Ils ont écrit sur la guerre Lettres choisies dans leur contexte historique

Publié le : , par  Marc Ollivier

Voici les lettres lues au cours du spectacle "Correspondances algériennes", éclairées par leur contexte historique. La sélection de ces lettres, des images qui les ont accompagnées et leur mise en scène dans le spectacle n’ont pas été faciles. Pour les lettres, nous en avons trouvé une trentaine au début pour n’en conserver que six. Quant aux images, la sélection et le tri ont été encore plus compliquées.
La source principale de notre sélection est le travail de deux historiens,
Tramor Quemeneur et Benjamin Stora, qui ont publié un ouvrage très documenté en témoignages individuels intitulé « Algérie 1954-1962, lettres, carnets et récits des Français et des Algériens dans la guerre ». Nous remercions particulièrement Tramor Quemeneur qui nous a aidés dans cette sélection.
Internet a aussi été mis à contribution pour les images, sélectionnées par Khaled Baïtiche. Les textes en italique ont été écrits par Marc Ollivier.

MESSALI HADJ

Nous sommes à Alger, le 11 octobre 1943. La 2ème guerre mondiale fait rage sur tous les continents. Elle oppose les forces de la dictature, du racisme et de la servitude à celles de la liberté, des droits de l’homme et de la démocratie.
Le chef de la France libre qui combat les armées nazies, Charles de Gaule, vient de créer en Algérie, trois mois auparavant, le Comité de Libération Nationale, embryon du futur gouvernement provisoire de la république française. Il reçoit une lettre dont voici les extraits les plus significatifs :

Messieurs les membres du Comité de Libération Nationale,

Il y a plus d’un siècle que la destinée historique a mis en contact ce pays avec la France. A la suite de cet évènement, la convention du 5 Juillet 1838 signée par le Général de BOURMONT, chef de l’expédition et représentant à Alger le gouvernement de la Monarchie française, stipulait non seulement le respect de la loi islamique, la protection des biens, mais encore garantissait la personnalité politique des indigènes musulmans algériens. Mais toute la politique coloniale de l’époque à nos jours n’a été qu’une entreprise commerciale qui a dépossédé les Algériens de leurs biens au profit d’une minorité féodale...

En outre, la colonisation a préconisé une politique d’assimilation contraire aux aspirations nationales de musulmans qui restent, malgré un siècle d’expropriations et de souffrances, attachés à leur langue, à leur religion et à leur passé historique.
Mais rien au monde ne peut transformer un arabe en français pas plus qu’un français en arabe, et je crois que toute politique allant à l’encontre de l’émancipation des musulmans creuserait encore davantage le gouffre qui sépare le peuple algérien du peuple français.
Les Musulmans algériens observent sérieusement la marche de l’histoire et les évènements qui se déroulent et qui bouleversent l’humanité tout entière ne leur échappent point. La jeunesse musulmane est animée d’un sentiment national incontestable. Un espoir immense la guide et la fait frémir de joie et d’amour à l’idée de la Liberté et de l’Indépendance.

On a pu croire que le comité de la Libération nationale allait entreprendre avec beaucoup d’énergie et de clairvoyance une nouvelle politique capable de dissiper le malaise algérien et de satisfaire les aspirations de ce peuple. Au lieu de cela, la politique indigène a continué son œuvre de mesures répressives, d’incompréhension et d’indifférence totale aux revendications réitérées du peuple. La répression ne connaît plus de bornes et s’étend sur tout le pays. Cet état de chose ne peut durer sans provoquer le désespoir dans toutes les couches sociales du pays. Il est impossible de maintenir un tel régime entièrement anti-démocratique, anti-républicain et contre les libertés de l’homme, qui fait que huit millions d’arabes sont encore systématiquement écartés de la gérance des affaires de leur pays au profit d’une minorité.

Pour le peuple algérien, la démocratisation veut dire l’égalité pleine et entière entre tous les habitants de l’Algérie, la suppression totale de la politique de l’Indigénat, la liberté de la presse, de réunion et d’association. C’est aussi la démocratisation de toutes les Assemblées algériennes et c’est enfin le suffrage universel pour un Parlement algérien élu sans distinction de race ni de religion.
L’Algérie, de par son passé historique, par sa langue et ses traditions islamiques, forme un peuple digne d’occuper une place parmi les autres nations et de contribuer par son apport intellectuel, moral et matériel au progrès de la civilisation.

Je ne peux terminer cette lettre, Messieurs, sans en appeler à votre conscience, à votre intelligence, pour ne pas décevoir les aspirations nationales du peuple algérien. J’en appelle à vous, à la civilisation et au monde civilisé.
Agissez, agissez vite, Messieurs, et surtout agissez bien.

