Urgent : la démocratie assassinée au Brésil Chronique d’un coup d’État

Publié le :

Suite à la décision d’un juge brésilien, le 5 avril, de jeter en prison l’ex président du pays, Luiz Inácio Lula da Silva, pour corruption, sans preuves indubitables de sa culpabilité, nous avons reçu de João Sette Whitaker Ferreira, universitaire de Sao Paolo, le message suivant :

Chers amis, la situation par ici est très grave. Je vous fais parvenir un texte que j´ai écrit, avec l’espérance que vous le fassiez circuler le plus possible.
Amicalement, João

Note de la rédaction : João Sette Whitaker Ferreira, urbaniste et professeur à l’Université de São Paulo, a aussi été secrétaire du logement dans l’équipe de l’ancien maire de Sao Paulo Fernando Haddad. Auteur de nombreux travaux sur les inégalités dans les villes brésiliennes, il a également été Secrétaire municipal du Logement à la mairie de São Paulo pendant la dernière année du mandat de Fernando Haddad (Parti des Travailleurs), soit jusqu’à fin décembre 2016. A la lumière de cette expérience d’un an, il livre son regard, engagé à gauche, sur les maux de son pays. Nous avons décidé de le partager avec les visiteurs de ce site.

Chronique d’un coup d’État

La prison pour Lula, décrétée ce jeudi soir (5 avril) marque l’apothéose d’un coup d’État minutieusement préparé et mis en route depuis 2014. Les versions des grands médias en Europe ne font que reproduire celles des 5 grands groupes de communication brésiliens, tous dans les mains de 5 grandes familles impliquées dans le coup d’État. Voici une chronologie explicative des événements. Merci de le faire circuler de toute urgence. La situation au Brésil est des plus graves et demande la solidarité internationale.

