L’aide au développement, malédiction ou bénédiction pour le développement de l’Afrique ?

Publié le : , par  Philippe Savoye

C’est sous ce titre interpellateur que se déroule l’un des très nombreux ateliers du FSM de Tunis. Il est organisé par "Justice, Dévelopment and Peace commission" du diocèse catholique d’Ijebu-Ode, ville nigériane de l’État d’Ogun.
Une soixantaine de personnes, d’une quinzaine de nationalités participent à ce temps d’échange. Cette problématique du développement est appréhendée, par "la lorgnette du Sud" et non, comme le plus souvent, par l’approche occidentale, avec comme postulat de départ : justifier les "bienfaits" de l’aide !

Le 20 janvier 1949, le président des États-Unis Harry Truman prononce le discours d’investiture de son deuxième mandat. Dans le Point Quatre, il déclare : "Il nous faut lancer un nouveau programme qui soit audacieux et qui mette les avantages de notre avance scientifique et de notre progrès industriel au service de l’amélioration et de la croissance des régions sous-développées [1]. Plus de la moitié des gens dans le monde vit dans des conditions voisines de la misère. Ils n’ont pas assez à manger. Ils sont victimes de maladies. Leur pauvreté constitue un handicap et une menace, tant pour eux que pour les régions les plus prospères."
Truman décrit donc un monde bipolaire divisé entre les pays industrialisés, caractérisés par un certain taux de richesse et de croissance, et les pays sous-développés, perçus comme "arriérés et pauvres" parce qu’ils n’ont pas atteints un certain niveau de vie matériel… ce qui constitue une menace pour tous.

Un devoir moral
Il s’agit là de la base de l’aide au développement occidentale qui demeure aujourd’hui. Les pays industrialisés, riches, deviennent responsables du développement des pays pauvres, sous l’angle de leur devoir moral et non d’une émancipation citoyenne des peuples. Les pays riches donnent de l’argent aux pays pauvres pour une notion de développement qu’ils conçoivent, en coupant l’herbe sous le pied à tous ceux qui veulent réfléchir et agir par eux-mêmes. C’est ainsi que les États-Unis, l’Europe imposent leur modèle de développement, l’intègrent à leur vision mondiale dominatrice et dictent ce qui sera bon pour ces peuples. Pour éradiquer la pauvreté, la philosophie occidentale est : "nous savons comment vous développer, car nous sommes industrialisés et nous disposons d’une technologie avancée". La religion a joué un rôle central dans cette approche. "Les missionnaires on dit "prions, fermez les yeux"… et quand nous les avons ouverts on avait intégré vos valeurs et on nous avait pris nos terres".
De très nombreux dirigeants africains ont fait leurs études en Occident, se sont moulés sur ce référentiel, ont créé des liens avec une classe politique occidentale et appliquent "en tant qu’Africains", le modèle qu’ils ont intégré.

Une politique d’experts
Comme les peuples sous-développés sont considérés comme incapables de définir leurs propres solutions, la mise en œuvre s’effectue par l’envoi "d’experts" occidentaux, qui selon leur code du développement imposent ce modèle à partir des objectifs concrets définis "en commun" et attribuent les aides financières en fonction de leurs propres critères. La notion de développement ne fut jamais conçue par les personnes concernées, les actions précises sont dictées et programmées sans que la population puisse agir selon ses principes. Les valeurs culturelles, l’histoire, l’identité, les langues originelles n’ont guère de place. Logique d’un système de domination néocoloniale : "soit bon élève, écoute ceux qui savent et tu vas te développer ! Si tu nous écoutes et que tu appliques à la lettre ce que nous te disons, tu auras de meilleures conditions de vie".
La population connaît et reconnaît les ONG du nord, car elles apportent de l’argent. Celles du sud, sont souvent déconsidérées, car elles se trouvent en concurrence sans avoir des moyens d’intervention comparables… d’autant que les demandes de prise en charge sont d’une telle complexité qu’elles éliminent quasi systématiquement les structures locales… un moyen pour justifier l’envoi d’expatriés qui contrôlent, maîtrisent l’action et maintiennent sous tutelle la population.

Un pillage permanent
Les crises des pays sont le plus souvent créées par le nord qui cherche à poursuivre le pillage qui existait au temps de la colonisation. Le versement d’aides et le ciblage des intérêts économiques des entreprises et des États du Nord sont directement mêlés. Comment arriver à une stabilité sociale et économique quand le colonisateur intervient en permanence selon ses propres intérêts ?
"L’Afrique est un scandale de richesses" regorgeant de minerais, de pétrole ce qui amène tous les continents à s’y intéresser… Les traditions sont omises, la solidarité locale est mise de côté, la capitalisation de l’humain est renvoyée comme une notion passéiste. Depuis ces dernières décennies, un renversement de tendance s’instaure progressivement au niveau de la société civile qui prend conscience des réalités et met en œuvre des actions qui s’inscrivent dans des relations Sud – Sud. Trop longtemps cette relation Sud – Sud était de fait triangulaire et nécessitait un passage par l’Europe pour se réaliser. Elle était sous la coupe des structures européennes qui la maîtrisaient (et souvent la maîtrisent encore). Le développement doit être endogène, sur les bases de nos propres relations culturelles.

Déconstruire un schéma de pensée
La dépendance crée l’incapacité d’être acteur. Nous avons développé des modes de pensée d’une autre société, d’un autre référentiel culturel, social, alors que le capital humain, le savoir-faire, l’approche solidaire, les capacités d’initiatives existent et sont bien enracinés dans l’histoire de nos peuples.
Il est nécessaire de faire prendre conscience aux Africains qu’ils peuvent être acteurs de leurs projets et donc du développement de leur territoire. Il s’agit d’opérer une rupture, car depuis très longtemps on leur a enseigné qu’ils sont récepteurs de projets et non acteurs de développement. Il faut renverser le schéma dominant intégré dans l’inconscient collectif. Il faut déconstruire la mythologie française de l’Afrique et reconstruire le monde africain à partir des Africains et de leurs origines.
Construire de nouvelles façons d’être afin de faire tomber les stéréotypes de part et d’autre…

Que d’interrogations…
Certains participants européens se trouvent "déboussolés" par cette interpellation et répondent avec leur cœur "les projets que nous finançons avec nos économies, c’est bien ceux que vous souhaitez : construire des écoles, des routes, des centres de santé..." sans s’interroger plus fondamentalement sur le sens de leur apport… mais "le développement n’est pas dépendant de la pitié !"
L’Afrique est riche de l’importance de ses traditions, la société civile est un contrepoids du pouvoir politique et effectue de nombreuses réalisations concrètes. Il est essentiel de définir de nouveaux paradigmes prenant en compte la vision de la population locale, ce qui signifie que la société civile se réunisse et définisse ses propres priorités avant de négocier avec d’autres acteurs ou partenaires institutionnels.

« On ne peut pas raser la tête de quelqu’un lorsqu’il n’est pas là  », dit un proverbe africain or, c’est bien le contraire qui se produit.

« Si vous n’avez pas vos propres moyens, comment pourriez-vous avoir vos propres rêves ? Si vous n’avez pas vos propres rêves, comment pourriez-vous avoir votre propre vision ? Si vous n’avez pas votre propre vision, comment pourriez-vous avoir votre propre vie ? Alors, si vous vivez par procuration, quel est le sens de votre vie sur terre ?  »

Philippe Savoye

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