Signé : Messali Hadj, Président du PPA, le Parti du Peuple Algérien

Cette lettre est restée sans réponse connue. Ou plutôt, après la victoire des forces de la liberté, Messali Hadj a été déporté à Brazzaville et lorsque le PPA a organisé des manifestations pacifiques à Sétif et dans d’autres villes en mai 1945 pour demander sa libération et l’indépendance de l’Algérie, la réponse a été une série de massacres innommables à Sétif, Guelma et Kherrata dont le nombre de victimes est mal connu, variant selon les sources entre 8.000 et 45.000 morts dont 200 européens.
Ce sont des militants du PPA qui dès 1947 ont préparé la lutte armée puis créé le Front de Libération Nationale et lancé la guerre de libération en novembre 1954.

Yasmina CHERRA

En novembre 1956, deux ans après le début de la lutte armée engagée par le FLN en Algérie, Yasmina Cherra de Sétif prend le maquis. Elle a trente ans et est infirmière diplômée. Cinq ans plus tard elle écrit à un cousin, émigré en France, pour raconter son parcours :

À la dernière minute, j’ai prévenu ma mère, je n’ai pas eu le courage de lui cacher que je partais. Mon père était très âgé et je ne lui ai rien dit. Il est mort en 1957 sans que je le revoie. Le soir même j’étais dans les montagnes...

J’étais la première fille de la région avec les maquisards et je suis restée la seule pendant une année. Nous avons eu des problèmes, beaucoup de problèmes. Le principal était le refus de beaucoup de maquisards qui n’acceptaient pas notre présence. Il y en avait qui nous prenaient pour des filles venues pour se marier. Certains étaient méprisants, ils essayaient de montrer leur supériorité, leur force vis-à-vis de nous. Ils ne comprenaient pas que nous aussi nous voulions militer. Ce n’est qu’à la longue qu’ils ont compris le sens de notre lutte.

Au début, les femmes des villages étaient étonnées de nous voir. Une femme en uniforme, c’était quelque chose de nouveau pour elles, mais elles nous adoraient, elles nous ont vraiment beaucoup aidées et nous recevaient comme il faut.

Après 1959 et le plan Challe, impossible de rester un jour ou même quelques heures dans un village. Il y avait des zones interdites, ils avaient vidé les mechtas de tous leurs habitants qu’ils avaient regroupés près des camps. Sur des kilomètres et des kilomètres, on ne voyait personne. Nous vivions dans ces zones interdites. Nous nous procurions de la nourriture grâce aux populations regroupées parce qu’elles étaient relativement avantagées. La France les ravitaillait, leur distribuant de la semoule, de l’huile, du sucre. Cela nous permettait de manger aussi, car des maquisards s’infiltraient et rapportaient du ravitaillement chez eux.

Yasmina Cherra s’est mariée au maquis en 1960, elle a accouché de son premier fils chez une famille qui l’hébergeait. Lorsqu’elle est retournée dans le maquis avec son bébé de deux mois, elle a appris la mort de son mari.
Sa lettre témoigne des profondes transformations des mentalités, des visions du monde, des relations sociales qu’a connu le peuple algérien au cours de la guerre.

Henri MAILLOT

Voici une lettre qui renvoie à une page à la fois particulièrement douloureuse, bien que relativement marginale, de la guerre : celle qu’ont écrit les membres du PCA, le parti communiste algérien, musulmans et européens, partisans de l’indépendance algérienne, mais qui n’avaient pas rejoint le FLN en 1954, sous la pression du PCF, je crois qu’il faut le dire ici. Le PCA a été interdit en septembre 1955 et c’est en 1956 que certains de ses militants rejoignent les maquis.
Le 4 avril 56, Henri Maillot, aspirant au 57ème bataillon de tirailleurs de Miliana, déserte avec un camion d’armes et crée dans la région un groupe de huit maquisards, parmi lesquels un autre européen d’Algérie, Maurice Laban, ancien combattant des brigades internationales pendant la guerre d’Espagne. Henri Maillot était le fils d’un pied noir de vieille souche, un enfant du pays en quelque sorte.
Le jour de sa désertion, il adresse cette lettre à la presse parisienne :

Messieurs,
L’écrivain français Jules Roy, colonel d’aviation, écrivait, il y a quelques mois : “Si j’étais musulman, je serais du côté des fellagha”. Je ne suis pas musulman, mais je suis Algérien, d’origine européenne, et l’Algérie est ma patrie. Je considère que je dois avoir à son égard les mêmes devoirs que tous ses fils. Au moment où le peuple algérien s’est levé pour libérer son sol national du joug colonialiste, ma place est aux côtés de ceux qui ont engagé le combat libérateur.