Acte 1 - renverser un gouvernement légitimement élu

  1. Dans un premier temps, la stratégie est d’annuler un gouvernement légitimement élu. Aecio Neves, le candidat du PSDB (droite) vaincu par Dilma Roussef aux présidentielles de décembre 2014 (aujourd’hui en disgrâce à cause de multiples accusations de corruption), donne le ton dès le mois de juillet 2015 de ce qui serait la stratégie du coup d’État, alors que la présidente Dilma, n’avait (ni n’a) AUCUNE accusation de corruption contre elle : "nous n’avons pas perdu l’élection à cause d’un parti politique, nous l’avons perdue à cause d’une organisation criminelle". Pour conclure que "à la fin de son gouvernement, je ne sais pas quand ce sera, mais probablement plus vite que certains l´imaginent, les Brésiliens seront devenus plus pauvres". Ce climat de confrontation était posé dès le premier jour de mandat de la présidente, puisque la Chambre des Députés, où elle n’avait plus la majorité, empêchait la présidente de gouverner en obstruant tout nouveau projet envoyé au parlement.
  2. Eduardo Cunha, député président du Congrès National et politique submergé d’accusations de corruption (aujourd’hui en prison, depuis près de deux ans), se déclare "ennemi mortel de la Présidente refusant d’entrer dans ses schémas corrompus". Il déclara publiquement qu´il la ferait tomber. Excellente opportunité pour les barons de la politique et de l’économie Brésilienne, associés aux grands médias et à Aecio Neves et son PSDB, pour le laisser faire et créer l’instabilité politique nécessaire. Son jugement pour corruption, qui l’entraînerait en prison, serait repoussé après l’empêchement de la présidente, quand il ne serait plus utile.
    Sans réussir à trouver des accusations de corruption contre Dilma qui, au contraire, ne recevait plus les députés dans son cabinet, à cause du clientélisme de ceux-ci, le Congrès décida de déclarer illégale une opération comptable-fiscale que TOUS les 26 Etats brésiliens pratiquaient, en plus de certaines municipalités : celle d’avancer en novembre-décembre le budget de l’année suivante, en prenant des prêts auprès des banques de l’État, pour ne pas interrompre pour les Brésiliens très pauvres les paiements de projets sociaux comme la "bourse famille". Ainsi, en élevant ce qui était au pire une infraction administrative à la catégorie de "crime de responsabilité", non seulement le Congrès rendait cette opération illégale, mais elle devenait le seul type de crime qui peut provoquer une demande d’impeachment par le Congrès.
    La grande presse transforma cette infraction en une figure de publicité politique, lui donnant un nom plus assimilable par la population : les "pédalages fiscaux". Dès lors, n’importe quel chauffeur de taxi au Brésil devenait capable de discourir pendant des heures combien ce crime était grave et équivalent à de la corruption.
    Après une série de manœuvres, certaines illégales mais faites avec l’appui déclaré du pouvoir judiciaire (comme des écoutes inconstitutionnelles dans la résidence de la présidente, ou l’empêchement de nommer Lula ministre pour aider à empêcher la crise, soi-disant car il était en procès, alors qu’aucune inculpation ne l’en empêchait), le Congrès vota la destitution de la présidente. Les Sénateurs devant aussi voter, ont été publiquement "achetés" par le vice-président (et futur président) avec des postes importants pour leurs alliés dans la nouvelle administration. 
    Il faut savoir aussi que Lula et Dilma, mais aussi Cardoso, leur prédécesseur du PSDB, avaient comme vice-présidents des gens du parti le plus corrompu et "gouvernementiste" du Brésil, le PMDB qui, ayant comme tactique de ne jamais s’éloigner du pouvoir, faisait des accords avec n’importe qui pour avoir la vice-présidence. Ayant un grand nombre de députés, leur appui était nécessaire pour tout président obligé d’avoir une majorité au parlement. Mais Dilma allait se faire trahir par son vice-président, aujourd’hui le président-usurpateur, Michel Temer, lui même mêlé à des dizaines de cas de corruption.
    Montrant à quel point tout cela était une farce, le Congrès décida de destituer Dilma, mais en lui laissant comme "prix de consolation" ses droits politiques. Une aberration constitutionnelle puisque l’impeachment devrait enlever les droits politiques pour 8 ans. Mais à ce moment, la Constitution brésilienne ne valait déjà plus rien. La Cour Suprême, dans sa première démonstration de servitude envers les pouvoirs dominants, présida cette opération d´inconstitutionnalité en lui donnant des airs de légalité.
