Mali : élections présidentielles sous "protectorat" militaire français Article publié dans le n°220 d’Inter-Peuples, septembre-octobre 2013

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Parmi les évènements de l’année 2013, l’intervention militaire de la France au Mali tient une place centrale, tant pour le peuple malien délivré des exactions de groupes lourdement armés imposant brutalement leur pouvoir sur les deux tiers de leur pays que pour le peuple français, que le gouvernement n’a pas informé des véritables objectifs de cette intervention : sécuriser les mines d’uranium du Niger et garder le contrôle des réseaux de le "Françafrique" en Afrique occidentale. Les élections présidentielles imposées par François Hollande en juillet dernier ont été une étape importante de ce programme. Nous avons demandé à nos partenaires de la CORMI (Coordination des Maliens de l’Isère) de nous faire part de leur analyse du déroulement de ces élections. Leur point de vue est un complément cohérent avec nos propres analyses (cf. Inter-Peuples des mois de mai et novembre 2012 et communiqué de janvier 2013). Nous le présentons à nos lecteurs ci-dessous.

Le peuple malien a été appelé le 28 juillet dernier aux urnes pour choisir son Président de la République comme en avait décidé la communauté internationale au chevet de ce pays depuis le début de l’intervention militaire française. Ils étaient 27 candidats, pour la plupart, des caciques des régimes précédents. Un second tour eut lieu le 11 août pour départager les deux candidats arrivés en tête du premier tour, en l’occurrence Ibrahim Boubacar Keïta du Rassemblement pour le Mali (RPM) et Soumaïla Cissé de l’Union pour la République et la Démocratie (URD). Deux hommes politiques qui se connaissent bien et qui sont également bien connus des Maliens puisque le second fut le ministre de l’économie et des finances du gouvernement dirigé par le premier entre 1994 et 2000. A cette époque ils appartenaient tous les deux au parti de l’ancien président Alpha Oumar Konaré (1992-2002).

Pour la communauté internationale et la France en particulier qui avaient exigé l’organisation d’une élection au plus tôt, ce scrutin fut un succès car les dangers redoutés comme des attaques des groupes djihadistes ou des contestations postélectorales n’eurent pas lieu. Les autorités de transition du Mali en ont reçu de vives félicitations de la part des organisations internationales et de leurs équipes d’observateurs envoyées sur place pour suivre le scrutin. Ainsi les lacunes de l’organisation furent simplement minimisées par les messages de félicitation à l’endroit des autorités. Le taux de participation fut de 48,98 % au premier tour et de 45,73 % au second tour. Il aurait pu être plus élevé avec une meilleure organisation car les attentes du peuple étaient nombreuses compte tenu de la situation de crise que vit le pays depuis un an et demi.
En effet cette élection fut organisée dans un délai très court d’à peine cinq mois et programmée dans une période peu propice puisqu’elle coïncidait avec le mois de ramadan et la saison des pluies. Ainsi à la date du 27 juin, soit un mois avant le premier tour, selon le président de la Commission Electorale Nationale Indépendante Mr Mamadou Diamoutani cité par le Journal Jeune Afrique : "Il est extrêmement difficile d’organiser le premier tour de l’élection présidentielle le 28 juillet [...]. D’ici le 28 juillet, nous avons encore beaucoup de défis à relever". "D’abord, il faut reconnaitre que la production de la carte d’électeurs a pris beaucoup de retard. Or, c’est le seul document qui permet à l’électeur de voter, c’est non seulement la carte d’identification, mais aussi la carte d’électeur", a également affirmé Mamadou Diamountani.
Selon lui, "il va être extrêmement difficile de remettre les cartes aux électeurs maliens en moins d’un mois, surtout quand on sait qu’il y a plus de 6,8 millions de cartes et qu’il y a beaucoup de populations déplacées". "Il faut se donner plus d’un mois pour que les cartes soient remises à leurs propriétaires, parce que le mode opératoire du ministère malien de l’Administration n’est pas convainquant", a-t-il critiqué [1].

A la veille du premier tour, le ministère de l’administration territoriale annonçait un taux de retrait des cartes d’électeur de 70 % au niveau national. Ce chiffre est très en deçà dans les régions du nord du pays et dans les centres de vote à l’étranger. Ainsi dans la ville symbole de Kidal occupée en partie par les combattants rebelles du MNLA, le taux de participation fut de 11 % au premier tour et de 12% au second tour sur les 17 405 électeurs de cette ville. En France, sur les 90 000 Maliens recensés, seulement 30 000 se sont vus attribuer une carte d’électeur et moins de 9 000 ont pu voté. Ici comme dans le reste du Mali, les raisons sont toujours les mêmes : erreur dans l’attribution du bureau de vote, difficulté à trouver son bureau de vote, bureaux de vote fermés sans explication. A Paris où vit la grande majorité des Maliens de France, certains électeurs se sont vus attribuer un bureau de vote à Strasbourg ou à Nantes ; d’autres ont erré toute la journée sans trouver leur bureau de vote.

La victoire d’Ibrahim Boubacar Keïta qui consacre le retour de l’ancienne classe politique, ne fut pas une surprise car seules les grandes formations politiques ont pu mener leurs campagnes avec des moyens colossaux. Les nouvelles figures offrant une alternative crédible n’ont pas eu assez de temps ni assez de moyens pour se faire connaître de l’opinion publique. La population malienne encore sous le coup de la guerre et de l’occupation s’est rangée derrière celui qui paraît être un homme de la fermeté face aux groupes rebelles. Les préoccupations socio-économiques comme la corruption, le chômage des jeunes ou l’éducation sont reléguées en second plan face au problème sécuritaire dans le nord du pays. Plus d’un électeur a voté pour M. Ibrahim Boubacar Keïta (IBK comme on le surnomme), en étant conscient de sa responsabilité dans la situation actuelle du pays, mais convaincu que celui-ci est le mieux indiqué pour restaurer l’Etat. C’est cette catégorie d’électeurs qui constitue sa majorité politique bien plus que les sympathisants de son parti politique, le RPM. L’appel à voter de certains leaders religieux en faveur d’IBK n’a pas joué un rôle majeur dans sa victoire écrasante (77,62 % contre).
22,38 % pour son adversaire, soit 3,5 fois le score de ce dernier) parce qu’il fut surtout soutenu par des leaders religieux peu influents. Ainsi dans la localité de Nioro, fief du chef religieux le Chérif Mohamed Bouillé, IBK a obtenu 28 247 voix contre 10 230 pour Soumaïla Cissé, soit un score moins important que son score national ou celui qu’il a obtenu dans les régions très peuplées de Kayes ou de Sikasso.
Contrairement à une idée souvent véhiculée par les médias en France, le face-à-face entre les deux hommes n’avait pas une connotation régionaliste qui opposerait Nord et Sud. Car même si Soumaïla Cissé est originaire de Tombouctou et IBK de Koutiala au Sud, ce dernier obtient deux fois plus de voix à Tombouctou, pourtant ville natale de Soumaïla Cissé.
A chaque élection, ses espoirs de changement et ses promesses de campagne, les Maliens attendent du nouveau président et de son gouvernement, une restauration de l’Etat et une amélioration de leur condition de vie. Une distinction entre la sécurité et les questions socio-économiques s’est établie dans les esprits comme si le problème sécuritaire du Nord n’était pas à l’origine un problème économique aggravé par la corruption des autorités locales. Le défi qui attend le nouveau président sera de prendre en compte ce lien pour trouver une solution rationnelle aux problèmes de développement du pays.

CORMI (Coordination des Maliens de l’Isère)

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