La presse colonialiste crie à la trahison, mais elle criait aussi à la trahison lorsque sous Vichy les officiers français passaient à la Résistance, tandis qu’elle servait Hitler et le fascisme. En vérité, les traîtres à la France, ce sont ceux qui pour servir leurs intérêts égoïstes dénaturent aux yeux des Algériens le vrai visage de la France et de son peuple aux traditions généreuses, révolutionnaires et anticolonialistes. De plus, tous les hommes de progrès de France et du monde reconnaissent la légitimité et la justesse de nos revendications nationales.

Le peuple algérien, longtemps bafoué, humilié, a pris résolument sa place dans le grand mouvement historique de libération des peuples coloniaux qui ambrase l’Afrique et l’Asie. Sa victoire est certaine. Et il ne s’agit pas, comme voudraient le faire croire les gros possédants de ce pays, d’un combat racial, mais d’une lutte d’opprimés sans distinction d’origine, contre leurs oppresseurs et leurs valets sans distinction de race.
Il ne s’agit pas d’un mouvement dirigé contre la France et les Français, ni contre les travailleurs d’origine européenne. Ceux-ci ont leur place dans ce pays. Nous ne les confondons pas avec les oppresseurs de notre peuple.

En accomplissant mon geste, en livrant aux combattants algériens des armes dont ils ont besoin pour leur combat libérateur, j’ai conscience d’avoir servi les intérêts de mon pays et de mon peuple, et ceux des travailleurs européens momentanément trompés.

Signé : Henri Maillot

Il faut rappeler que Jules Roy, cité dans cette lettre, était aussi un pied noir né en Algérie, combattant de la deuxième guerre mondiale dans les rangs de la Royal Air Force. Devenu écrivain, il a raconté dans son oeuvre les déchirements qu’il a vécus pendant la guerre d’Algérie, comme Camus et quelques autres.

Quant à Henri Maillot et Maurice Laban, ils ont été encerclés et abattus par l’armée française le 5 juin 1956. Parmi les survivants de leur groupe, Hamid Guerab, fait prisonnier et condamné à mort, est devenu plus tard ambassadeur de la République Algérienne en Argentine.

Avec leurs camarades algériens, d’autres pieds noirs du Parti Communiste Algérien ont rejoint le FLN en 1956. Citons seulement l’engagement de Fernand Iveton, ouvrier métallurgiste qui a déposé une bombe dans son usine d’Alger en 1956. Cette bombe a été désamorcée et n’a donc fait aucune victime. Il n’en a pas moins été condamné à mort, après avoir été torturé. Il fut guillotiné en février 1957, après que son recours en grâce ait été refusé par le président René Coty, avec l’assentiment du garde des sceaux François Miterrand et du Président du Conseil Guy Mollet. Deux jours après son éxécution, son avocat Me Smadja, est déporté sans jugement au camp de Lodi, où il rejoint 130 européens, dont 14 avocats ayant défendu les militants du FLN.

Rappelons que 198 prisonniers politiques ont été guillotinés dans les mêmes conditions pendant la guerre de libération.

Louis SEYVE

Par l’intermédiaire des jeunes conscrits du contingent, envoyés massivement en Algérie surtout à partir de 1956, la population de la métropole a suivi intensément tous les épisodes de la guerre et manifesté une opposition croissante à la politique de l’Algérie française et, à la fin du drame, aux attentats criminels de l’OAS.

Pour évoquer cette dimension du conflit, voici une lettre de Louis Seyve. Arboriculteur à Epinouze dans la Drôme, membre du parti communiste, il est condamné en mars 1957 par le tribunal militaire de Lyon à un an de prison ferme pour avoir organisé une manifestation contre l’envoi du contingent en Algérie à Beaurepaire, le 2 mai 1956. Cette année là plus de 200 manifestants sont arrêtés dans des circonstances analogues à travers toute la France. Emprisonné à Lyon au fort Montluc, Louis Seyve raconte dans une lettre à sa famille :