    Des milliers de personnes vêtues avec le maillot jaune de la "seleção" sont allées dans les rues demander et appuyer la chute de Dilma. Elles ont été convoquées par des campagnes massives de la presse, de grands magasins, de banques, qui financent par milliards ces campagnes dans les médias . "descends à la rue toi aussi", "le géant Brésil se réveille", etc., étaient les slogans créés pour ces campagnes. La presse a reproduit ces photos, qui font le tour du monde.
    Ce que la presse ne montre pas, systématiquement, et que les Français n’ont probablement pas vu, c’est qu’à chaque manifestation de ce type, une autre, trois fois plus grande, réunissait des centaines de milliers de partisans de Dilma et de Lula dans les rues brésiliennes. La manière dont ces photos ont été escamotées par les médias mériterait des thèses en journalisme. Heureusement, les réseaux sociaux montraient la force des manifestations en faveur de Lula et Dilma.
    Eduardo Cunha, devenu inutile, est l’objet d’un procès "exemplaire" et est envoyé en prison. Plusieurs scandales dans la presse montrent qu´il reçoit probablement des paiements élevés pour maintenir son silence.
    Mais la classe moyenne brésilienne, celle qui justement avait le plus bénéficié de la croissance économique sous Lula, révélait tout ses préjugés envers les plus pauvres : un président ouvrier et sans université ne pouvait qu’être un bon à rien, il ne pouvait être là que pour voler, la présidente qu’il avait mise à sa place ne pouvait être qu´une voleuse et une incapable, et en fin de compte, elle était une femme et de plus parrainée par un analphabète. Ce discours sournois gagna de la force, grâce à des financements importants dans tous les médias. Malgré toute sa popularité auprès des plus pauvres (qui pour la première fois, grâces aux politiques de Lula, commençaient à avoir accès aux universités) et des intellectuels, Lula perdit l’appui des classes moyennes et le Brésil se divisa.
    Lors des élections présidentielles de 2010 (quand Lula a réussi à faire élire Dilma pour la première fois), la droite et le PSDB avaient, comme dernier recours face à la popularité de Lula et de Dilma, ouvert la porte à l’extrême droite. José Serra, le candidat d’alors, avait invité les secteurs de l’extrême droite à prendre une part active à sa campagne. Sans succès. Mais le mal était fait : de plus en plus visible et sans se gêner avec la justice, qui au Brésil n’existe plus en tant que telle, le discours de la haine, du racisme, des préjugés contre les pauvres et les femmes, devenait de plus en plus libre et généralisé. Il servait, en fait, à dévaloriser toutes les politiques de Lula et Dilma envers les plus pauvres et les minorités.
  3. À peine six mois après l’empêchement de Dilma, le Congrès National vota à nouveau la LÉGALITÉ des pédalages fiscaux. Tout revenait dans l’ordre, et le nouveau président Temer, obtient en décembre 2016 sur le budget de 2017 un montant deux fois plus élevé que Dilma ne l’avait fait. Cependant, maintenant, c’était légal.
    Depuis, une série de scandales se succèdent : des assistants très proches du président sont surpris avec des valises bourrées d’argent, une écoute (autorisée) de la police fédérale surprend des dialogues du présidant visant à étouffer des témoignages qui peuvent l’impliquer. Le candidat vaincu par Dilma, Aecio Neves, est lui aussi accablé d’accusations de tous types. Il tombe en disgrâce politique mais n’a subi jusqu’à aujourd’hui aucune menace de prison. Un sénateur de son parti voit son hélicoptère appréhendé alors qu´il transportait 500 kg de cocaïne : le Sénateur n’est pas dérangé. Un autre sénateur dit, sous écoute : "il faut finir avec cette hémorragie, il faut finir avec cette opération", en se référant aux actions anti corruption.
    Dans une série télévisée produite par Netflix, ayant soi-disant comme thème les opérations de la "justice" contre la corruption au Brésil, dirigée par le polémique metteur en scène de la série Narcos, une phrase, exactement la même, est dite non pas par un sénateur corrompu du nouveau gouvernement, mais par le personnage d’un ex-président à la barbe blanche, qui rappelle en tout Lula. Tous les moyens sont utilisés pour confondre et faire de Lula le bandit numéro 1 de la corruption au Brésil.
    En même temps, le nouveau "président" met en route un processus de destruction systématique de toutes les conquêtes sociales obtenues depuis la Constitution de 1988 sous le gouvernement Lula : fin des lois travaillistes, révision de la retraite, réduction des terres indigènes, fin du programme de logements, et ainsi de suite.

