Palestine : carnet de voyage – octobre 2017

Publié le : , par  Anne Tuaillon

Presque un an depuis mon dernier séjour, un an marqué par une vague de lois liberticides présentées à la Knesset, par l’arrivée de Trump au pouvoir qui ne considère pas que la colonisation soit un obstacle à quoi que ce soit, une année où tous les chiffres ont explosé, démolitions de maisons, constructions dans les colonies, arrestations massives, mais aussi un an marqué par deux mouvements victorieux de la résistance palestinienne, puissants et non violents : la grève de la faim des prisonniers politiques au printemps et la révolte de la jeunesse de Jérusalem cet été. Comment allions-nous trouver la Palestine ?

Jérusalem au cœur

Jérusalem a été propulsée au cœur de l’actualité cet été quand un jeune Palestinien d’un de ses quartiers abandonnés a tiré sur des soldats à l’entrée de l’Esplanade des mosquées déclenchant la "crise des portiques". Netanyahu, qui pensait profiter de cette occasion pour contrôler toujours plus les millions de Musulmans qui s’y rendent chaque année pour prier en installant de nouveaux systèmes de surveillance, ne s’attendait pas à déclencher un tel mouvement de protestation de la part de la population palestinienne. Pendant des jours et des jours, des milliers de Palestiniens de Jérusalem, dont beaucoup de jeunes, dans un mouvement non violent, spontané mais aussi coordonné, porté dans toute la Palestine, se sont massés à l’extérieur de l’Esplanade et autour de la vieille ville. De recul en recul Netanyahu a dû céder sur tout, retirer ses portiques, renoncer à ses caméras "intelligentes" et rouvrir toutes les portes d’accès à l’Esplanade. Une victoire de la résistance palestinienne, une victoire de la jeunesse palestinienne de Jérusalem : la répression féroce de l’armée d’occupation n’a pas eu le dernier mot, ils ont montré l’unité dans l’action et ont développé de nouveaux moyens de coordination et de lutte. Une étincelle empreinte d’espoir et tous ceux qui nous en parlent ont cet espoir dans la voix. Inutile de dire que le retour de bâton ne s’est pas fait attendre : nous avons trouvé une ville sous contrôle de l’armée d’occupation : la vieille ville désertée par les jeunes hommes et quadrillée par des groupes de soldats en armes, les entrées des quartiers palestiniens marqués par des blocs de bétons et l’armée omniprésente qui opère des contrôles contre les jeunes. On nous raconte les vagues d’arrestations chaque nuit dans les quartiers palestiniens, essentiellement des mineurs.

Dans une rue de Jérusalem, les soldats omniprésents

Jérusalem est au cœur de la question palestinienne et les grandes manœuvres de Netanyahu pourraient bien remettre le feu aux poudres bien au-delà de la Palestine. Il vient d’être stoppé dans l’adoption d’une nouvelle loi visant à redessiner les limites de la villes afin d’en exclure plus de 100 000 Palestiniens tout y intégrant plus de 100 000 colons.

La prison : arme de destruction d’une société qui n’entend pas vivre à genoux

Toutes les personnes que nous concertons ont connu la prison, plusieurs fois, de nombreuses années, la torture, l’isolement. C’est terrifiant, mais c’est la réalité d’un pays qui vit sous occupation militaire depuis 50 ans. Depuis 1967 plus de 850 000 Palestiniens ont connu la prison soit 1/4 de la population et la moitié des hommes mais surtout des dizaines de milliers d’enfants.

