Au Jharkhand, en Inde

Publié le : , par  Martine Freydier

Article paru dans Inter-Peuples n°219, été 2013

Nous vous proposons la restitution d’un voyage vraiment solidaire en Inde qu’a effectué Martine Freydier, et ce dans le cadre du CEVIED, une agence de voyage alternative. Découverte d’une région peu connue de l’Inde, des mobilisations populaires où les femmes jouent un rôle central, des luttes pour une vie digne et décente et un environnement bien malmené…

J’ai participé au voyage organisé par le CEVIED [1] du 13 au 30 mars 2013 au Jharkhand en Inde et voilà ce que j’ai envie de partager.

Présentation du Jharkhand
État créé en 2000 à la demande des groupes tribaux, il est constitué des 18 districts méridionaux du Bihar, avec une population de 27 millions d’habitants (43% de la population française) et une superficie de 80 000 km2 (14% de la superficie de la France).

Particularités de cet État  :

  • la population majoritairement tribale dans les années 70 (65% ) n’est plus que de 27%
  • la population est très pauvre : 30 personnes répertoriées par an meurent de faim. 54% de la population au-dessous du seuil de pauvreté qui est de 0,38€ par jour en Inde)
  • le sous sol est très riche en minerais : charbon, fer, bauxite et attire toutes les convoitises
  • existence d’une guérilla naxalite : des lois nationales qui reconnaissent le droit des indigènes de décider de l’usage de leur terres existent mais elles ont été appliquées par le gouvernement de l’Etat du Jharkhand avec parcimonie. La pression des sociétés minières et la corruption de fonctionnaires locaux ont rendu possible l’exploitation intensive de la forêt et du sous-sol. Cela a entrainé le déplacement de 6 millions de personnes, la plupart d’origine tribale, vers les bidonvilles de Bombay ou de Calcutta ou vers les plaines d’Assam où une main d’œuvre à bas coût est utilisée pour la cueillette du thé. Plus de 25 000 jeunes femmes sont parties à Delhi et beaucoup n’ont plus donné de leur nouvelles. Face à cette spoliation des tribus, une guérilla naxalite (de type maoïste) s’est développée et agit de façon violente contre les institutions.

L’État utilise les violences proférées par les naxalites pour réprimer de nombreux mouvements de revendications des populations tribales avec ses bataillons du Cobra (600 personnes des villages tribaux ont été tuées en 5 ans). Le fait que des ressources minières abondantes se situent sous les terres tribales durcit la politique du gouvernement et sa détermination à écraser brutalement tout sorte d’opposition.

Devant cette situation, que se fait-il ?
Ekta Parishad mouvement populaire fondé en 1991 par Rajagopal P.V, militant gandhien et altermondialiste de l’Inde, agit selon le principe gandhien de la non-violence avec pour but d’aider les paysans sans terre à mieux contrôler les ressources qui leur permettent de subsister : la terre, l’eau, et la forêt.
Dans la lignée du Mahatma Gandhi (1869-1948) et de Vinoba Bhave (1895-1982), le mouvement vise à l’organisation d’actions non-violentes de désobéissance civile afin de faire entendre la voix des populations marginalisées et à faire respecter les traités qui ont été signés (landact forest...).

A l’initiative de Ekta Parishad, une campagne nationale non-violente commença en 2005 pour culminer sous la forme d’une marche de 350 km en octobre 2007 avec 25 000 marcheurs pendant 28 jours de Gwalior jusqu’à Delhi, et une seconde en 2012 [cf Inter-Peuples n° 212 et n°217, mai 2013]
Au niveau du Jharkhand, les travailleurs sociaux qui nous ont accompagnés travaillent avec Ekta Parishad et Naya Sawera Vikas Kendra (NSVK ou New Morning Development Center), organisation membre d’Ekta Parishad dans l’Etat du Jharkhand, soutenu par Caritas Indian, par des fonds écossais et suisses.