Acte 2 - détruire le Parti des Travailleurs (PT) et son leader, Lula

Le problème est qu’avec tout cela, Lula, prédécesseur de Dilma, président responsable de la plus forte croissance économique au Brésil des derniers 30 ans, leader populaire incontesté, se voyait catapulter en première place de tous les sondages présidentiels, place qu´il n’a plus jamais quittée jusqu’à maintenant. Il n´était plus suffisant d’avoir destitué la présidente, il fallait à tout prix casser ce mouvement et la force de Lula.

  1. Sergio Moro, un juge de première instance, jusque là insignifiant, de Curitiba, dans le Sud du Brésil, où le mouvement anti-Lula est très fort, ainsi que le séparatisme par rapport au "Brésil pauvre (et non blanc) du Nord", décide d’ouvrir un procès pour corruption contre l’ancien président.
    Moro a quelques caractéristiques qui ne peuvent être ignorées : il est le fils d’un homme politique du PSDB, le parti d’opposition qui a mené l’empêchement de Dilma, son épouse est elle-même un cadre du parti dans son État (le Paraná). Moro est connu pour sa haine contre Lula, qu´il distille, même en étant juge, dans les réseaux sociaux. Il est connu pour appeler l’ex-président de "nine fingers", une allusion au fait que Lula a perdu un doigt dans un accident de travail quand il était ouvrier.
    Moro décide de persécuter Lula à partir de la construction d´une fable pittoresque. Une grande entreprise de bâtiment OAS aurait offert à Lula un appartement triplex à la plage (de près de 250 m²) en échange de faveurs de celui-ci dans des contrats avec Petrobras, le géant pétrolier brésilien (entreprise publique), que Lula a fait exploser dans les marchés mondiaux grâce notamment à la découverte, lors de son gouvernement, des réserves sous-marines du "Pre-Sel". Il se trouve que la femme de Lula (aujourd’hui décédée d’un épanchement cérébral à la suite de ces persécutions) avait en effet demandé à ACHETER cet appartement, en 2007, mais Lula s’était désisté de l’achat par la suite. Il n´y a mis les pieds qu´une seule fois dans sa vie, et l’appartement, en construction jusqu’à il y a quelques mois, n’a jamais été à son nom ni à celui de sa femme. Il est toujours au nom de l’OAS. Les huit premiers témoins d’accusation ont innocenté Lula du moindre rapport avec cet appartement. Dans les séances de jugement de Lula auprès du Juge Moro, Lula n’a cessé de répéter (les vidéos sont disponibles sur internet) : "Mr. le Juge, s’il vous plait, montrez moi les preuves que je suis le propriétaire de cet appartement, et je me présente immédiatement pour être emprisonné volontairement". Moro ne les a jamais eues.
  2. Devant trouver des preuves, l’action suivante a été de pousser les versions que cet appartement était la pointe d’un iceberg d’un réseau de crimes et de corruption qui aurait à sa tête Lula, avec comme acteurs les principales entreprises de bâtiments et d’infrastructure du pays qui, parce que c´était légal, finançaient TOUTES les campagnes électorales (celles du PSDB aussi - c´est Dilma, justement, celle qui a approuvé la loi interdisant le financement des campagnes par les entreprises privées au Brésil). C´est un peu comme si un juge français décidait d’impliquer n’importe quel président de toutes les affaires concernant Lafarge (et ses affaires acev l’EI), Alstom (accusée de corruption au Brésil dans les chantiers du métro), Elf, Bouygues et Cie. Il y aurait effectivement de quoi piocher beaucoup de choses. La question est de réussir à prouver à quel point un président connait et contrôle toutes ces magouilles, et à quel point il doit en être responsabilisé. Ce serait bien utile et intéressant que cette discussion soit faite, mais dans le cadre de la loi, en ayant des enquêtes sérieuses, des preuves et toutes les échéances et appels garantis. Mais non, au Brésil cela à été utilisé par Morto comme arme de persécution politique. Sans preuves concrètes.
    En faveur de Lula, il faut savoir que si le gouvernement précédent, de Cardosos, du PSDB, avait en huit ans, donné l’ordre pour lancer 48 opérations anti-corruption de la Police Fédérale, Lula et Dilma, en 12 ans, en ont ordonné 2226 ! De plus, c´est Lula qui a restructuré la même Police Fédérale pour augmenter sa capacité à atteindre la corruption. Le plus insolite, cependant, est la démesure de l´accusation. Dans un pays où les propriétaires des chaines de télé et les grands milliardaires possèdent - illégalement - des îles entières, avec des villas non autorisées de quelques milliers de m² et de quelques millions de dollars, Moro et sa troupe d´accusateurs ont fait passer l’idée que Lula accepterait de faire de la corruption pour des contrats du géant pétrolier contre un appartement de moins de 300 m² dans une plage de classe moyenne du littoral de São Paulo. L’acceptation de la crédibilité de cette accusation n’a d’explication que dans les préjugés intenses existant au Brésil envers les plus pauvres : "Lula ne sait même pas être corrompu, Lula négocie ce qui est à sa hauteur, le monde des villas et des millions n’est pas pour lui", c’est la base de ce discours médiatique.
    Le plus impressionnant est qu´une simple recherche sur Google montre que Cardoso, ancien président du PSDB (avant Lula) a eu une ferme reconstruite par une de ces entreprises (Camargo Correa), qui a même construit dans les terres voisines une... piste d’atterrissage permettant de recevoir... des Boeings ! Cardoso est aussi impliqué dans des accusations d’avoir acheté un appartement dans le quartier le plus cher de São Paulo à un prix des dizaines de fois moindre que celui du marché. Rien de tout cela, cependant, n’est motif d’enquêtes ou de procès.
    Il faut bien comprendre qu’en 14 ans au pouvoir, le PT a commis beaucoup d’erreurs et s’est probablement impliqué dans plus d’une affaire douteuse. La corruption est endémique au Brésil depuis 500 ans et ce n´est pas un gouvernement qui, d’un seul coup, l’arrêtera. Le PT n’est pas exempt d’avoir fait de mauvais choix et d’être entré bien des fois dans la logique de la politique historique brésilienne (mais quand même beaucoup moins que les autres partis, étant encore le seul à exercer des gouvernements tournés vers les intérêts des plus pauvres). Mais il ne faut pas confondre les choses : sous l’excuse d’une fausse lutte contra la corruption, ce que les élites brésiliennes, et surtout la Justice ont mis en place est en fait une persécution qui met en échec toute la démocratie.
    Pour obtenir des "preuves", quelles qu’elles soient, Moro innove du point de vue juridique. Il reçoit de la Cour Suprême, et c´est la sa deuxième action en faveur du Coup d’État, que les gardes à vue se transforment en prison indéterminée. En 2016, après la destitution de Dilma, la Cour Suprême prend une décision encore plus polémique : par 6 voix contre 5, elle décide d’interpréter un texte clair de la constitution, selon lequel au Brésil une personne ne peut être emprisonnée qu’une fois terminés tous les appels possibles. La Cour Suprême décide que non, qu’après la deuxième instance une personne peut être emprisonnée, alors que les appels aux instances supérieures courent encore.
    Cette décision est importante pour comprendre ce qui se passe aujourd’hui avec l’emprisonnement de Lula.