Nous rencontrons Shirin Issawy, chez elle à Issawya, un de ces quartiers palestiniens de Jérusalem, surpeuplés et complètement laissés à l’abandon par l’administration israélienne.
Shirin a 38 ans, elle est avocate et est sortie depuis 15 jours après 4 années d’enfermement. Elle a connu de très nombreuses périodes à l’isolement car elle se consacrait à l’éducation politique des jeunes femmes emprisonnées avec elle, souvent pour des attaques au couteau contre des soldats ou des colons. Elle nous raconte la dureté de la prison quand on est une femme et que rien n’est pensé pour les femmes en prison, elle nous raconte les grèves de la faim pour protester contre l’isolement. Sa détermination est intacte, elle n’entend pas céder un pouce de son humanité à l’occupant. Deux de ses frères sont encore en prison. L’un d’eux est un des plus anciens prisonniers politiques et a mené il y a quelques années la plus longue grève de la faim. À une époque ils étaient 4 frères et sœurs en prison. Leur mère est présente aussi, nous offre du thé et des fruits, et esquisse un sourire quand sa fille lui rend hommage pour avoir à elle-seule assumé les visites de ses enfants emprisonnés. Le père ne pouvait pas y aller, les anciens prisonniers ne peuvent visiter des prisonniers. Il ne quitte pas sa fille du regard. Aucune haine chez cette famille si durement frappée par la violence de l’occupation, un intérieur chaleureux, la présence des absents sur les murs et cette détermination qui force l’admiration.

Les absents sont présents par des photos

Nous quittons cette famille, il fait nuit, le quartier foisonne, les voitures sont bloquées, elles ont du mal à se croiser tant les rues sont étroites et encombrées, les conteneurs débordent des ordures jamais évacuées. Des grappes d’enfants - de garçons plus précisément - serpentent au milieu de tout ça, échappant on ne sait comment à des accidents, ils vont faire trois courses, s’acheter des bombons... "Que voulez-vous, ils n’y a rien pour les enfants ici pas de parc pour jouer, rien…" nous dit Zakaria qui nous accompagne. Quelques minutes plus tard nous quittons ce "village", routes larges, espaces verts, infrastructures, ligne de tram, arrêts d’autobus, grandes résidences, rues désertes, nous sommes dans une colonie. Ainsi va l’apartheid au quotidien à Jérusalem.

La colonisation à pas de charge

Où que ce soit à Jérusalem, la construction de programmes gigantesques, l’agrandissement de colonies, la confiscation de maison, cela saute aux yeux : la colonisation connaît un grand coup d’accélérateur. C’est la même chose en Cisjordanie : les camions de chantier sillonnent les routes, de nouveaux terrassements opèrent de vastes saignées dans le paysage. En ce mois d’octobre où toute la population est mobilisée pour la cueillette des olives, les témoignages viennent de toute part : jamais les colons n’ont été aussi violents : caillassage de cueilleurs, vol des olives ramassées, bouclages des champs d’oliviers, arrachage ou mise à feu des arbres, la présence des "internationaux" ne semble plus assurer une protection. Les écoles sont attaquées. Les enfants sont terrorisés. Terrorisés aussi par la présence de l’armée jour et nuit dans les villages. Le quotidien des familles est un enfer mais coûte que coûte, vivre, rester, résister.

Hébron : quand la négation de l’humanité de l’autre est poussée à son paroxysme

Toute une partie de la vieille ville a été vidée de ses milliers d’habitants et est maintenant une ville fantôme livrée à quelques 500 colons fanatiques qui, sous la protection de 2000 soldats, harcèlent la poignée de Palestiniens qui contre vents et marées restent. Nous rencontrons Issa Amro, leader de Youth against settlements (La jeunesse contre la colonisation), organisation de résistance populaire non violente. Il réaffirme son attachement au droit, son engagement dans la défense des droits humains et sa détermination à voir se concrétiser la reconnaissance du droit des Palestiniens sur la ville d’Hébron quel que soit le prix à payer. Quand nous le quittons, nous assistons à une scène qui dépasse l’entendement. Un vieil homme s’approche d’une maison en poussant le fauteuil d’une vieille femme handicapée. La porte de la maison se trouve dans le secteur confisquée par les colons donc les occupants ne peuvent rentrer chez eux que par la fenêtre en dessous de laquelle il y a une échelle. Nous aidons cet homme à faire passer par la fenêtre cette vielle femme handicapée...

Une vielle femme handicapée forcée de rentrer chez elle par la fenêtre...

Ainsi va la vie en Palestine occupée. Non, décidément non, rien n’est normal dans la vie des Palestiniens. Notre détermination, notre engagement pour voir enfin leurs droits nationaux reconnus sort renforcée de ces 4 semaines de rencontres sur cette terre meurtrie. La Palestine sera libre !

Article paru dans Inter-Peuples n°261, décembre 2017

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