Dans le district de Gumla, ils ont pour mission de :

  • faire diminuer de 30% le taux des personnes qui vivent sous le seuil de pauvreté
  • permettre aux femmes de devenir des agents de croissance en accédant aux décisions
  • augmenter les rendements en perfectionnant le stockage des pluies.

Le plan mis en place touche 5607 habitants avec :

  • amélioration des techniques de production pour le riz (1 pied de riz qui donnait 25 bouquets en donne 95 maintenant)
  • reforestation en cours
  • aide aux veuves (qui n’étaient rien) sous forme d’élevage de porcelets à engraisser
  • création de composts biologiques
  • amélioration de la santé (lutte contre l’alcoolisation, formation des chefs de villages)
  • les femmes prennent toute leur place : les assemblées de village ne peuvent siéger que si il y a au moins 1/3 de femmes.

Dans les villages, les problèmes sont identifiés grâce à des groupes (de femmes, de ceux qui vivent de la forêt, de ceux qui ont des problèmes avec le gouvernement, de fermiers...). Puis les représentants des groupes se réunissent une fois par mois pour faire le point. L’assemblée du village rassemble les plus de 18 ans et élit 3 représentants qui siègent au Panchayat qui regroupe des représentants d’une dizaine de villages, qui élisent des délégués au niveau du district. A toutes les étapes les travailleurs sociaux de NSVK sont actifs.

Le 20 mars, lors de notre séjour, une réunion de panchayat a eu lieu, il s’agissait de rencontrer le représentant du gouvernement du Jharkhand sur une revendication (aide à apporter pour les demandes de titres de propriétés). Les travailleurs sociaux nous ont demandé d’être présents, la presse était là et nous avons servi de caution internationale.

Des exemples de tribus rencontrées.

Village tribal de Kurum dans le district de Gumla
Nous sommes attendus : chants, tambour (..), sourire, curiosité. Lavage de mains et collier de fleurs, c’est l’accueil traditionnel. Nous sommes ensuite conduits au lieu où siège habituellement l’assemblée de village. Nous échangeons, nos hôtes prennent la parole sans complexe. Ils ont de la curiosité à notre égard et nous demandent par exemple : que mangez-vous pour être blancs ?... on aimerait bien avoir des arbres fruitiers...
Le village est situé en forêt et moyenne montagne. C’est une tribu animiste : la nature est respectée, on mange de la viande mais on ne trait pas les animaux qui ont du lait pour leurs petits. Ses membres pratiquent le culte de l’arbre. Loin de tout, pas d’accès facile à un hôpital, un de leur membre venait de perdre sa femme et son enfant à cause d’une hémorragie, fréquente chez les femmes qui manquent souvent de fer. L’école est loin, le taux d’alphabétisation est de l’ordre de 2%, leur langue est tribale (le santali).
Les femmes seules (souvent veuves) ont maintenant une reconnaissance, elles peuvent s’associer pour travailler ensemble. Les membres de cette tribu sont de nouveaux agriculteurs car en tant que chasseurs-cueilleurs ils ne pouvaient plus se nourrir suffisamment. Depuis que l’eau de la montagne a été canalisée, ils peuvent pratiquer culture et élevage avec succès : c’est la 1ère année pour le blé. Tomates, pommes de terre,… sont en pleine croissance. Élevage de porcs noirs, de poules et de canards, de bovins prospèrent. Les femmes gèrent les bacs de compost ; Les jeunes hommes commencent à rester au village. Les travailleurs sociaux sont impliqués depuis plusieurs années. Le village peut se projeter sur l’avenir.