Ces deux décisions de la Cour Suprême permettent que le juge Moro mette en place une méthode de chantage juridique : il envoie en prison des personnes ayant une quelconque relation avec Lula, et promet leur libération s’ils acceptent de faire des délations. La presse laisse échapper que dans l’un des cas, la demande fut encore plus spécifique : "je vous laisse sortir si vous me présentez des accusations CONTRE LULA". C´est de là qu’est venue "l’accusation de l’appartement triplex".
Mais lorsque l´une de ces délations dit que le Juge Moro lui-même aurait demandé 2 millions de Reais pour permettre une libération, elle est vite cachée par la presse et oubliée.
Le procès suit son cours, pendant que la population est harcelée par une campagne intense de diffamation de Lula et de Dilma. À chaque nouvel épisode du procès, alors que de plus en plus le manque de preuves se faisait sentir, les élites sortent leurs casseroles pour les battre dans les vérandas des appartements de luxe. La population plus pauvre a de plus en plus de difficultés à suivre les méandres juridiques de l’affaire. La classe moyenne fête la "fin de la corruption" alors que le gouvernement en place est probablement l’un des plus corrompus de l’histoire du Brésil.
Il n´y avait pas d’autre issue possible. Alors qu´un procès au Brésil dure des années à cause de la morosité du pouvoir judiciaire, celui de Lula sous le Juge Moro est conclu à une vitesse record. Sans preuves, Moro condamne l’ex président, toujours loin devant dans tout les sondages présidentiels, à 9 ans de prison. Une petite ironie envers le "nine fingers" ? C´est très possible. Le juge qui ne met que des chemises noires avec cravates rouges, rappelant des moments si sombres de l’histoire du monde, n´a plus aucun scrupule.

