Le peuple togolais veut le changement !

Publié le : , par  Philippe Savoye

Déjà présent dans le pays en 2015 pour accompagner une coopérative, j’ai assisté à cette époque aux élections présidentielles. Du moins à sa caricature car il y eut une dissociation fondamentale entre des élections d’un côté qui, le jour même, se sont déroulées "correctement" et les résultats annoncés quatre jours plus tard qui officialisaient la réélection du président Faure Gnassingbé avec 58 % des suffrages, devançant son principal concurrent (Fabre) de 23 %. Dans les trois bureaux où je me suis rendu ce dernier avait en moyenne 71 % des voix et le président sortant 25 %... Le défaitisme s’inscrit en écho "on n’en sortira jamais". En trois années, la situation sociopolitique n’a pas évolué positivement. Les travers se sont maintenus, mais…

Ca bouge !

Le 19 août, à Lomé, la capitale, et dans de très nombreuses villes du pays, des dizaines de milliers de manifestants répondant à l’appel du Parti national panafricain, et de son leader Tikpi Atchadam, réclament le départ immédiat du président de la République.
En 2005, à la mort de son père, Gnassingbé Eyadéma (qui a dirigé le pays d’une main de fer durant 38 ans), Faure Gnassingbé lui succède grâce au soutien de l’armée, puis est réélu en 2005 et 2010 lors de scrutins tronqués. Depuis lors, l’opposition réclame le retour à la Constitution de 1992, votée à plus de 97 %, qui limitait la fonction présidentielle à deux mandats. Un projet de loi prévoyant cette réforme a été rejeté en juin 2014 par le Parlement, dominé par l’Union pour la République (UNIR).
Depuis le mois d’août 2017 les manifestations se succèdent semaine après semaine. Si le gouvernement annonce une vingtaine de morts, selon un rapport du Regroupement des Jeunes Africains pour la Démocratie et le Développement (REJADD) et du Réseau Africain pour les Initiatives de Droits de l’Homme et de Solidarité (RAIDHJ) publié mi-février, il y eut plus de 100 morts tués lors d’affrontements, mais également lors de ratonnades organisées par des milices à la solde du pouvoir. D’autres durent fuir au Ghana pour éviter le même sort… "Après les marches, des gens armés, en treillis, faisaient des descentes chez des Togolais de l’opposition, tabassaient, emmenaient on ne sait où" (Afiwa, une jeune de 25 ans).
Progressivement, l’opposition [1] cerne ses revendications autour de trois axes :

  • le retour à la Constitution de 1992, avec un scrutin à deux tours (élection à un seul tour actuellement),
  • une réforme constitutionnelle permettant à la diaspora de voter
  • et le départ immédiat de Faure Gnassingbé.

De son côté, le président propose un référendum limitant à deux mandats la fonction présidentielle, mais… sans effet rétroactif, ce qui lui permettrait de se maintenir jusqu’en 2030 !
Fin janvier, sous pression internationale (de la CEDEAO [2] notamment) un compromis est trouvé entre le pouvoir et l’opposition : ouverture de négociations le 15 février et arrêt des marches avant cette date…

Repris par les journaux d’opposition, ignoré dans les médias progouvernementaux, le rapport d’Amnesty International, publié en février, précise les réalités de cette "démocratie" : Amnesty International consacre dans son rapport deux pages au Togo de Faure Gnassingbé. L’ONG n’est pas passée par le dos de la cuillère pour épingler le pays. De la fermeture des médias, en passant par la coupure d’internet, les arrestations lors des manifestations et cette volonté des autorités togolaises de recourir excessivement à la violence, l’ONG consacre ses pages 450 à 452 à ce petit pays de l’Afrique de l’ouest qui au jour le jour s’illustre en mauvais élève en matière de défense des droits humains. (l’Indépendant Express du 27 février [3]).

Un calme qui cache la tempête ?

