Emmanuel Macron pilote du néo-libéralisme en Afrique ?

Publié le : , par  Marc Ollivier

Les voyages du président Macron à l’étranger sont toujours difficiles à interpréter : sur le fond, ils ont un objectif et un contenu concrets, pour soutenir les intérêts des forces sociales actuellement dominantes en France ; mais ces voyages s’accompagnent de prises de parole, officielles ou non, relayées par les médias, qui visent surtout à plaire au public des pays visités, mais aussi au public français. Ces discours ont donc souvent peu de choses à voir avec les objectifs réels des voyages...
Comment s’y retrouver entre le besoin d’analyser objectivement ces objectifs et en même temps de décrypter les opérations de communication qui cherchent principalement à les cacher ou à les travestir ?
Les déplacements d’Emmanuel Macron en Afrique à la fin de l’année dernière en fournissent un exemple instructif.

Le 28 novembre, il part pour Ouagadougou (Burkina Faso)

Première étape de ce voyage, une rencontre avec 800 étudiants de l’université : près de deux heures de discours et un moment de questions-réponses. Macron a promis de déclassifier les "documents secret-défense" relatifs à l’assassinat du président Sankara (mais sans rien dire sur leur contenu, et depuis il n’en a pas reparlé), ce qui lui a valu des applaudissements approbateurs.
Ensuite il a insisté sur deux points : il faut oublier le passé (la colonisation) et s’engager dans un nouveau partenariat pour l’avenir avec l’ensemble du continent africain (mais sans préciser le contenu de ce partenariat).
Les médias ont surtout retenu de ces échanges quelques galéjades plutôt méprisantes à l’égard du président burkinabé Roch M.C. Kaboré qui assistait à la rencontre ; « Quelque part, vous me parlez comme si j’étais toujours une puissance coloniale mais moi je ne veux pas m’occuper de l’électricité dans les universités au Burkina Faso. C’est le travail du président. » Et comme le président burkinabé quittait la salle après cette saillie, il s’est écrié : « il va réparer la climatisation ! ». Mais les grands médias n’ont mis l’accent ni sur les vides massifs de son discours ni sur cette déclaration fracassante : « la France n’a plus de politique africaine ! ».

Entre le passé de la FrançAfrique issue de la colonisation et le futur enjolivé des mirifiques "partenariats", il y a pourtant le présent concret des relations entre la France et l’Afrique.
On comprend que Macron ait contourné ce présent, totalement absent de son discours, car il ne peut s’analyser qu’en termes de domination par l’impérialisme français, quasiment dans tous les secteurs d’activité des populations africaines concernées : dans le domaine économique et social avec le contrôle du franc CFA par exemple, comme dans celui des opérations militaires françaises dans nombre de pays ; avec parallèlement des interventions sur les rapports de force et la stabilité politiques des régimes en cause. Et le soutien aux régimes autocratiques du Cameroun, du Togo, du Niger, du Gabon et du Congo-Brazza ou de Côte d’Ivoire, sans parler de la monarchie marocaine, en sont des exemples évidents pour tous les observateurs.
C’est pourquoi prétendre que la France n’a plus de politique africaine est une contre-vérité tellement énorme qu’elle n’a pas pu être acceptée par les étudiants : les commentaires qu’ils ont échangés entre eux après cette rencontre en ont témoigné : « il a fait un beau discours et des promesses, mais nous l’attendrons à ses actes, à commencer par les documents sur l’assassinat de Thomas Sankara ! ». [1]
À l’opposé de ce beau discours, les réalités en matière économique et sociale ont été bien analysées par Claude Serfati [2]. : l’Afrique, et spécialement les pays du nord et de l’ouest du continent, constitue bien un espace économique et social étroitement associé aux investissements et aux profits des grandes firmes françaises, notamment dans les infrastructures, l’agro-industrie productiviste (avec accaparement de terres arables et de forêts), le commerce et la finance.

