La Catalogne : Quels enjeux pour l’Espagne ?

Publié le : , par  Pilar De Bernardy

Décryptage des enjeux avant les élections régionales catalanes convoquées par Mariano Rajoy le 21 décembre.
Pilar De Bernardy ne manquera pas de nous faire un compte-rendu de la suite des évènements à son retour de Catalogne.

Enjeu de mémoire

Depuis le 19ème siècle, la vision de l’Espagne pour les catalanistes est un état plurinational.

  • 1868 : La Reine Isabel II est renversée, la 1ère république fédérale naît.
  • 1931 : Proclamation de la 2e république en Catalogne puis à Madrid.
    La Catalogne obtient l’Espagne des Nationalités
    Naissance de la "Generalitat" (gouvernement autonome) qui sera supprimée par Franco en 1939.
  • 1978 : Suite à une guerre civile sanglante et 40 ans de dictature, naissance de la Constitution fruit d’un compromis historique.

Les Fantômes de la guerre d’Espagne sont là. Bernanos en 1936 écrivait : "La réconciliation des vivants n’est possible qu’après la réconciliation des morts".

Enjeu démocratique

  • 2008 : violation d’un pacte fondamental de la Constitution espagnole de 1978, laquelle prévoyait à l’origine que les Statuts d’autonomie seraient approuvés et intégrés comme une partie de cette même Constitution.
  • Dès 2004, le chef du Parti populaire (PP), entame sa campagne contre la Catalogne, sa bête noire, en prenant la parole à la tribune des Cortès pour dénoncer le statut d’autonomie que le gouvernement socialiste de José Luis Zapatero a entrepris de consolider. Cette volonté permettait de rendre possible un équilibre des ambitions autonomes qui ont toujours traversé l’Espagne avec non seulement les Catalans, mais aussi les Basques, les Galiciens, les Valenciens…
  • En 2010, l’Estatut, le parlement catalan, approuvé en 2005 par le parlement espagnol, puis validé par référendum, est annulé par le tribunal constitutionnel sur demande de Mariano Rajoy.
    La stratégie de Rajoy a consisté en cette judiciarisation de la politique.
    Rappelons que cette justice est la même qu’à l’époque franquiste, c’est l’aforamiento : tribunaux d’exception ou supérieurs, des juges sont dessaisis, renvoyés.
    Exemples, le juge Garzon pour l’empêcher d’enquêter sur les crimes du franquisme, le juge Silva pour l’empêcher d’enquêter sur les affaires de corruption du PP (Affaire Biesa, affaire banco de Miami).

Aucune réponse politique n’est apportée aux Catalans. L’État au nom de la loi met en cause les institutions catalanes.
Les partis catalanistes (ERC gauche républicaine de Catalogne, CUP Candidature d’unité populaire d’extrême gauche et PDe CAT Parti démocratique de Catalogne de droite ayant, par le passé, eu des accords de gouvernement avec le PP et le PSOE) ont obtenu la majorité au parlement catalan. Ils demandaient à négocier des droits comme le Pays Basque et la Navarre qui lèvent l’impôt puis en restituent une partie à l’Etat espagnol. En Catalogne ce n’est pas le cas, les Catalans ont donc le sentiment d’être abandonnés par l’État. Ils réclament une autonomie fiscale et judiciaire et un sénat national représentant les régions.

Face à la non réponse de Madrid et au pourrissement encouragé par Rajoy, les catalanistes ont lancé le référendum du 1er octobre avec leur programme : défendre leurs institutions et avancer vers l’indépendance ou un régime républicain.
Ce Référendum s’est traduit par la lutte pour la liberté d’expression.
Ce 1er octobre 2017 , plus de 2 200 000 personnes se rendent au bureau de vote malgré la répression de tout type : urnes, bulletins saisis, occupation policière, des bateaux de croisières affrétés, hôtels réquisitionnés pour recevoir les gardes civils, intimidations, menaces, coups n’épargnant pas les personnes âgées. Face à cette situation les Catalans se mobilisent contre Madrid et les indépendantistes gagnent des voix.

Madrid nie ce référendum et Rajoy soutenu par Ciudadanos et le PSOE brandissent l’article 155. Face à l’absence de dialogue et la volonté de mettre sous tutelle la Catalogne, l’assemblée catalane déclare la proclamation unilatérale d’indépendance.
Le gouvernement catalan est emprisonné. Le président Puigdemont et 4 ministres partent pour Bruxelles (cf. le 6 octobre 1934, le président catalan Lluís Companys de triste mémoire).
Ceci montre que le modèle constitutionnel est à bout.
Cette Constitution n’est pas un point d’arrivée comme le pensent le PP (fondé par Fraga dernier ministre de l’intérieur de Franco), Ciudadanos, PSOE mais un point de départ vers une autre démocratie.

Enjeu économique et politique

Le 15 M a changé le pays (mouvement des indignés). De nombreux espagnols se sont rendu compte de la corruption du Régime, de la ruine et la faillite de la démocratie provoquées par le bipartisme, et tout spécialement par le PP. Cette dynamique a produit une contestation très forte et transversale qui s’exprime à travers toute la société espagnole.

Les diverses menaces et les ingérences disproportionnées du gouvernement dans les mairies de Madrid, du Pays Basque ou de Castille - La Manche... - laissent entrevoir une irrésistible pression sociale pour le changement. Le PP impose coupes budgétaires et répression, parfois avec des relents fascistes. Les gens se sont rendu compte que l’on peut facilement s’organiser autrement, afin d’obtenir une plus grande prospérité et rappeler l’État à ses devoirs d’assurer le bien-être social.

En Catalogne, l’exode de sièges d’entreprises catalanes est présenté comme la preuve de la “folie” du projet indépendantiste. Il s’agit plutôt de la partie visible des pressions économiques de Madrid. C’est moins l’indépendance elle-même qui est en cause que le caractère violent et dangereux de la crise politique. Cet exode a été alimenté par le gouvernement espagnol qui a autorisé, par un décret, les entreprises à transférer leur siège social sans l’accord des assemblées générales. Il s’agit de créer un mouvement de panique.
La stratégie de Rajoy répond d’avantage au souci de sauver son parti le plus corrompu d’Europe - la corruption gangrène l’Espagne où il y a eu vacance de gouvernement pendant plusieurs mois -, que de régler la question Catalane

Catalogne : "Nous voulons décider de notre futur"

Le 21 décembre des élections régionales sont organisées, décrétées par Rajoy suite à la dissolution de la précédente assemblée, les indépendantistes iront défendre leurs institutions, leur liberté d’expression (presse bâillonnée), leur identité.

Depuis sa prison Oriol Junqueras président de l’ERC (Esquerra Republicana de Catalunya, gauche républicaine catalane) et vice-président de la dissoute Generalitat a écrit ses quelques mots : " Nos sentimos fuertes. No renunciamos a la libertad ni a la justicia " (nous nous sentons forts et nous ne renoncerons ni a la liberté, ni à la justice).

Le défi catalan donne l’occasion de "canaliser le changement politique", comme dit le juge Silva, "Rajoy doit démissionner et le PP doit être déclaré illégal lorsqu’une justice indépendante aura pu entièrement démontré sa responsabilité dans la terrible ruine qu’a entraîné la crise économique pour l’Espagne".

Le 8 décembre 2017

Article publié dans Inter-Peuples n°262, janvier 2018

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