Pakistan : "pays des purs"

Publié le : , par  Philippe Savoye

Un séjour au Pakistan, "pays des purs" est bien incongru en terme touristique, soit. Sans faire le tour du pays (séjour à Islamabad et dans le nord) il révèle certains aspects de ce puissant pays, parfois si déroutant, si oppressant.

Depuis son indépendance en 1947, le Pakistan a vécu une histoire "mouvementée". Pour preuve, les trois coups d’Etat militaire de 1958, 1977 et 1999, l’élection d’une femme premier ministre, une première dans un pays islamique, les guerres et confrontations avec l’Inde (1947, 1965, 1971, 1999, 2001/02), etc. Qu’en est-il aujourd’hui ?

Des voisins "encombrants"

Le Pakistan, avec ses 207 millions d’habitants, est le 5ème pays le plus peuplé du monde [1], mais se sent "petit" à côté de ses deux voisins "encombrants" : la Chine et l’Inde, résumé par Hamza "la Chine est un voisin aimé par nos dirigeants mais pas par le peuple". Elle réalise de très nombreux projets structurants pour le pays : aéroport, barrages, voirie, etc. Un exemple : l’autoroute construite dans le nord du Pakistan dans le cadre du Corridor économique sino-pakistanais (CPEC), projet phare de l’initiative des Nouvelles Routes de la soie. En effet, "la Chine souhaite relier la région autonome ouïgoure du Xinjiang à l’océan Indien, non seulement pour stimuler la croissance, mais aussi pour mettre fin aux risques terroristes, séparatistes et extrémistes en créant des opportunités de développement", selon Wang Yiwei, directeur de l’Institut des affaires internationales de l’Université Renmin de Chine. Cependant, côté pakistanais, l’analyse est quelques peu différente "Il s’agit d’une "route de l’amitié" à sens unique" précise Ben Dooley (AFP à Tashkurgan), construite majoritairement par des prisonniers chinois, qui ajoute "Mais, loin des promesses initiales, les retombées s’avèrent asymétriques : les exportations du Pakistan vers la Chine ont plongé d’environ 8 % au second semestre 2016, tandis que ses importations bondissaient de pratiquement 30 %".

Autre voisin… l’Afghanistan
Si les deux pays ont des liens historiques et culturels profonds, "frères inséparables", les relations sont tendues depuis 1947, époque à laquelle l’Afghanistan a été le seul pays à voter contre l’admission du Pakistan à l’ONU. En pierre d’achoppement, "l’accord de Durand" de 1893 entre l’Inde britannique coloniale et l’Afghanistan qui définit une frontière, "une ligne de haine qui a soulevé un mur entre deux frères" (Hamid Karzai). Au-delà des relations diplomatiques coupées entre 1961 et 1963, les accusations d’ingérences téléguidées de part et d’autre et d’espionnage reviennent régulièrement au fil des ans. Durant ces dernières décennies, par deux fois le Pakistan a accueilli un flot de migrants afghans. D’abord lors de l’intervention russe (1979) : Ils ont rapidement obtenu un statut, se sont insérés et sont restés. Lors de la guerre des USA contre les talibans. Ils sont venus, ont déstabilisé la région, nord/nord-ouest et sont repartis pour la plupart, officiellement chassés par l’armée. Dernier épisode en date de ces relations difficiles, lors de l’attaque de Kaboul en mai 2017 (faisant plus de 150 morts) le président afghan déclare que le Pakistan a provoqué "une guerre d’agression non déclarée" contre son pays ; allégations rejetées du côté pakistanais. Cependant, commercialement l’APTTA [2] a permis de développer les échanges.