Le 29 novembre, il arrive à Abidjan (Côte d’Ivoire)

D’ailleurs Emmanuel Macron fit la démonstration des réalités de la Françafrique lors de cette deuxième étape de son voyage, en inaugurant avec le président ivoirien Alassane Ouattara le grand chantier du métro futur de cette capitale : la France finance en effet ce projet à hauteur de 1,4 milliard d’euros et ses entreprises en seront les constructeurs (Bouygues, Colas Rail, Alstom et Neolis, filiale de la SNCF).
À l’occasion de ce voyage, il participait au sommet des chefs d’État européens et africains réunis à Abidjan, en cherchant à l’orienter vers la soit-disant « guerre antiterroriste » au Sahel avec la création de l’armée du G5 (Mali, Niger, Burkina, Mauritanie, Tchad) prévue pour atteindre 5000 hommes et vaincre les « djihadistes ». Lors de ce sommet UE-UA, le président français n’a toutefois pas caché son impatience. « Je considère que ça n’avance pas assez vite. […] Il faut déployer beaucoup plus vite cette force du G5 Sahel », avait-il souligné, ajoutant : « Il est indispensable que nous arrivions à gagner cette guerre le plus vite possible. ». Il est vrai que ce sommet UE-UA était plus préoccupé par le problème des migrations ou le scandale des marchands d’esclaves en Libye et par les tensions internes du continent africain.

Le 30 novembre, il est à Accra (Ghana)

Il s’est rendu dès le lendemain dans cette capitale du Ghana, pour déclarer qu’il veut sortir de la FrançAfrique et étendre son projet dans les pays africains anglophones. Mais sans déclarer renoncer à poursuivre les interventions militaires de ses prédécesseurs [3]. Notons cependant que ce projet peut susciter des réserves, comme l’a exprimé le président ghanéen dans son allocution de bienvenue..

Le 6 décembre, il fait une visite éclair à Alger

Son but est de faire pression sur l’Algérie pour qu’elle rejoigne la "coalition du G5". La veille de son voyage à Alger, il réaffirme à El Watan (le 6 décembre) : « J’attends une coopération totale de tous ceux qui partagent l’objectif d’une paix durable au Mali ».
Mais l’Algérie n’accepte pas, car elle souhaite que les opérations de sécurisation du Sahel soient placés sous la tutelle de l’Union Africaine plutôt que dans le contexte de la FrançAfrique. Il s’agit pour l’Algérie d’une position décidée antérieurement, puisque le Président Bouteflika a été désigné par ses homologues africains en qualité de "Coordonnateur de l’Afrique pour la lutte contre le terrorisme et l’extrémisme violent sur le continent".
Emmanuel Macron doit donc renoncer à intégrer l’Algérie dans son projet. [4]

Le 7 décembre il est à Doha (Qatar)

En quittant Alger Emmanuel Macron se rend directement au Qatar en reprenant le rôle de VRP qu’il avait si bien joué en lançant le chantier du métro à Abidjan. En effet , lors de sa visite à Doha, cet émirat du golfe doit signer avec la France des contrats de plus de dix milliards d’euros pour l’achat notamment d’au moins 12 avions de combat Rafale et 50 Airbus A321,. Ces contrats, signés en présence d’Emmanuel Macron et de l’émir du Qatar cheikh Tamim ben Hamad al-Thani, comprennent aussi la concession du métro de Doha et du tramway de Lusail, confiée à un consortium SNCF/RATP. (dépêche AFP du 7.12.2017).
Toutefois, d’après les communiqués officiels, il a aussi abordé avec l’émir le besoin d’une coopération pour combattre les groupes terroristes et financer ces combats, sans pour autant préciser dans quels pays...

Le 17 décembre, il réunit à La Celle Saint Cloud (près de Paris) un sommet multilatéral révélateur

On y trouve les présidents de Mauritanie, du Burkina, du Mali, du Niger, du Tchad mais aussi Angela Merkel, le Président du conseil italien, et les représentants de l’Union européenne, des États Unis et même de l’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis ! Une parfaite illustration des nouvelles ambitions de la diplomatie macronienne. Tout ce beau monde pour discuter le problème du financement de l’armée du G5 (500 millions d’euros pour commencer, dont 150 offerts par les Saoudiens) et de la « sécurisation » du Sahel ! Et l’on annonce déjà une nouvelle réunion le 23 février prochain à Bruxelles, surtout consacré au financement complet de ce G5...
Ce sommet multilatéral révèle donc que pour tous ses participants, la sécurisation des populations du Sahel et des pays de toute l’Afrique de l’Ouest va désormais être confiée aux mains des États-Unis, de la France avec ses alliés de l’Union européenne, des Émirats arabes unis et de l’Arabie saoudite.
Macron en a immédiatement tiré lui-même les conclusions :« Le fait que l’on soit désormais dans une logique de coalition implique les Etats-Unis. Il ne s’agit pas seulement d’une réunion de bailleurs. On entre dans une logique d’action collective dans la lutte contre le terrorisme, d’engagements contraignants. C’est le cap qui a été franchi aujourd’hui. »
Pour la première fois, il a en effet évoqué une « coalition Sahel » : « L’ensemble des participants constitue ce que nous avons choisi d’appeler la coalition Sahel, qui va venir appuyer le travail sur le terrain de la force G5 Sahel et de l’Alliance pour le Sahel avec ses deux piliers, sécurité et développement », a-t-il déclaré, expliquant vouloir « des victoires [sur le terrain] au premier semestre 2018 ».
Un fait intéressant à souligner : au cours de ce sommet, officiellement consacré à la sécurité des pays du Sahel, il ne semble pas que les bombardements des populations civiles du Yemen par l’Arabie saoudite et ses alliés aient soulevé des questions de la part des autres participants ...