J’ai pu contacter les prisonniers. C’étaient presque tous, environ 70 à 80% de la population pénitenciaire, des gars qui avaient refusé de partir en Algérie. Il y avait de tout : des cas de sonscience, des insoumis volontaires, des témoins de Jéhovah, tous moins de 25 ans. L’un s’était tiré un coup de fusil qui lui avait coupé la pointe du pied et le garde chasse l’avait mouchardé. L’autre, un funambule qui avait traversé la Tamise sur un cable, s’était piqué le genou pour le faire enfler. Mais les toubibs militaires s’en étaient aperçus...Un autre encore était jeune marié et ne voulait pas aller en Algérie. Il s’était camouflé dans les forêts du Haut-Cézériat, près de Bourg en Bresse. La nuit il revenait voir sa femme, qui est tombée enceinte. Alors il s’est constitué prisonnier et sa fille est née pendant qu’il était en prison...Les gars qui savaient que j’étais condamné pour mon action pour la paix en Algérie et cherchaient tous à me voir, à me contacter. La plupart étaient condamnés pour avoir refusé de partir en Algérie...
Je recevais chaque jour des quantités de lettres de soutien et une campagne avait été menée avant le procès et après la condamnation pour ma libération. On avait peint des inscriptions de deux mètres de haut « LIBÉREZ LOUIS SEYVE » sur les quais du Rhône à Vienne et sur les murs de la prison du fort Montluc à Lyon ! Il y avait des affiches et des tracts partout, des milliers de signatures...

Libéré le 20 novembre 1957, Louis Seyve continue son action contre la guerre en Algérie. C’est sans doute pourquoi il reçoit une lettre de condamnation à mort de l’OAS le 1er février 1962 ainsi rédigée :
« … pour garder l’Algérie française partie intégrante du territoire, nous devons par tous les moyens supprimer les anti-patriotes et anti-Français, et toute personne prenant leurs ordres à l’étranger. Sans autre avis »
signé : « Organisme de destruction des communistes et assimilés, pour l’Algérie française et le soutien à l’OAS ».
Cette lettre n’a heureusement pas été mise à éxécution, mais d’autres attentats ont fait de nombreuses victimes, surtout en Algérie, mais aussi en France.

Bachir HADJADJ

Nous approchons de la fin du conflit. Bachir Hadjadj s’était retrouvé en 1957 sous l’uniforme militaire français, comme appelé du contingent en Algérie. Libéré, il s’était inscrit à la faculté des sciences de Grenoble, mais avait bientôt rejoint l’ALN sur la frontière tunisienne. En juillet 1962, après plusieurs années d’absence, il raconte dans une lettre comment il retrouve son père à Sétif :

Un soir où nous étions tous les deux assis seuls, mon père, profitant d’un souffle de fraîcheur, me raconta dans quelles conditions il avait fait, en 1916, un serment à son grand-père Saad, le vieux taleh, et comment il avait tenu parole : « Hier m’a-t-il dit, je suis allé sur la tombe de Djeddi, comme il me l’avait fait promettre avant de mourir dans mes bras, en 1916. Arrivé sur sa tombe, je me suis penché au plus près de sa tête, j’ai ensuite mis mes mains en porte-voix devant ma bouche, et je l’ai appelé à forte et distincte voix : « Saad, fils de Theldja ! M »entends tu ? »

J’ai attendu quelques secondes, puis je lui ai annoncé : « La France est partie ! La France est partie ! » Il y eut à ce moment un sourd grondement venu du plus profond de la terre, suivi d’une forte secousse qui m’a fait perdre l’équilibre et je me suis retrouvé par terre. C’était Djeddi qui me signifiait que le message lui était bien parvenu. J’avais tenu la promesse que je lui avais faite il y a près de cinquante ans ». Mon père avait la larme à l’oeil sous le coup de l’émotion qui l’avait saisi.

Le cessez le feu décidé à l’issue des négociations d’Evian le 19 mars 1962, puis la proclamation de l’indépendance après le referendum d’autodétermination du 1er juillet 1962 n’ont pas seulement marqué la fin des violences terribles qui ont marqué ce conflit. Pour la majorité des Algériens, c’était un accomplissement presqu’incroyable : celui d’une volonté populaire de restauration de leur liberté et de leur indépendance qui durait depuis la conquête militaire du pays en 1830, qui s’était manifestée par la longue résistance à la conquête militaire et lors de nombreuses insurrections en Kabylie, dans le sud oranais au 19ème siècle, dans les Aurès en 1916, et finalement dans tout le pays en 1945.
Il s’agissait d’une date historique espérée depuis des générations et dont l’écho traversait des siècles d’oppression et de révoltes.