Et bien sûr… l’Inde
Si les deux pays ont acquis leur indépendance dans le sang, aujourd’hui les relations sont pratiquement aussi crispées qu’elles l’étaient au moment de la partition. La religion a une importance particulière dans les rapports complexes entre les deux voisins. Le Pakistan perçoit une menace pour la communauté musulmane dans ce pays à majorité hindouiste [3]. Le Cachemire est au centre du conflit qui a provoqué deux guerres (1948 et 1965) et aujourd’hui encore, cette région est embourbée dans un climat insurrectionnel avec des phases plus ou moins violentes. La population est prise en étau, victime de l’instrumentalisation de leur région par les deux Etats.
Les deux pays partagent 3 190 kilomètres de frontière… avec un seul point de passage terrestre. Au début de la décennie alors que Kaboul redéfinit ses liens avec les pays de la région, l’Inde et l’Afghanistan, pays partageant la même méfiance à l’égard du Pakistan, signent un "partenariat stratégique", dans un contexte de relations tendues avec Islamabad.
Le 29 mai dernier, nouvelle "historique" : les états-majors des deux armées décident "la mise en œuvre immédiate de l’accord de cessez-le-feu de 2003", alors que le journal pakistanais Dawn dénombre 1881 violations indiennes en 2017 et 1050 sur les cinq premiers mois de l’année.

Des rapports accablants !

Les rapports annuels d’Human Rights Watch [4]] et d’Amnesty international [5] consacrent nombre de pages au Pakistan qui attestent d’une violence institutionnelle et sociétale permanente qui prend de multiples formes. Le Comité des droits économiques, sociaux et culturels des Nations Unies s’est déclaré "profondément préoccupé par les informations répétées sur des enlèvements, des assassinats et des actes d’intimidation contre des défenseurs des droits humains, en particulier ceux qui luttent pour leurs droits économiques, sociaux et culturels".

Sans reprendre l’intégralité des constats, on peut souligner : l’intensification de la répression, à commencer pour la liberté d’expression (notamment de blogueurs et journalistes), les disparitions forcées (notamment au Baloutchistan), l’impunité généralisée des forces de l’ordre, les violences liées au blasphème (les blasphémateurs sont des "ennemis de l’humanité" selon le ministre de l’Intérieur), la discrimination à l’encontre des minorités qu’elles soient ethniques ou religieuses, les meurtres des femmes au nom de l’"honneur" (selon certaines sources ces crimes d’honneur se monteraient à un millier par an… alors qu’une loi de 2004, réprime pénalement cette pratique) [6], l’incitation à la discrimination et à la violence par des groupes armés, la réduction de l’espace d’expression de la société civile (29 ONG internationales ont dû quitter le pays), l’absence d’intervention gouvernementale contre le travail en servitude (malgré la loi de 1992, l’abolissant) le maintien de la peine de mort (au moins 44 exécutions en 2017, dont 37 condamnés par des tribunaux militaires… et plus de 8 000 attendant dans le couloir de la mort !).

Et les femmes ?

Le Pakistan est une société patriarcale où les hommes sont les figures principales de l’autorité et les femmes sont subordonnées. Les villes "appartiennent" aux hommes. Les femmes sont absentes en début de matinée ou en soirée elles représentent au bas mot moins de 5 % de la population et en milieu de journée guère plus de 15 %, voire 25 % à Islamabad. Le plus souvent, les hommes font les courses. Dans les villes niqab et burqa rivalisent. Une nouvelle fois en 2018, le forum économique mondial classe le Pakistan comme le second pire pays dans le monde pour l’égalité des sexes (juste derrière la Syrie et devant le Yémen). L’arrêté "Hudood" en 1979 stipule qu’en cas de viol une femme doit apporter le témoignage de quatre hommes pour le confirmer… sous peine d’être accusée d’adultère ! En mai 2016, le Conseil de l’idéologie islamique, l’un des corps constitués chargé d’éclairer les autorités publiques de ses avis, conseillait d’autoriser les maris à "battre légèrement" leurs épouses lorsque celles-ci "le méritent"...
Si chacun reconnaît que le statut de la femme pakistanaise s’est légèrement amélioré, le chemin d’une égalité est encore très loin et les textes trop peu souvent appliqués. Un rapport du Mouvement pour la solidarité et la paix au Pakistan révèle qu’au moins 1 000 filles appartenant à des communautés chrétiennes et hindoues sont forcées d’épouser des hommes musulmans chaque année. La mort de la chanteuse Qandeel Baloch, en juillet 2016, que son frère a confessé avoir étranglé pour l’"honneur" de leur famille, a quelque peu médiatisé la condition des femmes au Pakistan.

