Françafrique : De port en port… les "bonnes" affaires du capitaine Bolloré

Publié le : , par  Jo Briant

24 avril 2018 : Vincent Bolloré - le milliardaire breton - est placé en garde à vue dans le cadre d’une affaire de corruption sur l’octroi des ports de Lomé au Togo et Conakry en Guinée. Un événement peut-être inattendu mais qui n’est pas le fruit du hasard. Il y a presque deux ans, la police anti-corruption déboulait dans les locaux du siège du groupe Bolloré à Puteaux. Initiée par une plainte d’un ancien associé franco-espagnol, Jacques Dupuydauby, l’enquête se dirige d’abord vers les méthodes suspectes employées en 2010 lors de la concession pour 35 ans du port de Lomé. Les documents trouvés tendraient à prouver des sous-facturations de prestations d’Havas - la toute puissante agence de publicité du groupe dirigé par Yannick Bolloré, le fils cadet du patron - dans le cadre des campagnes électorales victorieuses d’Alpha Condé en Guinée et de Faure Gnassingbé au Togo. Selon les informations du Monde, le milliardaire breton a été place en garde à vue dans le cadre d’une information judiciaire ouverte notamment pour "corruption d’agents publics étrangers" et portant sur les conditions d’obtention de deux des seize terminaux (cf. ci-dessous).

Amitiés, réseaux d’influence, corruption, dessous de table : tout un système mis en place dès les années 2000-2005. Un état d’esprit ami-ami qui s’étend à tout le continent. Aujourd’hui le groupe Bolloré possède 50 à 70% des ports d’Afrique de l’ouest. Et 20 à 30% des ports de l’Afrique de l’Est. Ahurissant… Ainsi, c’est sans appel d’offres que Vincent Bolloré gagne en 2004 le port d’Abidjan (Côte d’Ivoire). Le géant français y exploite seul le premier terminal à conteneurs, de même que le chemin de fer qui permet de transporter les marchandises dans les environs. Un monopole obtenu sous le régime de Laurent Gbagbo en 2004, de gré à gré. Après l’arrivée au pouvoir d’Alassane Ouattara, qui veut imposer la concurrence entre grands groupes, les choses n’évoluent guère. L’ouverture du deuxième terminal se fait officiellement sous appel d’offres, mais c’est encore le géant français qui emporte la mise, au nez et à la barbe du Philippin ICTSI et du Marseillais CMA-CGM qui, chacun, dénoncent les irrégularités. Aujourd’hui, la justice ivoirienne a attaqué le groupe pour l’utilisation de ce deuxième terminal.

Vincent Bolloré : l’ami des politiques africains et français

Depuis la création de son empire, le milliardaire breton a su faire fructifier ses réseaux en même temps que ses intérêts et son influence. Une image a marqué la vie politique française : le président fraîchement élu, Nicolas Sarkozy, fête sa victoire en maillot de bain et lunettes de soleil sur le yacht de… Vincent Bolloré. C’est au Fouquet que le milliardaire breton, invité privilégié de la soirée de l’élection de Nicolas Sarkozy du 6 mai 2007, lui propose cette escapade sur l’île de Malte assurée par un Falcon 900, le jet privé du capitaine d’industrie.

Vincent Bolloré a toujours évolué dans cet entre-soi qui régit, en France comme en Afrique francophone, le milieu politico-économico-financier. Passé par le comité du CNPF (ancien Medef) et par l’Afep (lobby du CAC 40), l’ex-beau frère de Gérard Longuet a aussi ses entrées auprès des socialistes Michel Rocard, Bernard Kouchner ou Jean Glavany…Il n’a pas eu de mal à lier des amitiés complices avec des personnalités politiques influentes que ce soit en France ou en Afrique. Fort de ces réseaux, qui ont fortement contribué à l’expansion de son empire, Vincent Bolloré est devenu très vite un acteur "françafricain" incontournable. Ses multiples concessions portuaires en Afrique constituent un intérêt stratégique pour les opérations extérieures de l’armée française : "Nous sommes obligés de passer par lui pour acheminer du matériel militaire", a affirmé un responsable de la Défense, alors sous l’autorité de François Hollande, dont le ministre breton Jean-Yves Le Drian. En Afrique, la galaxie Bolloré entretient des liens étroits avec certains chefs d’État africains du continent. En 2008, alors que des soupçons de corruption pèsent sur le groupe Bolloré, bastion de la Françafrique, son directeur général Gilles Alix affirmait : "Nous, on est depuis longtemps en Afrique, on connaît bien l’ambiance générale, les milieux d’affaires et les milieux politiques" [1].

Faut-il ajouter que depuis les années 2000, Vincent Bolloré ajoute un volet médiatique à ses activités : groupe de publicité Havas, presse gratuite avec Direct Matin, sondages avec CSA. En 2012, premier actionnaire de Vivendi, il regroupe l’ensemble des chaînes de canal Plus (dont I Télé devenue CNews en mars 2017), Direct 8, direct Star. En 2015, dans le fauteuil de grand patron du groupe Canal, il interdit la diffusion d’un documentaire évoquant les liens d’amitié entre lui et le patron du Crédit Mutuel et des liens entre cette banque et Vivendi. En janvier 2018, plusieurs rédactions et journaliste signent une tribune pour dénoncer les "pressions sur les médias".

Cette mainmise pour le moins suspecte sinon frauduleuse d’un grand patron français sur les ports africains, rendue possible par tout un jeu d’"amitiés" et de connivences avec les plus grands responsables politiques, économiques, bancaires français et africains est la sinistre illustration de tout un système de corruption et de prédation aussi bien en France qu’en Afrique. Cette garde à vue : le début d’une fissure dans ce système corrompu ? On peut l’espérer… à suivre.

Article publié dans Inter-Peuples n°267, juin 2018

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