Le président ghanéen, Nana Akufo-Addo, accepte d’être médiateur, "mission kamikaze" comme le souligne Ben Tchak (le courrier de la République du 12 février), avant d’ajouter : Le record de dialogues est en passe d’être battu par le Togo, le 27ème (depuis 1990 !) n’est pas de nature à honorer l’intelligence des acteurs politique mais cette dynamique qui ne porte rien de probant insulte tout simplement le génie créateur des leaders impliqués dans la gestion des affaires de la cité. Le pays a besoin d’opérer des réformes pour solder les passifs de tous les jours que nous trainons comme un boulet.

Un débat central s’inscrit en amont de cette négociation : l’armée doit-elle y participer ? Car si les uns disent "le RPT/UNIR n’est que le côté cosmétique et l’armée est le vrai acteur du côté du régime. Le parti au pouvoir n’est que simple habillage, le vrai socle, c’est l’armée. Le pouvoir des Gnassingbé n’est fondé que sur l’armée" (Tino Kossi, Liberté du 12 février). D’autres évoquent cette "idée farfelue" se basant sur l’article 147 de la Constitution qui stipule "Les Forces Armées togolaises sont une armée nationale, républicaine et apolitique. Elles sont entièrement soumises à l’autorité politique constitutionnelle régulièrement établie…". Dans un article titré "L’Armée joue sa partition", Sylvestre Beni précise : "Il est souvent reproché au Chef de L’État togolais de tenter dans ses déclarations, à monter les Forces armées togolaises contre les populations civiles… L’armée togolaise joue un rôle majeur dans le jeu politique au Togo, et surtout dans la protection et la conservation du pouvoir pour le régime en place". L’armée ne participera pas (officiellement) aux négociations.

Le quotidien L’estrade, du 12 février évoque deux positions "qui semblent inconciliables… Car penser que "la dictature" du pouvoir peut succomber de soi-même à travers le dialogue est la chose la plus abjecte qu’on peut faire croire au peuple… Car ni les manœuvres politiques, ni la machine de soutien du pouvoir à travers l’achat de la paix social par la distribution de billets, ni même l’étouffement ou le bâillonnement de la rue ne peuvent assurer une sortie de crise durable".

Les Togolais auprès desquels j’ai pu échanger à ce sujet naviguent entre "espoir et inquiétude". Espoir qu’enfin une solution mette fin au règne de la famille Gnassingbé et que le pays retrouve sa prospérité. Inquiétude, mêlée de désespoir et de révolte (souvent intériorisée) que ce dialogue soit semblable aux précédents : échec ou accord non tenu…

Prévu sur 10 jours, il débute véritablement le 19 février, après, au préalable, avoir adopté un règlement intérieur… Y participent sept membres de l’UNIR et autant de représentants des 14 partis d’opposition (mais pas directement le gouvernement). Ces derniers posent comme préalable à toute négociation, les exigences suivantes :

  1. la libération de tous les détenus politiques arrêtés depuis le 19 août dans le cadre des manifestations ainsi que ceux arrêtés dans l’affaire des incendies des marchés de Lomé et de Kara [4].
  2. L’arrêt des poursuites iniques dans l’affaire des incendies criminels des marchés de Kara et Lomé.
  3. La levée de l’état de siège de fait des villes de Sokodé, Bafilo et Mango.
  4. L’effectivité du droit de manifester sur toute l’étendue du territoire national.
  5. La restitution effective de tous les engins et matériels saisis à l’occasion des manifestations [5].
  6. Le retour des exilés et des déplacés.
  7. L’arrêt immédiat des persécutions, arrestation, poursuites abusives et violences à l’encontre des militants et dirigeants de l’opposition.

Dans la foulée, le président libère certains prisonniers, en gracie d’autres… dont des personnes non jugées ! Tino Kossi : "Elles ne sont que la normalisation d’une anormalité créée par son pouvoir" qui conclut son article du 23 février "Un simple engagement de Faure Gnassingbé à quitter le pouvoir en 2020 (soit à l’issue de son mandat) lui vaudra des lauriers de la part de ces mêmes populations qu’il martyrise".