L’éducation des filles se renforcent un peu partout dans le pays mais encore aujourd’hui sur les 5,1 millions d’enfants d’âge scolaire non scolarisés, 63 % sont des filles… Et tout le monde a encore en mémoire l’attaque qu’a subi Malala Yousafzai (prix Nobel de la paix 2014) par les Talibans car elle militait (et milite toujours) pour le droit des filles à l’éducation. Revenue pour la première fois dans son pays en mars dernier, son image est controversée et symbolise l’ambiguïté de la société. Si pour certains, "elle est un symbole de courage pour tous les Pakistanais", pour d’autres "elle est manipulée afin de nuire au Pakistan, de ternir son image".

Liberté de religion et de conviction

Officiellement la Constitution garantit les droits des minorités religieuses (et la bande blanche du drapeau national leur est consacrée), mais… aucune loi ne doit être contraire aux prescriptions islamiques.
Au centre de toutes les attentions, la loi sur le blasphème qui prévoit la peine de mort pour les personnes reconnues d’insulte au prophète Mahomet et la prison à vie pour toute désacralisation du Coran. Une simple accusation de blasphème peut être suivie d’un lynchage ou d’un meurtre (comme en avril 2017, Mashal Khan étudiant de 23 ans lynché, dénudé, battu, blessé puis défenestré par une centaine d’étudiants… avant d’être innocenté deux mois plus tard). Fin 2017 des centaines de personnes, majoritairement des minorités religieuses, attendaient leur procès…
Des attentats contre des lieux de culte ont augmenté en 2017.

Forces de sécurité

Human Rights Watch précise : "des informations ont cette année encore fait état de l’implication des forces de sécurité dans des violations des droits humains, notamment des actes de torture et d’autres mauvais traitements, des détentions arbitraires, des exécutions extrajudiciaires et des disparitions forcées. L’impunité continuait de régner en l’absence de mécanismes indépendants et impartiaux chargés d’enquêter et de déférer les auteurs de violations à la justice. Bien que le nombre d’attaques menées par des groupes armés ait diminué en 2017, des dizaines de personnes ont trouvé la mort dans des attentats à la bombe visant, entre autres, les forces de sécurité ou des minorités religieuses".

En ville, sur les routes, les moindres pistes, les contrôles policiers et militaires sont permanents. Pas un carrefour sans forces de l’ordre (souvent dans un rapport "courtois"). L’entrée dans la région de Khyber Pakhtunkhwa (nord-ouest du pays) fait l’objet d’un laisser-passer spécifique. Tous les dix kilomètres environ (parfois tous les 5 km) tout étranger doit présenter son passeport, son visa, son laisser-passer… même quand il est accompagné d’un policier. En effet, dans le district de Chitral, tout étranger "pour sa sécurité" doit être accompagné par l’un d’entre eux !... Promenade, seul, avec cinq mètres derrière soi un policier en arme…

Et au-delà…

"L’État pakistanais se trouve dans une impasse : d’un côté l’armée, qui s’est imposée comme la force dominante dans le pays, est prise dans son propre piège d’instrumentalisation des extrémistes islamistes qui aujourd’hui font peser une menace mortelle sur l’État pakistanais ; elle est décrédibilisée auprès de ses soutiens étrangers, principalement les États-Unis ; elle a perdu son aura d’incorruptibilité et d’infaillibilité auprès du peuple pakistanais. De l’autre côté le gouvernement civil a mené le pays à la faillite et au dysfonctionnement total ; il a battu tous les records de corruption et d’incompétence ; il y a un effondrement total de l’ordre public ; à Karachi une moyenne de 10 à 12 personnes sont tuées chaque jour dans des règlements de comptes politiques, sectaires et criminels ; les terroristes islamistes frappent à volonté partout dans le pays ; l’incapacité du gouvernement à assurer la protection de la vie et des biens des citoyens… L’ISI, le service de renseignement militaire pakistanais, s’est mué progressivement en un service secret omniprésent visant à surveiller, à contrôler et à manipuler la société du pays. Pour autant le pouvoir politique du pays ne dispose d’aucun contrôle sur lui. Il sert principalement d’instrument de domination pour l’armée"
in "Des héroïnes et des couards - Chroniques pakistanaises" de Hidayat HUSSAIN (Les Indes savantes, 2018, 180 p.