Saïd BOUALAM , dit « le Bachaga Boualam »

Le texte qui suit n’est pas comme les précédents. Ce n’est pas une lettre, c’est un discours. Le discours prononcé à la tribune de l’Assemblée Nationale le 5 juin 1962, c’est à dire entre le cessez le feu du mois de mars et la proclamation de l’indépendance algérienne en juillet, par Saïd Boualam.
Cet homme, dit aussi le bachaga Boualam, avait été responsable de la harka de l’Ouarsenis pendant la guerre. Il avait été élu quatre fois vice-président de l’Assemblée Nationale entre 1958 et 1962, et était devenu le symbole des Algériens musulmans favorables à l’Algérie française. Il prononce son discours devant les députés de la République, dont voici quelques extraits :

Mesdames, messieurs les députés,

Depuis dix huit ans, ma place était parmi les miens en Algérie. Je reviens aujourd’hui vous demander : qu’avez vous fait de nous ?
J’ai servi la France, après mon père, pendant cinquante six ans. J’ai donné au pays un de mes fils. J’ai été loyal jusqu’au bout, j’ai engagé tous les miens. Nous avions choisi, nous nous étions déterminés, et vous nous exterminez.
Le choix alors était simple : ou nous laisser égorger, ou fuir vers la Métropole pour sauver nos enfants. Nous laissions notre sol natal mais aussi combien d’hommes qui s’étaient battus avec nous. Ces hommes qui depuis sept ans sont en Algérie l’instrument de la France, l’instrument vivant, l’instrument de chair, ces hommes sans lesquels aucun succès de la France n’aurait été possible, la France et son chef ont eu pour politique de les compromettre de façon irrévocable. Ils constituaient récemment encore la moitié des forces armées françaises. On leur avait juré pour toujours et à la face du monde la fraternité. Vous leur avez demandé de poursuivre le combat jusqu’à la victoire, car celle-ci n’était possible que grâce à eux...
Beaucoup sont morts. Aujourd’hui, terrés et angoissés, ceux qui demeurent attendent que vous décidiez de leur sort, car c’est pour eux une question de vie ou de mort.

Pourquoi n’avez vous rien prévu depuis des mois, alors qu’il était encore temps et que l’abandon était décidé ?
Pourquoi n’avez vous pas depuis des mois regroupé et protégé tous ceux qui sont désarmés ?
Pourquoi avez vous refusé en Algérie les autorisations de sortie vers la métropole ?
Pourquoi avez vous décidé de refouler hors de notre patrie ceux qui, individuellement, parviennent jusqu’à Marseille ? …

Nous avons décidé de vous lire ce discours parce qu’il met à nu la véritable nature de la politique de domination mise en oeuvre par les gouvernements français jusqu’à sa déroute en 1962.
Durant toute la guerre, c’est par une suite d’émeutes insurrectionnelles à Alger que les partisans de l’Algérie française, nombreux au sein de l’armée elle-même, avaient réussi à contrecarrer la volonté exprimée à plusieurs reprises par le peuple français de négocier avec les nationalistes algériens ; y compris lors du putsch militaire qui abattit la 4ème république et porta de Gaulle au pouvoir en 1958. C’est alors qu’il avait proclamé sur le forum d’Alger « à partir d’aujourd’hui la France considère que, dans toute l’Algérie, il n’y a qu’une seule catégorie d’habitants : il n’y a que des Français à part entière, des Français à part entière avec les mêmes droits et les mêmes devoirs ».
Quatre ans plus tard, le discours du bachaga Boualam révèle ce que valaient ces belles paroles, puisque même les partisans algériens du maintien de la présence française, des « Français à part entière » selon de Gaulle, sont abandonnés en Algérie, alors que la France accueille un million de réfugiés européens qui étaient eux aussi, en grande majorité, partisans de l’Algérie française ... Comment ne pas voir dans cette attitude la discrimination, le mépris, et en fait le racisme, sur lesquels reposait la politique des gouvernants français depuis le début de cette confrontation ?

Le peuple algérien est sorti de cette guerre avec la responsabilité de décider lui-même de son avenir, et nous savons qu’il a rencontré et rencontre encore beaucoup de difficultés.
Mais nous, ici, en France, nous continuons à vivre sous un régime présidentiel archaïque, issu du putsch militaire d’Alger en 1958 . Et lorsque j’entends stigmatiser les musulmans, les gens du voyage, les Roms, les Comoriens, sans parler des Arabes, par des courants de pensée qui se répandent à travers toute l’Europe, je m’interroge et je vous pose une question : en avons nous vraiment fini avec le racisme, avec la xénophobie, avec les discrimations ethniques, ces graves maladies culturelles dont certaines racines plongent dans un passé colonial officiellement révolu après avoir coûté tant de vies algériennes et beaucoup de vies françaises lors de la guerre d’Algérie ?

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