Ce dialogue, prévu sur dix jours, a tourné court dès le 23 février… Avec, en langage diplomatique, un communiqué qui précise "Les parties ont convenu de se retrouver à une date ultérieure décidée ultérieurement" !!!. Les titres des journaux sont d’une autre tonalité : "La suspension avant le fiasco… 2020 : l’armée, le chantage de Faure… Le pouvoir tombe les masques… Les coulisses d’un dialogue mort-né…"

Présent en février le calme règne ; à la fin de ce mois, face à l’échec patent, l’opposition programme de nouvelles marches en affirmant sa volonté "cette fois-ci nous irons jusqu’au bout, quoi qu’il en coûte" me dit un jeune…

Et la population ?

Le magazine Indice (proche du pouvoir) de janvier 2018, dans un article de Denise Eyram Alhigo "Togo : comment mettre fin à la faim" évoque la situation très inquiétante du pays : "A ce jour d’après la FAO 0,8 millions de Togolais sont sous alimentés entre 2014 et 2016. 2,4 millions de personnes sont en situation d’insécurité alimentaire grave entre 2014-2016. 100 000 enfants de moins de cinq ans sont en situation d’émaciation et le nombre d’enfants qui ont un retard de croissance en 2016 est de 300 000, soit au même niveau qu’en 2005. Le nombre de femmes en âge de procréer et souffrant d’anémie est de 900 000 en 2016 (contre 700 000 en 2005). Des chiffres qui montrent la récente remontée de la malnutrition, de l’insécurité alimentaire et de la faim au Togo… Le phénomène de la faim est moins accentué dans les villes qu’à la campagne". En effet, une majorité de la population est dans une économie de survie où règnent les ventes à la sauvette de tout objet sur les trottoirs au milieu de la circulation (assurées par des enfants de 10 ans jusqu’à des anciens de 70 ans), les taxis-moto, activité favorite dans les centres urbains pour "gens fauchés", les petits travaux journaliers, etc. Dans ce contexte morose, les églises "business" prolifèrent. Elles exploitent le désœuvrement et le quotidien difficile en promettant des jours meilleurs… en échange, bien sûr, de dons réguliers… Ce qui ne contrecarre pas un fétichisme omniprésent, car "s’il y a 25 % de musulmans et 50 % de chrétiens, il y a 100 % d’animistes" (Kudzo). La société civile a du mal à se faire entendre, perçue comme inféodée à l’opposition. Les dysfonctionnements sociétaux sont majeurs, durant ce mois de février, nombre d’écoles et de structures de santé sont fermées, le personnel en grève…

Des initiatives

Dans ce contexte des initiatives naissent ici ou là à grand renfort de courage et d’abnégation de la population.
Nagbati est un village du nord du pays de 500 habitants, près de Mango, tous éleveurs et cultivateurs.
En 2007, las de voir leurs enfants trainer, sur les conseils du chef de village, les parents décident de construire de leurs propres mains une école. Il fallut quelques mois pour d’abord confectionner les briques en banco (terre), puis de construire leur école, le toit couvert de chaume.
Les parents se cotisent pour assurer le salaire de l’instituteur (un jeune du village scolarisé jusqu’en seconde) - une vingtaine d’euros par mois -… leur motivation et leur persévérance remontent jusqu’au bureau de l’inspecteur du primaire de Mango, qui d’une part les met en lien avec l’association Aide et Action afin de développer certaines actions (formation des enseignants, lutter contre les violences, sensibiliser à la participation des filles, etc.). D’autre part, il se bat pour que, grâce au concours de l’Unicef un bâtiment soit construit en dur, car au fil du temps l’école n’a pas survécu aux intempéries et les cours se tiennent désormais… sous les arbres (quand il ne pleut pas). La dynamique se poursuivant aujourd’hui, deux des trois enseignants sont financés par L’État (et le troisième toujours par les parents).