Village tribal de Gudiarparka et les mines de Bokaro

Seules quelques personnes nous accueillent car la plupart travaille à l’usine thermoélectrique se trouvant à quelques kilomètres ou dans des activités autour du charbon. Le jeune responsable a participé aux 2 marches de Ekta Parishad en 2007 et en 2012. Dans ce village, il y a de l’eau, des cultures et de l’élevage. Notre hôte produit 1500kg de riz par an pour sa famille de 7 personnes et des pommes de terre principalement. Il n’y a pas de problème de faim. A l ’entrée du village, il y a une école gouvernementale avec le menu végétarien (lentilles et riz ou riz et lentilles !) affiché sur le mur extérieur de l’école. Lors de notre visite imprévue, 54 enfants de tout âge participaient à la leçon faite par un unique maître d’école, les cours sont en hindi.
Le problème de ce village est la richesse du sous-sol en minerais : depuis 1950, de nombreux villages ont été expulsés sans compensation, même pas du travail car ces mines ont besoin de très peu de main d’œuvre. Il est prévu de déplacer encore 2 millions de personnes mais une résistance se forme. Par tradition, la terre appartient aux tribus qui l’occupent mais l’État du Jharkhand a accordé des droits d’exploitation à des entreprises indiennes pour exploiter les mines à ciel ouvert.

Nos accompagnateurs nous conduisent par des sentiers caillouteux et poussiéreux, longés de lopins de forêts où les feuilles séchées brûlent, sous un soleil de plomb, à des entrées de mines : des hommes tribaux exploitent d’une manière illégale des filons de charbon qui n’intéressent pas les entreprises car ceux-ci ne sont pas suffisamment riches en minerais. Un jeune est parti devant nous pour informer de notre visite car les mineurs sont à l’affût : ils ont l’habitude de descente de policiers ou de mafieux et ils sont alors obligés de se cacher dans la mine. Les travailleurs sociaux qui nous accompagnent en profitent pour faire un rassemblement des mineurs et leur rappeler qu’ils devront envoyer 5 représentants à une prochaine réunion, ils utilisent des slogans rassembleurs : "l’estomac pour le pain, le pain pour la terre, la terre pour l’eau, l’eau pour la forêt".
Pour l’instant, il y a 10 mineurs par mine, 4 tonnes de charbon sont extraites par jour. Un tracteur vient chercher ce charbon et paie 2000 rp (30 €), 3 € par jour et par mineur. Police et mafia prennent du bénéfice. Ce charbon est alors chargé sur des vélos (7 sacs de 20-25 kg) péniblement poussés par des hommes sur des dizaines de kilomètres pour être vendu 110 rp le sac (1,6 €) au bord des routes.
Les mineurs réclament la légalisation de leur exploitation minière et la possibilité de créer une coopérative minière.

Village tribal de Orbenga
Il s’agit d’un village chrétien de 150 habitants pour 42 foyers.
Nous visitons le village avec quelques habitants.
Les maisons ont des toits à 2 niveaux pour faciliter l’aération.
Plusieurs puits permettent l’irrigation des terres, des murets de terre ont été construits dans les champs pour éviter le ruissellement et garder l’eau pendant la mousson.
Les terres sont bien entretenues et bien utilisées. Les cultures sont bios grâce à l’utilisation du compost-maison, du choix des graines et des cultures combinées. L’outillage est rudimentaire mais la main d’œuvre est nombreuse. Bufflonnes et porcs se portent bien.
A la fin de notre visite, nous rejoignons un groupe qui nous fêtent. On nous lave les mains, nous offre un verre d’eau et des fleurs, puis des échanges s’engagent et une femme d’un certain âge se lève pour faire part de leur principale préoccupation : ce qu’il leur manque, ce sont des briques pour construire des murs car les animaux sauvages viennent abimer les cultures.
Le taux d’alphabétisation est de 30%. L’école primaire est à 3 km, l’école secondaire à 20km et l’on a vu arriver des garçons et des filles de 14/16 ans en uniforme de retour de l’école.
Dans ce village, l’émigration est stoppée.
Les projets actuels pour ce village sont :

  • devenir un village modèle et pratiquer l’agrotourisme
  • former des femmes pour la récolte de la laque car il y a des arbres à laque dans la forêt avoisinante.