Un livre signé par plus de 200 juristes brésiliens est publié, sans aucune couverture médiatique. Ils y dénoncent l’inconsistance du jugement de Lula sur une affaire sans preuves concrètes. Les arguments du Juge Moro sont si peu solides que lui-même entre en contradiction plusieurs fois et assume ne pas avoir de preuves. Les promoteurs de l’accusation disent qu’ils n’ont pas de preuves, mais une "conviction de la culpabilité de Lula". Depuis, au Brésil, vous pouvez vous faire incarcérer lors d’une garde à vue suite à une simple "conviction" du juge. C’est ce qu’ils vont faire, d’ailleurs, en poursuivant cinq Présidents des plus grandes Universités Fédérales du pays, les emmenant en prison dans des opérations policières avec mitraillettes et camions blindés (alors que la loi prévoit avant toute chose une convocation amiable devant le juge) pour des affaires insensées comme "des erreurs de note à l’achat de machines photocopieuses". L’objectif de tout cela ? Montrer à la population que les universités fédérales, objet d’une des actions les plus impressionnantes du gouvernement Lula, avec la création d’une centaine de campus partout au Brésil, n’est en fait qu’un antre de corruption de la "machine criminelle" du PT. L´un des recteurs, trop humilié par ces événements, se suicida. Mais cela n’a semblé déranger personne outre la communauté de gauche des réseaux sociaux.

Les avocats de Lula font appel à la deuxième instance, un jugement fait par un collège de trois juges. Encore une fois, une procédure qui dure plus de deux ans pour les gens communs. Pour Lula, elle ne dure que quelques mois. Pire, le président de ce jury annonce dans les réseaux sociaux que le procès de Lula qu´il va juger "est juridiquement impeccable" alors que formellement et légalement il n’était pas censé l’avoir reçu, étant encore sous la tutelle de Moro ! Ce jury fait un jugement éclair, avec des arguments semblables, alors que les votes devraient être censés indépendants. Ils montent chirurgicalement la peine de Lula à 12 ans et 2 mois. Pourquoi cette précision ? Car le "crime" non prouvé de l’appartement remontant à plus de dix ans, en dessous de cette peine Lula aurait le droit de la purger en liberté. Les méandres du coup d’État sont plein de petits détails.

Acte 3- Les militaires entrent dans le match. La Cour Suprême sous chantage. Lula en prison

Il reste que la Cour Suprême avait, rappelez vous, jugé pour l’emprisonnement en deuxième instance. Lula pouvait donc être incarcéré. Mais ses avocats, invoquant que la Constitution avait été changée de manière opportuniste, demandent une révision de cette décision et en même temps ils demandent à la Cour Suprême un Habeas Corpus pour que Lula ne soit pas emprisonné.
Les rites "normaux" de la Cour Suprême suggèrent, par les dates chronologiques des demandes, qu’elle juge tout d’abord l’inconstitutionnalité de la décision sur la prison en deuxième instance. Cependant, Carmen Lucia, la présidente de la cour, sait que probablement ce vote ira défaire la décision polémique antérieure, car un des juges avait annoncé avoir changé de position, ce qui annulerait la prison de Lula et le besoin de l’Habeas Corpus demandé. Elle inverse donc l’ordre, et décide de juger d’abord le habeas corpus de Lula. Ainsi, même si, Dieu sait combien de temps après, la Cour revient sur sa décision, Lula aura déjà été emprisonné.
La veille du jugement final, ce dernier 4 avril, la mobilisation de la droite pour faire pression pour la prison de Lula est extrême. Les casseroles retentissent dans les vérandas des riches bourgeois. Les médias convoquent à des manifestations jaunes et vertes en faveur de la prison. Un géant de la communication du pays, l’entreprise SKY, émet un courriel à ses employés les autorisant à participer des manifestations sans leur couper le salaire de la journée. 
Le même jour, un Général à la retraite dit clairement dans une entrevue : "Si la Cour Suprême ne vote pas la prison de Lula, l’armée interviendra". Quelques heures après, le Chef d’État Major des armées lui-même émet un tweet de chantage. Sortant de ses attributions constitutionnelles, qui lui interdisent de se prononcer sur des questions politiques, il écrit : "l’armée se solidarise avec les désirs de tous les citoyens "du bien" de condamner l’impunité", et "se maintient attentive à ses missions institutionnelles". Le message ne pourrait être plus clair.
Bien que l’armée de l’air ait quant à elle fait un communiqué bien plus rassurant, et contraire aux dires du commandant en chef, montrant que même dans les armées les avis sont partagés, l’action de ce dernier a eu l’effet souhaité. Une des juges de la Cour Suprême change d’opinion, répétant le score contre Lula de 6 votes contre 5 en faveur de sa prison. Un vote tellement bizarre que cette Juge dit textuellement qu´elle émet un vote qu´elle juge elle même anticonstitutionnel. La peur des militaires ?