Qu’il en faut du courage, de la motivation, de la persévérance pour ces parents "éloignés de tout" dont la quasi-totalité n’a jamais été scolarisée afin de bâtir, pas à pas, un projet pour leurs enfants, concevoir que le développement,une évolution positive ne se réalisera pas sans compétences et qu’il faut les acquérir dès le plus jeune âge.

"Une des grosses carences de la formation professionnelle c’est qu’elle ne prend pas suffisamment en compte les aspects concrets, qu’elle ne développe pas la capacité d’agir des jeunes. Tant et si bien que lorsqu’ils se trouvent en situation d’activité, ils exécutent mais n’ont pas d’esprit d’initiative me dit Ruth, serveuse dans un restaurant. Cependant, ici ou là, des jeunes cherchent à développer une activité qui leur permet de sortir de cette notion de survie pour envisager plus sereinement l’avenir. Je pense à Rose qui avec sa sœur a conçu un élevage porcin et se débat dans des méandres administratifs, à Essinu qui vient de créer un restaurant servant une dizaine de repas le midi, à Idrile qui a emprunté pour acheter de la vaisselle afin de la louer lors de manifestations…
Aimé, avec son mari et l’appui financier d’un ami luxembourgeois vient de créer la société Africa Innovation Management pour assurer la gestion de la savonnerie Kari-Kari. C’est une activité porteuse "car il ne s’agit pas de produits périssables". Elle emploie des saisonniers en fonction des besoins. "Ils sont payés à la tâche et sur une bonne journée, ils peuvent se faire 6000 Fcfa (9 €) alors que le salaire mensuelle plus courant est de 40 à 50 000 Fcfa". Confection uniquement à partir de produits locaux avec des huiles essentielles, des parfums naturels (chocolat, framboise, bleuet…). Une gamme de 9 savons dont les vertus thérapeutiques et hygiéniques viennent d’être certifiées par un organisme indépendant. Aujourd’hui s’ouvre la phase de distribution dans les pharmacies et les grandes surfaces… Oui, oui, il en faut de l’énergie, de la volonté, de la détermination pour ces jeunes, car les soutiens de L’État n’existent guère ; "j’ai été primée par L’État et récompensée par un prêt bancaire, mais il n’a été débloqué que deux ans plus tard avec un remboursement sans différé ce qui a grandement perturbé l’avancée de ce projet".

"On en a ras le bol, me dit Adzoto. On aspire à un changement radical à la tête de L’État car, comme nos parents, nous n’avons connu que la famille Gnassingbé à la présidence et l’on voit où cela nous mène. Nous les jeunes, on ira jusqu’au bout. On veut se construire un avenir !" L’éditorialiste du quotidien Liberté du 12 février, reprend la citation de Gandhi, qui pourrait se graver au front de la détermination populaire en ce mois de février "Tout compromis repose sur des concessions mutuelles. Mais il ne saurait y avoir de concessions lorsqu’il s’agit de principes fondamentaux !"

[1majoritairement reposant sur quelques individus, 113 partis politiques sont recensés dans ce pays de 7 millions d’habitants

[2Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest

[4En janvier 2013, en l’espace de 48 heures, les marchés de Lomé et de Kara partent en fumée. La police ordonne l’arrestation de plusieurs leaders de l’opposition, qui sont inculpés… Toujours au point mort, l’enquête révèle que ces incendies furent déclenchés par du kérosène… dont les réserves se trouvent à l’aéroport de Lomé gardées scrupuleusement par l’armée… Un rapport rédigé par un organisme indépendant allemand, remis à Faure Gnassingbé, demeure toujours secret.

[5"Certaines mesures d’apaisement dont les autorités se prévalent ont été mises en œuvre avec des actes de sabotages dignes d’un État voyou. Il en est ainsi de l’ajout délibéré de gros sel dans les réservoirs d’essence des véhicules restitués à leurs propriétaires" (Coordination Togo Debout)

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