Enfin le 23 décembre, Emmanuel Macron se déplace à Niamey (Niger)

Accompagné du chef d’état-major français, Macron consacre ce voyage au volet militaire de son dispositif africain, comme pour bien faire comprendre quels sont les points d’appui essentiels de son action en Afrique. C’est en effet dans cette ville que se trouve la base principale de la mission militaire française "Barkhane", c’est à dire le cœur du projet macronien de sécurisation du Sahel. Pour le moral des troupes, il va réveillonner avec quelques uns des 4.000 soldats français de cette mission dédiée à la guerre contre les « djihadistes » ainsi qu’à la formation et à l’encadrement de l’armée du G5 devant théoriquement la relayer...
Notons cependant qu’il profite de son passage à Niamey pour s’intéresser aux problèmes de développement du pays, l’un des plus pauvres d’Afrique : il a promis au Président nigérien Mahamadou Issoufou que la France allait contribuer au développement du secteur éducatif de son pays en faveur des jeunes filles...

Conclusion provisoire...

Après tous ces voyages, les étudiants de Ouagadougou vont-ils vraiment croire que la France macronnienne "n’a plus de politique africaine ?"
Beaucoup d’entre eux au contraire vont être persuadés qu’en réalité Emmanuel Macron veut maintenir une certaine France au cœur de l’Afrique et de ses ressources naturelles : celle des prédateurs, des corrupteurs et des militaires du système néolibéral, le capitalisme multinational financiarisé.

[1Une opinion relayée par Jeune Afrique selon laquelle « Outre la déclassification, promise à Ouaga, des archives secret-défense portant sur la mort de Thomas Sankara – plusieurs mesures du même ordre, annoncées par François Hollande en son temps, n’ont en rien permis de briser l’omerta historique –, Emmanuel Macron osera-t-il réconcilier les jeunesses africaine et française avec les chapitres controversés de leur histoire commune ? »

[2Claude Serfati : "Macron, Jupiter militaire", l’Anticapitaliste N°91, octobre 2017 : « Les relations de domination financière, militaire et culturelle construites par la France en Afrique subsaharienne depuis des siècles demeurent aujourd’hui encore absolument déterminantes. Elles continuent d’irriguer différentes composantes de l’appareil d’État français (armée, administration, parlement et même l’organisation de la francophonie) Ce serait donc une profonde erreur que de sous-estimer la centralité de la FrançAfrique »

[3Claude Serfati, idem : "La présence massive de l’armée française – bien que ses effectifs aient diminué – et l’ininterruption des interventions militaires témoignent de l’importance géo-militaire du continent pour la France.[...] À l’intersection des enjeux économiques et politiques, les réseaux de la Françafrique, constitués en même temps que la Ve République, n’ont pas disparu. Au rythme des alternances politiques, ils ont développé des excroissances à partir des institutions étatiques. Le résultat est une priorité donnée au soutien militaire des régimes en place plutôt qu’à l’aide au développement

[4Rappelons ici la déclaration de Smaïl Chergui, Commissaire de l‘Union africaine pour la paix et la sécurité, à un journaliste d’El Watan le 10 décembre 2017 : "L’initiative des pays du G5 Sahel, à travers la mise en place progressive de cette force conjointe, illustre la volonté des pays de la région et leur détermination à renforcer leurs efforts pour lutter efficacement contre le terrorisme. Cet effort appelle le soutien et la solidarité à la fois africaine et internationale car, vous en conviendrez, le terrorisme est une menace planétaire, exigeant un engagement à tous les niveaux, ainsi qu’une collaboration internationale renforcée pour venir à bout de ce fléau.
C’est pourquoi, et dans la perspective de promouvoir et de soutenir davantage l’appropriation régionale, le déploiement de cette force, comme celle en cours pour combattre Boko Haram, doit être enracinée dans l’architecture de paix et de sécurité de l’Union africaine, y compris le Processus de Nouakchott."

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