La Cour Suprême annonce donc que Lula peut être emprisonné "une fois terminés tous les appels en deuxième instance", ce qui pourrait encore durer 15 jours, étant donné que des appels étaient encore possibles et légalement déposables. Mais la justice, le droit de défense, la présomption d’innocence sont des valeurs juridiques périmées au Brésil, en tout cas pour Lula, et sûrement pour les sympathisants du PT. En moins de 24 heures, encore une fois de manière illégale, Moro donne l’ordre de l’emprisonner.
Des milliers de militants ont encerclé le siège du syndicat des métallos de São Bernardo, berceau de la carrière politique de Lula. Accompagné de sénateurs, et du peuple qui le soutient, Lula ne s´est pas présenté à la justice.
Encore une fois, Moro montre que sa persécution acharnée contre Lula passe au dessus non seulement des lois et de la Constitution, ce qu’il peut faire grâce à la bienveillance d’une Cour Suprême dont le rôle serait de protéger la Constitution, mais aussi des risques sociaux de provoquer une partie imposante de la population. Celle qui, dans les sondages de la semaine dernière, mettaient Lula chaque fois plus loin devant dans la course á la présidence. Tous les débouchés sont maintenant possibles pour cette crise, y compris les plus tragiques.

Le Brésil n’a plus de démocratie, son gouvernement élu a été déchu par des manœuvres dignes des pires mafias. La volonté démocratique du peuple est violée par des décisions à chaque fois plus illégales. Les militaires sont aux aguets. La presse continue son action irresponsable. Le pays est divisé. Le monde n’est plus capable de suivre les subtilités de ce coup d’État ignoble.
Comme l’observe un jeune sur les réseaux sociaux, ceux-ci "fêtent" la prison de Lula avec, comme les Brésiliens sont blagueurs, des messages ironiques innombrables. Ils se moquent de son niveau de scolarité, de son doigt en moins, des homosexuels qui "devront maintenant quitter le pays", de "l’intelligence" de Dilma (une femme), des pauvres, des sans-terre, des noirs, qui maintenant seront "obligés à travailler au lieu de vivre aux dépens du gouvernement", de la "mort de la gauche". La corruption n’est jamais citée.
C’est le portrait du Brésil qui émerge des décombres d’une démocratie ravagée.

Note complémentaire du CIIP :
Pour illustrer l’émotion considérable provoquée dans le monde lusophone et au delà par l’emprisonnement de Lula, nous publions ci-après le message personnel que lui a adressé Boaventura de Sousa Santos, professeure de sociologie à l’université de Coimbre, Portugal, diffusé sur internet :

Cher Président Lula
Quelle magie est la vôtre pour être aujourd’hui le garant de la démocratie brésilienne, le symbole d’espérance pour des millions de Brésiliens clamant votre nom dans tout le pays et dans de nombreuses cités à l’étranger ? Quelle magie est-elle pour donner avec tant de courage, au milieu de tant de souffrances personnelles, cette extraordinaire leçon de dignité et d’humanité ? La réponse est bien facile : votre simplicité, cher Président, est telle que vos bourreaux ont sous-estimé la grandeur qu’elle comporte. Ils étaient déjà petits, maintenant ils sont minuscules et resteront ainsi pour l’histoire, l’histoire dans laquelle vous brillez déjà et brillerez toujours.
Je vous embrasse avec émotion et beaucoup d’amitié,
Boaventura de Sousa Santos

Point de vue sur...

AgendaTous les événements

août 2018 :

juillet 2018 | septembre 2018