Lettre de Damas

Publié le : , par  Marc Ollivier

Nous communiquons à nos lecteurs le texte d’un courriel d’une habitante de Damas (dont nous tairons le nom) qui traduit bien l’angoisse, mais aussi la résolution, de la population syrienne. Le titre est de la rédaction d’Inter-Peuples.

Grandes manœuvres autour des Syriens
« Vrai but de la révolte en Syrie : la dignité. ce mot magique dont des générations de Syriens avaient oublié le sens. Maintenant, depuis un an à peu près, ils redécouvrent qu’ils ont des capacités qu’ils n’avaient pas soupçonné avoir. Ils ont découvert leur force. Ils ont également versé trop de sang pour revenir en arrière. Rien n’y fera. De gré ou de force, ce régime ne peut plus rester. Quitte à détruire le pays.
En fait, c’est le slogan des pro-régimes : El Assad ou Personne !!! El Assad ou on brûlera le pays !!! On voit ces slogans partout, même dans la capitale. On est arrivé au point de non-retour. La majorité des révoltés n’ont peut-être jamais eu connaissance de la phrase suivante : "Faire une demi-révolution égale un suicide", mais ils la comprennent d’instinct. Ils sont certains que si le régime reste, Hafez 2 gouvernera après son papa, que leurs enfants subiront des malheurs encore plus atroces que ceux qu’eux-mêmes et leurs parents ont subis.
Je recommande un article d’Alain Gresh : < http://blog.mondediplo.net/2012-02-23-A-propos-de-la-Syrie > dont j’extrais l’analyse suivante :

La révolte en Syrie est née des trois mêmes causes qui ont provoqué, du Maroc à l’Irak, des mouvements de contestation :
- le refus d’un régime autoritaire, de l’arbitraire total de l’Etat et de ses services de répression, de la banalisation de la torture
l’ampleur de la corruption
– l’ouverture économique (largement encouragée par l’Occident) ayant abouti à l’accaparement des richesses nationales par une mafia autour du chef de l’Etat, la richesse ostentatoire d’une petite caste contrastant avec une pauvreté qui accompagne le désengagement de l’Etat (voulu aussi par les conseillers occidentaux)
- le poids de la jeunesse. La génération la plus nombreuse de l’histoire qui arrive à l’âge adulte dans les pays arabes et qui, bien que mieux éduquée, ne dispose pas des moyens d’une insertion sociale (du travail, mais pas seulement, également l’exercice des responsabilités – à la hauteur de ses aspirations.)

Le président Bachar Al-Assad, qui disposait au départ d’un certain capital de popularité, a cru que la politique régionale menée par son pays (son opposition à Israël et aux politiques des Etats-Unis) le mettrait à l’abri. Il s’est totalement trompé et, au fil des mois, il a tenté de présenter la contestation pacifique comme militarisée, manipulée de l’étranger, dont le but serait de faire disparaître un régime qui s’oppose aux ambitions israéliennes et américaines. Par son refus de s’engager dans des réformes sérieuses et un dialogue avec l’opposition, par son usage indiscriminé de la violence contre des manifestations qui, pour l’essentiel, restaient pacifiques, par un usage généralisé de la torture, il a contribué à la montée de la violence, au passage d’une partie de l’opposition à la lutte armée ; il a, d’un même mouvement, favorisé les ingérences qu’il prétendait vouloir combattre […]. Par-là même, il a aidé les desseins de ceux qui ne visent pas à la réforme (ni évidemment à l’instauration d’un régime démocratique), mais préparent une offensive contre l’Iran et espèrent faire tomber d’abord son principal allié arabe.
Qui peut croire une seconde, en effet, que le régime saoudien cherche à instaurer la démocratie à Damas, lui qui ne reconnaît aucune assemblée élue ? [...]
Qui peut penser que les libertés sont le motif des déclarations des Etats-Unis, eux qui n’hésitaient pas à envoyer des « terroristes » arrêtés par eux se faire interroger en Syrie (pratique connue sous le nom anglais de rendition), parce que ce pays utilisait la torture ?
Qui peut croire que la démocratie est le souci de Nicolas Sarkozy, lui qui recevait Bachar Al-Assad à Paris en juillet 2008, soutenait les dictateurs tunisien et égyptien et ne disait mot du massacre de Gaza lors de l’invasion israélienne de décembre 2008 ? [...]
Pour tous ces pays, et pour Israël, l’objectif est de renverser un régime allié de l’Iran, dans le cadre de la préparation d’une offensive contre ce pays.
 

J’ajoute quelques autres points :
- Une préparation de l’opinion publique à l’intervention armée a commencé dès le début. C’est ce que veut absolument le régime de Hafez El Assad. Par la force de l’oppression militaire et sécuritaire, par l’arrestation et l’exécution des premiers rangs des révoltés pacifiques, par la facilitation de la fraude des armes, par ses trois décrets en quelques mois qui ont permis à des brigands de sortir de prison, par ses « chabbihas » (jeunes voyous stipendiés), ainsi qu’en exécutant tout militaire refusant de tirer sur des civils (ce fait est prouvé par une multitude de témoignages), il a réussi à promouvoir l’armement de la mouvance populaire ; de cette manière, il a pu s’assurer le soutien de la Russie et d’autres pays, en prétendant qu’il fait face à des groupes armés.
- Quand on parle de condamner les deux côtés, il faut bien souligner que c’est le régime qui est responsable des actes de violence que l’opposition commet dans certaines régions. À force de massacres, tous les êtres humains ne sont pas similaires dans leurs réactions ! Personnellement, bien que je sois à 100 % contre la militarisation, je ne peux pas savoir quelle serait ma réaction si des « chabbihas » entraient dans ma maison et tuaient l’un de mes enfants devant mes yeux ! Si j’avais à portée de main un couteau de cuisine, est-ce que je n’essayerais pas de les empêcher, même si j’étais sûre que mon acte serais vain et que je risquerais ma vie à moi ? C’est pourquoi je n’ose pas porter des jugements sur les actes des autres. Mais je ne crois pas que l’auto-défense soit contre l’aspect pacifique d’une révolution.
- Et bien sûr qu’il y a infiltration des services secrets étrangers et même locaux dans la révolution. C’est leur affaire ! Mais est-ce que cela change la légitimité des réclamations du peuple ? »

Courriel reçu de Damas le 25 février 2012

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