Les racines de la guerre d’Algérie, avec Mohamed Harbi et Alain Ruscio Le poids très lourd du passé

Publié le : , par  Marc Ollivier

En partenariat avec "Algérie au coeur" et "Ras le Front", la soirée-débat du 19 janvier 2012 à la Maison des Associations a rassemblé une centaine de participants, dont une bonne moitié originaire d’Algérie, pour écouter les deux historiens invités, Mohamed Harbi et Alain Ruscio. Il s’agissait de mettre en perspective l’évènement historique majeur créé par la guerre de libération nationale algérienne, et de lancer sur de bonnes bases le programme de manifestations culturelles coordonné par le CIIP au cours de l’année 2012, pour commémorer le 50ème anniversaire de la fin de ce conflit et de l’indépendance algérienne.

Alain Ruscio, historien très connu par ses travaux sur l’histoire du colonialisme français, notamment en Indochine et en Algérie, qualifie la guerre d’Algérie de paroxysme des contradictions de la politique de colonisation et il s’est surtout consacré à rappeler certaines causes structurelles de ces contradictions en explorant le passé depuis la conquête d’Alger en 1830.
La première contradiction a été le fossé social creusé depuis la conquête entre Algériens et Européens par les spoliations de terres, les discriminations institutionnalisées par le statut imposé aux Musulmans, et le non développement des services publics dans les zones marginales où la majorité de la population algérienne était cantonnée et réduite à une grande misère, comme Camus avait pu le constater en Kabylie. Le très faible niveau de la scolarisation des enfants en était un des aspects les plus évidents.
Alain Ruscio a ensuite insisté, au delà de la violence meurtrière de la conquête militaire et de la répression des grandes insurrections du 19ème siècle, sur la virulence du racisme colonial avec ses multiples facettes, depuis la haine des Arabes jusqu’au paternalisme apitoyé, comme justificatif des pratiques arbitraires de contrôle et d’enfermement. Il a aussi rappelé l’effort permanent d’une grande partie des médias, citations à l’appui, pour dévaloriser et stigmatiser l’image des Arabes, surtout en Algérie mais aussi auprès de l’opinion métropolitaine.
Vous pouvez écouter la présentation d’Alain Ruscio :

Mohamed Harbi, militant nationaliste et historien de l’évolution du FLN, a d’abord rappelé que la colonisation de l’Algérie avait été encadrée par deux grandes guerres : celle de la conquête militaire entre 1830 et 1847, et celle de la libération entre 1954 et 1962. Pour lui, l’annexion du pays par la France a rendu plus difficile la recherche d’un chemin "pour sortir de la nuit coloniale" par le peuple algérien.
Il s’est ensuite attaché à éclairer les aspects les moins connus de la lutte de libération : la scission du MTLD (parti nationaliste successeur du PPA) à propos du choix de la lutte armée, très minoritaire ; la difficulté pour le FLN d’imposer son leadership, d’une part en passant des accords avec d’autres mouvements (l’UDMA de Ferhat Abbas et le PCA par exemple), d’autre part en menant une véritable guerre civile pendant plusieurs années contre le MNA créé par Messali Hadj pour empêcher sa progression, tant en Algérie qu’en France.
Selon lui, le succès du FLN s’est construit pendant les deux ou trois premières années de la guerre de libération pour plusieurs raisons : l’attractivité de la lutte armée, particulièrement après les attentats d’août 1955 dans le Constantinois et les actions conduites dans l’Oranais en octobre de la même année ; suivis des réactions prévisibles de l’armée française, qui arrête tous les militants nationalistes modérés et déclenche dans l’est algérien une répression de masse faisant des milliers de victimes civiles. Les plus importants cadres militaires algériens ont rejoint le FLN à ce moment, qui a marqué aussi une rupture politique quasi définitive entre Algériens et Européens, ceux-ci faisant bloc avec les ultras de l’armée, ce qui provoquera la chute de la IVème République et l’arrivée de deGaulle au pouvoir.
Le FLN ayant déclenché des actions terroristes dans les grandes villes (provoquant la "bataille d’Alger" des paras de Massu), l’armée française s’attaque à la population civile : deux millions de paysans sont enfermés dans des camps, des milliers d’autres s’enfuient au Maroc et en Tunisie. Par ailleurs le FLN a envoyé des délégations politiques dans de nombreux pays, ce qui lui a permis d’être reconnu dans le mouvement tiers-mondiste (il participe à la conférence de Bandoeng) et d’obtenir l’inscription de la question algérienne à l’ordre du jour de l’AG de l’ONU en janvier 1957. Il était aussi soutenu par la radio égyptienne "La voix des Arabes", très écoutée en Algérie.
Mohamed Harbi insiste ensuite sur les grandes difficultés rencontrées pour approvisionner les maquis en armes. Le FLN a réussi à construire pour cela une coordination avec les résistants marocains et tunisiens mais le blocage de la marine française et la construction des barrages aux frontières ont beaucoup entravé ces apports. Après l’indépendance accordée au Maroc et à la Tunisie en 1956, ces relations ont permis au FLN de disposer de bases arrières dans ces deux pays où s’est développée l’ANP, une armée forte de 30.000 soldats organisés qui allait jouer un rôle décisif dans l’histoire de l’Algérie indépendante. Selon lui, "créer l’armée, c’est créer l’Etat.
Il montre ensuite comment l’échec du putsch des généraux en 1961 a conduit de Gaulle à négocier réellement avec le FLN, après les contacts infructueux entrepris par les gouvernements de la IVème, et à faire les concessions politiques décisives (unité territoriale de l’Algérie, représentation exclusive du FLN) qui ont conduit aux accords d’Evian, au cessez le feu et au referendum d’autodétermination et à l’indépendance.
Vous pouvez écouter l’introduction intégrale de Mohamed Harbi :

Le débat qui a suivi ces deux exposés a été intéressant, notamment avec les témoignages de quelques ex-« pieds noirs » et les réponses et mises au point des deux intervenants. Les questions posées par les assistants ont principalement concerné l’histoire du FLN et le rôle des chefs militaires pendant la guerre et après l’indépendance, ainsi que les comportements des Français d’Algérie et de métropole.
Pour tous les participants, cette soirée inaugurale a été un succès notable.
Vous pouvez écouter des extraits significatifs du débat :

Algérie : 50e anniversaire de l’indépendance

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