De retour de Palestine-Israël

Publié le : , par  Françoise Guyot

Article paru dans Inter-Peuples n°220, septembre-octobre 2013

S’il est une voyageuse "solidaire" et "régulière" en territoire palestinien (tout au moins ce qu’il en reste), c’est bien Françoise Guyot. Un témoignage irrécusable qui nous restitue la terrible réalité, à savoir le grignotage, l’annexion permanents des terres palestiniennes, qui enfonce chaque jour un peu plus des milliers et des milliers de Palestiniens dans le désespoir et l’extrême pauvreté. Il est déjà trop tard… à moins d’un sursaut improbable de la "communauté internationale". Rappeler et dénoncer sans cesse cette dépossession, intensifier notre solidarité, crier, hurler notre colère face à ce processus monstrueux d’expulsion et d’expropriation… Vérité, solidarité.

Est-ce le 30ème ou 35ème retour, je ne sais plus. Oserais-je encore témoigner de tout ce qui a déjà été dit et redit au risque de créer un sentiment de lassitude. Les colonies, les incursions, les arrestations, les destructions, qui n’en a pas entendu parler ? Tout aurait-il été dit et redit en vain que le silence se perpétue ?

Deux points m’ont particulièrement frappée ce mois de mai : s’il y a un processus qui avance, ce n’est pas celui de la paix, il est au point mort, c’est celui qui galope, celui de la colonisation et de l’expulsion. Au sommet de multiples collines mais aussi dans la vieille ville de Jérusalem, les drapeaux bleus et blancs flottent de plus en plus sur les toits. Il faut aller le plus loin possible avant que des concessions ne soient à l’ordre du jour.
Le 2ème processus est celui du nettoyage "ethnique" pratiqué dans les villes mixtes d’Israël et auprès des 40000 Bédouins, citoyens israéliens, dont la loi Prawer prévoit le déplacement forcé du désert du Negev. "Certes pas comme en 48, ce n’est pas possible par rapport à l’image démocratique que veut se donner le gouvernement, alors c’est à coup de lois qui rendent légales les situations illégales", témoigne Jahayna, de l’association Tarabout à Saint Jean d’Acre.
En 48, lorsque les Palestiniens ont été chassés vers le Liban, le gouvernement a fait venir en masse des Sépharades. Aujourd’hui il ya 53000 habitants, 30% de Palestiniens 70% de juifs. Un plan de judaïsation a été mis en place depuis un an. Les bains turcs sont déjà fermés, ainsi que le caravansérail acheté par un riche juif qui désire en faire un hôtel. Il demande l’expulsion de 37 familles. Pas de pauvreté autour de ce futur complexe.
Des colons d’Hébron et de Gaza sont venus s’installer ici et la publicité appelle les juifs français à venir en leur précisant qu’il n’y a pas d’arabes ici. Les noms des rues ne sont que juifs, ce qui change les repères et la mémoire. A l’école, les enfants n’ont pas le droit d’apprendre leur propre histoire mais ils apprennent l’holocauste. St Jean d’Acre est un village de pêcheurs mais les Israéliens viennent de mettre des zones A, B et C pour réduire la pêche. Et le nombre de chômeurs augmentent ainsi que les taxes.
Tout travail de rénovation est soumis à autorisation. Très peu sont accordées. Ceux qui réparent sont soumis à des amendes. Quand elles sont accordées, la famille doit quitter le logement pendant les travaux, nécessitant une autre location. Les travaux peuvent durer de 3 mois à 5 ans, et il faut payer cher. Comme ils ne peuvent pas payer, ils renoncent et partent. La liste est longue. Mais pour Jahayna "tous ceux qui veulent vivre ici en paix avec nous sont les bienvenus et jamais une situation ne fera de moi une opprimée."
La vallée du Jourdain a son lot d’expulsion, notamment les Bédouins. Plus de 6200 colons occupent 50% des terres de la vallée, les zones militaires : 44%. Les Palestiniens ont 6%.

Nous avons rencontré Khaled, un des rares fermiers qui résiste encore. "Ici, dit-il, il ne reste plus que ma famille et moi-même. J’avais 200 bananiers on était plus de 50, maintenant les colons pompent dans nos nappes phréatiques, confisquent la majorité de nos sources prenant 95% de l’eau. Nous on a le droit de creuser à 10 m. et ils nous contrôlent. A Auja, l’eau coulait à 1800 l / heure, maintenant presque plus rien. Notre canalisation fuit, l’eau se perd mais il faut une autorisation pour réparer. Ça fait 2 ans qu’on attend la réponse. On a de l’eau chacun à notre tour, une fois par semaine 6h. Ils viennent de mettre en zone C le bassin que j’avais creusé derrière ma maison. J’ai dû en reconstruire un autre avec l’aide de l’Union des Fermiers. Si je veux exporter des légumes, je dois passer par un colon et passer un deal avec lui : 50% vendus ‘made in Israël’, 50% ‘made in Palestine’".

Alors que tout semble noir à l’horizon, que tout pousse les Palestiniens au désespoir, que la société israélienne s’enferme et s’effrite, alors que la question d’un Etat ou deux Etats ne sont plus à l’ordre du jour, le mot avenir a-t-il encore un sens ?
La société civile est toujours bien vivante et reste un acteur essentiel d’un avenir à construire : vivre au jour le jour, sauvegarder ce qui est, continuer, créer des projets. Certes pas de grands projets qui avaient encore lieu d’être il y a deux ans, mais des micro projets, à taille humaine, ceux dont le résultat est tangible à court terme. C’est sur ces projets là qu’ils attendent notre soutien.
Quand nous voyons des Israéliens et Palestiniens s’engager dans des actions de développement ou défense des droits, manifester sans violence devant les soldats, construire, planter, guider, créer, et maintenant chanter, nous avons des raisons d’espérer. Comme me dit souvent un de mes amis : "knock, knock and knock again", "frappez, frappez encore et toujours, de la porte de votre voisin à celle de votre député, boycotter les produits des colonies, venez nous voir, et témoignez mais ne rajoutez pas votre colère à la nôtre". Un jour viendra…
Et comme disait Michel Warschavski lors de notre rencontre, l’histoire montre que les solutions ne sont jamais celles que l’on attend.

Françoise Guyot

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