Assassinat de Marielle Franco, emprisonnement de Lula : où va le Brésil ?

Publié le : - Date de modification : , par  Jo Briant

S’il est un pays qui va très mal, c’est bien le Brésil, s’il est un peuple qui souffre c’est bien le peuple brésilien. Une scène parmi d’autres qui transpire l’indécence et surtout l’exclusion sociale ultra violente : mi-mars 2018, près de Salvador de Bahia (au Nordeste), 450 familles "sans toit", qui s’étaient installées récemment sur une colline et érigé des baraques de fortune avec tiges de bambou, plaques d’aggloméré, toiles de plastique, sont chassées brutalement à l’aube par la police militaire qui détruit tout, molestant les récalcitrants. Sous le regard placide d’une escouade de policiers, des employés municipaux remplissent une benne à ordures avec les restes dérisoires de ce qui fut l’"occupation Tubarão". L’ordre est venu du gouvernorat de Bahia, l’État dont Salvador est la capitale… pourtant tenu par le Parti des Travailleurs, le parti brésilien le plus progressiste ! Ce saccage donne à voir toutes les dimensions de la crise de l’habitat urbain. Fin juin 2015, on estimait à 7 millions le nombre de familles en mal d’habitation, soit environ 22 millions de Brésiliens (11% de la population). S’appuyant sur la Constitution, qui reconnaît à la terre une "fonction sociale", le MSTB (mouvement des sans-toit) de Bahia organise l’occupation des parcelles "vides", le propriétaire s’exposant à l’expropriation en cas de revendication légitime.

Avant d’évoquer la situation gravissime à laquelle est confronté aujourd’hui le peuple brésilien, un bref rappel historique. 1961, élection de Joao Goulart, progressiste, qui se prononce aussitôt pour une réforme agraire (1% des propriétaires détenaient et détiennent toujours 50% des terres) et le droit de vote des analphabètes. Il s’attire aussitôt les foudres des élites et est renversé par les militaires. Une dictature militaire qui sévira – au moins 500 opposants tués - jusqu’en 1985. 2002 : Lula, originaire du Nordeste, ancien syndicaliste sidérurgiste, représentant du Parti des Travailleurs (PT), est élu avec plus de 60% des voix au second tour des Présidentielles. "D’ici la fin de mon mandat, plus aucun Brésilien ne souffrira de la faim", promesse tenue. Mais il ne remettra pas en question le système libéral productiviste et en partie corrompu. Dilma Roussef, issue également du PT, lui succédera début 2012, continuant la même politique sociale et politique… mais destituée en 2016 par la fraction la plus corrompue de la société brésilienne, remplacée par un certain Michel Temer, représentant des possédants notamment des gros propriétaires terriens.

Lors du Festival social mondial de Salvador - du 13 au 17 mars dernier - la réalité sociale brésilienne s’est exprimée fortement. D’une part, une marche spontanée d’hommage s’est déroulée aussitôt connu l’assassinat de Marielle Franco, élue noire, sociologue et militante des droits humains notamment au Brésil. Liz, étudiante brésilienne, décrit lors de ce Forum une "extermination" en cours dans les quartiers périphériques du Brésil. Être jeune et noire, c’est le profil le plus à risque dans ces quartiers, notamment les favelas. L’assassinat de Marielle Franco est à l’évidence un crime raciste. C’est aussi un "féminicide", clame une Brésilienne sur une pancarte.

"L’ère Temer compte déjà plus de 100 assassinats dus à des conflits agraires"
Source : Autres Brésils

Cet empire dévorant de l’agro-industrie et pétrole "vert"… et maintenant ? Quel espoir ?

Le Brésil se place parmi les tout premiers producteurs agroalimentaires et agro-industriels du monde : café, canne à sucre, soja - le plus souvent transgénique -, coton, cacao, agrumes, pâte à papier et cellulose, viande bovine et porcine (répondant à la surconsommation européenne de viande et impliquant la substitution galopante catastrophique des prairies à la forêt amazonienne), sans oublier les agrocarburants pour produire le fameux éthanol. Un modèle de développement imposé par les gros industriels et les gros propriétaires, ceux-là même qui ont destitué Dilma Roussef, imposé l’emprisonnement – pour douze ans ! - de Lula, empêchant ainsi ce dernier de se présenter aux prochaines élections présidentielles (octobre 2018).

Et qui envoient la police militaire dans les favelas pour "liquider" officiellement les trafiquants de drogue mais aussi les opposants et les militant.e.s comme Marielle Franco. Oui, le tableau est bien sombre, les acquis sociaux conquis avec Lula et Dilma Roussef, même si leurs options productivistes et libérales étaient plus que contestables, ayant été abolis. La malnutrition voire la famine est réapparue, le chômage notamment des jeunes est massif. Il y a la destruction des lois sur le travail, et un amendement constitutionnel adopté récemment par la droite gèle tous les investissements sociaux pour vingt ans ! Un véritablement démantèlement social, humain.

Un espoir : on peut observer depuis plusieurs mois - et le dernier Forum social mondial ne peut que renforcer cette tendance - une alliance très large regroupant des mouvements sociaux, des artistes, divers secteurs de la société et un parti politique tel que le PSOL (Parti socialiste et liberté) pour porter un projet de résistance face à cette régression, ainsi qu’une perspective pour le peuple brésilien. A nous citoyen.ne.s français.es de rester attentifs à la réalité sociale brésilienne et d’apporter, dans la mesure de nos forces, notre attention et notre solidarité.

Article publié dans Inter-Peuples n°266, mai 2018

Lire aussi : Urgent : la démocratie assassinée au Brésil

Point de vue sur...

AgendaTous les événements

juillet 2018 :

juin 2018 | août 2018