"Au temps des Talibans, ceux-ci embrigadaient les hommes et faisaient croire à la population (à prédominance rurale et peu instruite) que seule leur approche de la religion leur permettrait d’être sauvée. Les hommes qui refusaient étaient pendus sur la place publique et les femmes emmenées, pour être mariées de force à des Talibans. Ces éléments expliquent les contrôles permanents de crainte que cela se reproduisent, mais cela ne peut se reproduire l’État est suffisamment fort". (Karim)

Selon différentes sources, il y aurait une douzaine d’organisations terroristes dans le pays. La plus importante est le TTP (Tehrik-e-Taliban Pakistan) fruit du regroupement de groupes extrémistes en 2007 qui s’en prend principalement aux autorités pakistanaises et aux minorités religieuses (chiites, chrétiens…). Le Pakistan est régulièrement accusé de différencier "les bons" et "les mauvais" Talibans : il est reproché à l’armée ainsi qu’à l’Inter-Services Intelligence (ISI), la puissante agence de renseignements, de financer et d’entraîner certaines de ces organisations. L’instrumentalisation de certains mouvements islamistes ne favorise pas la stabilité du pays. Depuis 2001 les actes terroristes auraient coûté la vie à plus de 50 000 Pakistanais.

Trois des dix villes du monde les plus polluées se trouvent au Pakistan : Quetta, Peshawar et Lahore. Le Pakistan est le pays au plus fort taux de déforestation d’Asie.

Selon l’Étude nationale sur la nutrition, l’insécurité alimentaire touche quelque 58 % des ménages en 2017. D’après les estimations, 44 % des enfants présentent un retard de développement ou sont trop petits pour leur âge. Ce pourcentage est beaucoup plus élevé dans les zones tribales sous administration fédérale et au Baloutchistan.

En 2017, on estime que la croissance a atteint 5,3% du PIB, principalement portée par la consommation des ménages, une forte croissance des emprunts et des investissements ainsi qu’une bonne récolte grâce au retour de pluies de mousson normales. Selon les estimations du FMI, l’économie pakistanaise devrait progresser de respectivement 5,6% en 2018 et 6% en 2019.

Par suite de la destitution du premier ministre pour des faits de corruption, des élections législatives ont lieu cet été…

Alors ?

Dans nos pays européens, nous sommes bien loin de ces réalités, de ces vérités, de ces comportements du quotidien où règne une image obscurantiste véhiculée au travers de faits divers retentissants. Cependant, le pays compte des femmes de tête dans des secteurs d’activité et jusqu’au plus haut niveau de l’administration. Par ailleurs, ici ou là, dans les villes, des Pakistanaises inventent de nouvelles formes de résistance visibles : comme aller au café, conduire une moto ou une voiture, rire dans la rue... à leurs risques. Actes (officiellement non répréhensibles), qui peuvent sembler dérisoires mais qui attestent de leur courage. Hidayat Hussain, coordinateur du Centre de sciences sociales de Karachi, dans l’avant-propos de son ouvrage précise :

"je suis frappé par le fait que chaque acte de résistance dans ce pays finit par projeter au premier plan une personnalité féminine courageuse. Le courage de ces femmes se détache sur la lâcheté des "terminators" de toutes sortes qui ficellent le pays. D’où le titre qui s’est imposé à moi : des héroïnes et des couards".

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