La Catalogne toujours sous tutelle

Publié le : - Date de modification : , par  Pilar De Bernardy

L’article 155 (le contrôle politique des communautés autonomes par l’État) est toujours en vigueur. Ernest Maragall déclare, en s’attaquant au chef du gouvernement central Mariano Rajoy : "L’Etat espagnol ne sait pas gagner ni convaincre, il sait juste écraser, humilier, et châtier l’adversaire".
Le 21 décembre, lors des élections législatives régionales, convoquées par Madrid, les partis indépendantistes remportent la majorité des sièges. (70 sur 135) le PPe (Parti populaire) subit le plus grand revers de son histoire avec 4 sièges. Les partis indépendantistes ont élu à la présidence du parlement un séparatiste convaincu de l’ERC (Gauche républicaine de Catalogne) Roger Torrent qui dit : "je vais respecter les droits d’expression de ceux qui sont ici et aussi celui de ceux qui ne peuvent pas être ici". Une référence au fait que 8 dirigeants se trouvaient en prison ou en exil, tous poursuivis pour sédition, rébellion et malversation. "L’existence de prisonniers politiques est une honte pour l’Espagne" a précisé le nouveau président du parlement catalan.

La bataille avec Madrid s’engage

Les partis indépendantistes se mettent d’accord sur la candidature de Carles Puigdemont à la présidence de la Généralitat qui pourrait être investi à distance, les autorités de Madrid et les unionistes PP, Ciudadanos, PSOE (Parti socialiste ouvrier espagnol) s’y opposent fermement, le règlement interdit aussi cette investiture à distance. Ces partis - PP, Ciudadanos (CS), PSOE - bloquent toutes propositions de candidat à la présidences : celle de Jordi Sanchez le responsable de l’ANC (Association nationale catalane) élu et emprisonné, puis celle de Jordi Turull. Ils n’ont pas reconnu le résultat des élections démocratiques du 21 décembre et ont œuvré sans relâche pour empêcher coûte que coûte la formation d’un gouvernement catalan indépendantiste.

Nouvelle escalade dans la répression

Vendredi 23 mars, le juge Llarena de la Cour suprême espagnole ordonnait l’inculpation de cinq membres du gouvernement et du parlement (qui avaient été libérés en novembre) dont Jordi Turull. Il relançait un mandat d’arrêt à l’encontre de six dirigeant.e.s qui avaient opté pour l’exil en Belgique en Ecosse et en Suisse (dont Marta Rovira, secrétaire générale de l’ERC qui avait refusée de se rendre devant le juge). C’est dans le cadre de ce mandat que Carles Puigdemont a été arrêté dimanche 25 mars, à la frontière par la police allemande, avec la collaboration des services secrets espagnols, tout près de la frontière danoise.

La journaliste Mariá De Delas a expliqué que le problème dans la politique catalane est la judiciarisation : "car ce ne sont pas les élus, les représentants du peuple qui décident mais le Tribunal Constitutionnel",
L’Etat espagnol poursuit de sa vindicte les responsables catalans coupables d’avoir proclamé l’indépendance de leur région après le référendum de l’automne dernier.

Les réactions.

En Finlande, Danemark, Belgique et Suisse, Carles Puigdemont est invité à participer à des conférences. Dans la Tribune de Genève, on peut lire que "la visite en Suisse de l’ancien président de la Généralité de Catalogne, exilé depuis six mois à Bruxelles, irrite particulièrement Madrid". Philippe Mottaz, responsable éditorial du FIFDH (Festival du film et forum international sur les droits humains) n’y voit aucun obstacle. "En cette année de célébration du 70e anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l’Homme, nous avons aussi choisi de parler du droit à l’autodétermination, c’est-à-dire du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. La politique et les droits de l’Homme nous paraissent insécables", rétorque-t-il.

En Catalogne : Dès vendredi 23 mars, à l’initiative des Comités de défense de la République (CDR), il y a eu de nombreuses protestations citoyennes dans l’ensemble la Catalogne contre ces inculpations. Mais avec l’arrestation de Carles Puigdemont, les manifestations convoquées par l’ANC, Òmnium cultural et les CDR ont pris une autre ampleur (mobilisations dans les capitales provinciales et au-delà) ainsi que l’organisation de barrages routiers et autoroutiers. Des heurts ont eu lieu à Barcelone et Lleida où les Mossos (police catalane aujourd’hui sous le joug du ministère de l’intérieur espagnol - art. 155) et la police espagnole ont fortement réprimé. La mobilisation se poursuit aussi au-delà : Pays valenciens, Baléares, Madrid.

Police vs manifestants à Barcelone
Source : Secours rouge

Lundi 9 avril Puigdemont est remis en liberté sous caution par la justice allemande qui ne statuera que sur la prétendue malversation. Il est à Berlin.

Mardi 10 avril, des militants des CDR ont été arrêtés, considérés terroristes… pour avoir organisé les manifestations citées plus haut.

Au siège du parlement catalan, le responsable de l’assemblée Roger Torrent a poursuivi ses consultations et une nouvelle commission d’investiture sera organisée. Jordi Sanchez sera à nouveau proposé. Une lettre a été adressée au juge du tribunal Suprême, Pablo Llarena afin que Jordi Sanchez puisse sortie de sa prison pour assister au débat de son investiture en tant que président de la Generalitat.

Conscient d’un possible refus de la part du juge, R Torrent veut démontrer que cette proposition d’investiture d’un député ayant tous ces droits civiques, n’ayant aucune condamnation, met en évidence que c’est bien l’Etat espagnol lui qui l’empêche. Il est difficile de comprendre que le Tribunal Suprême décide de continuer avec la régression des droits politiques au lieu de les protéger. En tant que Président du Parlement, il a assuré que "c’est à moi à défendre ces droits et je les défendrai jusqu’aux dernières conséquences". Il a insisté sur la nécessité d’être capable de former un gouvernement mais pas à n’importe quel prix a-t-il précisé.

On ne vit pas l’apaisement, mais que cherche-t-on ? Veut-on jeter les indépendantistes dans des actions violentes alors que le pacifisme est une de leurs bannières ? Pour l’ensemble de l’Espagne, cette crise catalane ne cache-t-elle pas des problèmes sociaux espagnols comme la pauvreté, les inégalités, le chômage, le travail précaire et surtout n’étouffe-t-elle pas le débat sur la corruption qui frappe essentiellement le PP (parti le plus corrompu d’Europe) ? Est-ce vraiment une manière de faire de la politique en démocratie ?

Nous devons exiger partout la libération des prisonniers politiques, le retour des exilés, le retrait immédiat de l’article 155.
Soyons vigilants, la répression continue.

Article publié dans Inter-Peuples n°266, mai 2018

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