Tribu primitive Birortanda
Sédentarisée en 1997, cette tribu est constituée de 40 familles.
Vingt six maisons ont été construites par l’État en 2004 (après une grande marche "je veux une maison") mais elles manquent de solidité pour affronter la mousson. Une maison est constituée de une cuisine (4m2) avec un lieu pour la cuisson et 1 chambre avec quelques trous pour la lumière. Certaines personnes logent dans des maisons basses faites de bric et de broc
De quoi vivent-ils ? Il n’y aucune culture alentour : le puits existant creusé par l’Etat ne permet pas l’irrigation. Pendant la mousson des réserves d’eau sont faites. Cinq hommes ont une habilitation à conduire des tracteurs, ils travaillent à l’extérieur, d’autres chassent au filet et à l’arc (sangliers, cerfs, lapins) et cueillent, exploitent des ruches sauvages, d’autres font des lanières à partir de sacs en plastique tissés. Quatre personnes du village ramassent dans la forêt des plantes, des ingrédients, font des sirops dont ils connaissent les vertus médicinales et sont consultées par d’autres villages.
La situation de la tribu est difficile, voici ce que l’on nous dit :
"mon père est mort cet hiver, il faisait 2° et il n’avait pas de couverture"
"on voudrait bien cultiver mais on n’a rien, pas d’eau"
"quand on n’a pas à manger on dort."
Après la maison, la priorité est l’éducation des enfants : le Cevied a payé la construction de l’école sur la demande des habitants et des voyageurs de précédents voyages paient le salaire de 3 enseignants, 5000 rp (750€) par mois, un en hindi, un en langue tribale le sandali et en arc, une en anglais. Dans la salle de classe, nous comptons 27 garçons et 13 filles. Mais pour certains, c’est trop tard.
Lors de notre visite une salle de classe était construite. L’école finie comprendra un internat. Les enfants seront nourris et logés à l’école afin d’être éloignés de la violence due à l’alcool. A l’heure actuelle, les enfants à l’école reçoivent des céréales comme repas.
Une vielle dame dit : "il faut fermer la cour de l’école pour protéger les enfants".
L’école est leur espoir.
Il est urgent maintenant de faire un programme d’irrigation : 150 000 rp (2250€) pour un puits de 20 pieds de diamètre.
Une jeune femme représente la tribu dans une commission de la forêt du district dont le rôle est de travailler sur le droit de propriété ;
La population diminue. Une nécessité s’impose : améliorer l’état de la population

A 500 m de ce village tribal, nous traversons un village avec des bufflonnes bien grasses, de belles réserves de foin et de beaux jardins.
Plus loin notre véhicule se fait arrêter par des jeunes gens fringants qui réclament de l’argent pour construire un nouveau temple à Hanuman.

Notre dernière rencontre : une autre tribu primitive
A proximité d’une route fréquentée, entourées par des maisons habitées par des paysans de castes "arriérées", des maisons ont été construites par l’État pour recevoir 25 familles tribales, un peu plus de 100 personnes.
Les hommes sont à la chasse, nous trouvons des femmes et des enfants sales, dépenaillés et inoccupés. Des bouteilles à proximité de 2 femmes qui nous disent en ricanant : "nous n’avons rien à manger mais on a à boire". Une femme nous brandit son enfant nu de 15 jours, elle n’a pas pu avoir les 1500 rp car elle n’a pas accouché à l’Hôpital. Une autre nous raconte qu’aujourd’hui les enfants n’ont pas pu manger car l’instituteur n’est pas venu à l’école (il a sans doute gardé l’argent du repas pour lui). Les voisins ont apparemment l’habitude de troquer avec cette tribu du gibier contre de l’alcool.
Les travailleurs sociaux ne s’occupent de cette tribu que depuis 6 mois et nous disent que les gens n’ont pas d’identité comme ce nouveau-né pas encore déclaré.
Nous donnons à la travailleuse sociale en charge de cette tribu de quoi acheter 25 kg de riz. Nous sommes bouleversés par cette dernière visite.

Martine Freydier

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