement qualifiait cette guerre coloniale à l’époque) ni à leur famille ni à leurs amis, à la fois parce que c’était extrêmement douloureux pour eux et parce que personne ne voulait en entendre parler. Ces anciens conscrits avaient vingt ans, un peu plus pour les étudiants, n’étaient pas informés de ce qui les attendait, découvraient un pays magnifique et le gouffre qui séparait la population musulmane des européens d’Algérie. De sensibilités diverses, parfois opposées, ils ont forgé leur conscience politique à travers cette épreuve, notamment le jour où ils ont refusé massivement de suivre les généraux du putsch d’avril 1961, écartant ainsi la menace d’un pronunciamiento fasciste.

Le message que nous lègue ce film passionnant rejoint le mot d’ordre que répétait Lucie Aubrac dans ses entretiens avec la jeunesse : « le verbe « résister » n’est pas une relique du passé de la 2ème guerre mondiale, il se conjugue au présent »...

"LA CHINE EST ENCORE LOIN", de Malek Bensmaïl

50 ans après, où en est le village des Aurès où a éclaté l’insurrection ? (documentaire projeté le 22 mars 2012 à « Mon Ciné » de Saint Martin d’Hères). Son titre fait référence au conseil du prophète Mohamed d’aller chercher le savoir « jusqu’en Chine ».

En s’intégrant pendant un an, en 2007-2008, dans la vie de Ghassira, ce village des Aurès où s’est produit en 1954 le premier attentat de la guerre de libération algérienne, le réalisateur nous propose un reportage riche de plusieurs niveaux d’analyse sur la réalité humaine des campagnes de l’Algérie moderne. La magnifique austérité des paysages est présente tout au long du récit, comme cadre immuable de l’histoire des hommes ; la mémoire de l’attentat surgit dans les souvenirs des vieillards qui étaient présents et dans la cérémonie organisée par les autorités de l’Etat, dont les thèses sont immédiatement contestées par les acteurs eux-mêmes.

Et puis il y a les enfants, que l’on voit dans leur école et dans les rues, impuissants à comprendre de qu’était la colonisation et ce que fut la lutte pour l’indépendance de leur pays. Ces enfants sont au centre du documentaire, qui nous fait ressentir leur désarroi entre la langue maternelle de leur quotidien, le berbère chaoui, l’arabe classique que leur instituteur est chargé par l’état de leur apprendre, le français enseigné par un autre instituteur qui leur est indispensable pour accéder à l’enseignement supérieur, sans parler de l’arabe populaire algérien, langue de communication nationale.

Et il y a la femme de ménage de l’école, Rachida, qui accepte de parler au nom des femmes du village, mais sans que la camera filme son visage, et délivre un message âpre et vigoureux pour exprimer un désir de liberté très conscient, mais inassouvi. Un personnage particulier, surnommé « l’immigré » exprime sa colère devant l’immobilisme qui semble frapper la jeunesse du village perdue dans les impasses de l’avenir. L’image de la fin du film, un navire naufragé échoué sur une plage, renvoie à son titre : comment aller en Chine sans moyens pour connaître le monde ?

Le débat qui suivit la projection fut animé par Mohamed Benrabah, linguiste enseignant à l’université Stendhal, qui s’efforça d’expliquer l’origine de ces apparentes impasses sur le futur des jeunes Algériens par les rapports entre la négation de l’identité algérienne par la colonisation, la recherche de l’unité nationale par les gouvernements qui ont suivi l’indépendance au moyen de l’arabe classique à l’école, et la marginalisation des langues populaires. Selon lui est en train d’émerger une conscience pluti-culturelle en Algérie, en dépit des blocages du pouvoir en place, qui permettra de reconnaître la véritable identité nationale du pays.

"DE GAULE, L’ALGÉRIE ET LA BOMBE", de Larbi Benchiha

Quand la colonisation continue après l’indépendance (documentaire projeté le 4 avril 2012 à la Maison des Associations, en partenariat avec « Survie » et le « Mouvement de la Paix ») qui montre les conséquences des accords d’Evian dans le Sahara algérien.

Ce film nous plonge au coeur de la négociation sur l’autodétermination du peuple algérien et sur le cessez le feu. De Gaule voulait garder le Sahara et la base de Mers el Kebir, tandis que le FLN ne voulait pas céder sur l’intégrité territoriale de l’Algérie. Le film montre les suspensions et les rebondissements des pourparlers engagés en août 1961, racontés par les négociateurs français et algériens eux mêmes alors que se déroulent à Paris en octobre et février et en Algérie en décembre d’énormes manifestations pour l’indépendance algérienne et pour la paix. Finalement la signature des accords d’Evian intervient le 18 mars 1962. Le compromis accepté par le FLN concernait justement le Sahara, où la France a obtenu de poursuivre ses essais nucléaires à Reggane pendant cinq ans et de maintenir un polygone d’essais d’armes chimiques à proximité de Colomb Béchar.

Le film montre ensuite les conséquences de ces accords dans le Sahara algérien, toujours par la voix des témoins algériens et français : les explosions successives, l’enfouissement du matériel d’expérimentation irradié dans les sables du Sahara (vite découvert par les vents du désert), les problèmes de santé qui en ont résulté pour les habitants de Reggane et des soldats français concernés, tout cela constitue un dernier héritage colonial qui continue à empoisonner de vastes territoires et leur population.

Le débat qui a suivi, avec la participation de Patrice Bouveret de « l’Observatoire des armements/CDRPC », a permis de prendre toute la mesure de ces dommages irrémédiables, qui relèvent d’une co-responsabilité des pouvoirs publics algériens et français et devraient faire l’objet d’une étroite coopération entre nos deux pays. [1]

« Avoir 20 ans dans les Aurès » de René Vautier

La vie de jeunes appelés affectés dans un poste militaire isolé dans les Aurès pendant la guerre d’Algérie (Film projeté le 23 octobre 2012 à la salle Jukiet Berto, en partenariat avec le Centre Culturel Cinématographique)

« Octobre à Paris » de Jacques Panijel

Sur la manifestation du FLN à Paris le 17 octobre 1961 et sa terrible répression par la police du préfet Maurice Papon, dans le contexte des négociation France-FLN à Evian (Documentaire réalisé en 1962 avec plusieurs participants à la manifestation, projeté le 24 octobre 2012 dans la salle Juliet Berto, en partenariat avec le Centre Culturel Cinématographique)

« Harragas »

Pourquoi tant de jeunes algériens prennent-ils le risque mortel d’une traversée clandestine de la Méditerranée, 50 ans après l’indépendance ? (Film projeté le 18 juin 2012 à la Maison des Associations, en partenariat avec le CSRA (Comité de Soutien aux Réfugiés Algériens)
Lors du débat qui a suivi se sont exprimést Marie-Thérèse Lioret et Jean-Félix Vial sur la question « 50 ans après l’indépendance, les réfugiés algériens. Pourquoi viennent-ils ? Quelles réalités vivent-ils ici ? »

[1Une mise au point détaillée des conséquences connues des essais nucléaires au Sahara a été publiée dans le numéro 128-129 de DAMOCLÈS de 2009. Cette lettre de l’Observatoire des armements peut être consultée au CIIP (peut être demandée au siège de l’Observatoire (187 montée des Choulans, 69005 Lyon ; Tél : 04 78 36 93 03)..

Algérie : 50e anniversaire de l’indépendance

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