Mexique - Réforme éducative : la mobilisation sociale ne faiblit pas

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Le processus de réformes engagé au Mexique s’attaque à l’ensemble du secteur public mexicain, secteur dont la construction est le fruit de plusieurs décennies de mobilisations sociales et d’engagements politiques. Dans un pays déjà gangrené par la corruption, la pauvreté et la violence liée au narcotrafic, de telles réformes risquent d’aggraver encore les conditions de vie de la population mexicaine, population déjà très fragilisée puisque près d’un mexicain sur deux vit en dessous du seuil de pauvreté et que, dans certains Etats, les plus désespérés font désormais le choix de se tourner vers les cartels pour s’assurer de pouvoir travailler [1]. En quelques années près de 600 000 personnes auraient ainsi rejoint les réseaux criminels [2]. En faisant le choix de la privatisation et de la précarisation de secteurs névralgiques du secteur public mexicain, le président Enrique Peña Nieto, s’attaque aux fondements même du modèle social mexicain défendu depuis la révolution de 1910 et consolidé sous le mandat de Lazaro Cardenas qui, en 1938, suite à un mouvement de grève des ouvriers de l’industrie pétrolière, avait choisi de nationaliser l’ensemble des gisements pétroliers au nom de l’intérêt national.
Voici le témoignage d’une jeune diplômée mexicaine recueilli par Chloé Apon Diaz.

Mon nom est Daniela Yutzil, j’ai obtenu un diplôme en sciences de la communication et journalisme à l’Université Nationale Autonome de Mexico (UNAM). Je suis un membre actif de la Brigade Altavoz, qui se dédie à réaliser des actions informatives dans le système de transport collectif mexicain. Par ailleurs, j’appartiens au mouvement de “Regeneracion Nacional” [3] qui défend l’idée d’une résistance civile pacifique contre le gouvernement qui est à la tête du Mexique depuis 2012.

Daniela, peux-tu nous décrire la situation actuelle au Mexique ?
Je dois commencer par signaler qu’en 2012 on nous a imposé un président corrompu et répresseur qui répond seulement aux intérêts des grandes entreprises nationales et étrangères. Ce président est la marionnette du duopole télévisuel Televisa-TV Azteca. Sous couvert de présenter un cycle de réformes, soi-disant bénéfiques pour le Mexique sous le nom de “Pacte pour Mexico”, il cherche en réalité à mettre en œuvre des réformes structurelles, en réalité des contre-réformes qui portent atteinte à l’économie et à la souveraineté nationale.
Le premier coup porté au peuple mexicain s’est produit en 2012 avec la nouvelle “réforme du travail” qui précarise les conditions de travail de l’ensemble des travailleurs mexicains. Désormais, les entreprises pourront faire des contrats temporaires dans des conditions qui dégradent les garanties accordées au salarié. Par exemple, une période d’essai pourra aller jusqu’à trois mois, sans responsabilité pour l’employeur envers le salarié et avec la possibilité pour celui-ci de renvoyer ce dernier en lui payant simplement une somme compensatoire tenant uniquement compte du dernier mois de travail effectué. Dans un pays où les conditions de travail et de survie sont déjà problématiques pour de nombreuses familles, cela augmente davantage la précarité des salariés.
Actuellement, les enseignants de la Coordination Nationale des Travailleurs de l’Education (CNTE) occupent le Monument à la Révolution de la ville de Mexico. Ils exigent le retrait de la réforme pour l’éducation proposée par le président Enrique Peña Nieto et validée par le congrès en août 2013.
Il y a quelques jours, le gouvernement a également présenté une nouvelle réforme qui augmente la TVA sur de nombreux produits de consommation courante mais aussi sur certains loisirs.

Peux-tu revenir sur la mobilisation des enseignants largement médiatisée suite à l’occupation du Zócalo (place centrale de Mexico) ?
La lutte des enseignants au Mexique a été constante depuis que le gouvernement a commencé à démanteler les centres de formation ruraux où se formaient les enseignants de province. Ce qui gênait le gouvernement, c’est que ces centres de formation permettaient également aux enseignants de développer une vision de gauche des luttes sociales, pour la société, pour la démocratie et la souveraineté.
Le conflit actuel a surgi quand le Congrès a approuvé le décret envoyé par Enrique Peña Nieto, qui en qualité de président de la république demandait la modification des articles 3 et 73 de la Constitution. En réalité, il ne s’agit pas vraiment d’une “réforme éducative” mais plus d’une “réforme administrative” qui va affecter les conditions de travail des enseignants mexicains.
Suite à l’approbation de cette réforme, les enseignants de la CNTE se sont mobilisés pour dénoncer le système d’évaluation qu’introduit cette réforme et la précarisation de leurs conditions de travail. En effet, la réforme éducative établit que les enseignants seront évalués à trois reprises dans leur carrière et que dans l’hypothèse où ils ne répondent pas au niveau d’efficience requis par l’administration, on puisse leur retirer leur certification. Le problème de ce système d’évaluation administratif, c’est qu’il existe de nombreuses disparités entre les enseignants au Mexique : beaucoup sont issus des communautés indigènes pauvres et des campagnes mexicaines, où il n’y a pas d’infrastructures, où les enseignants font de leur mieux alors que la plupart des élèves assistent au cours mais arrivent à l’école le ventre vide et souffrent de nombreuses carences... sans parler des situations particulièrement difficiles en raison des conflits entre narcotrafiquants. A titre d’exemple, on ne peut pas évaluer de la même manière un enseignant qui exerce dans un quartier aisé de Mexico et un enseignant qui doit faire face à une toute autre réalité dans la Sierra Tarahumara.
C’est pour cette raison que dès le 14 août 2013 la CNTE a occupé la place centrale de Mexico, le Zócalo, avant d’être délogée par la force le 13 septembre 2013 afin que puissent se dérouler les festivités du 15 septembre sur le Zócalo [4]. La CNTE voulait démontrer au monde entier par cette occupation symbolique que nous n’avions rien à célébrer à part la soumission de notre peuple à la misère, la corruption et la violence.

Quel est le contenu de la “réforme éducative” approuvée par le congrès en août 2013 ?
Le problème majeur avec la réforme éducative c’est le choix d’une logique “punitive” dans la Loi Générale du Service Professionnel “Docente” (LGSPD). Au lieu de soutenir les enseignants des zones les plus abandonnées du pays (Etats de Oaxaca, Guerrero, Chiapas, Michoacan...) la loi prévoit de les punir pour les dysfonctionnements généralisés du système d’éducation publique. La colonne vertébrale de cette loi est le renvoi automatique après trois échecs aux évaluations administratives ou immédiate si l’enseignant refuse d’être évalué. De plus la loi LGSPD viole de manière flagrante l’article 123 de la Constitution en permettant au gouvernement de renvoyer les enseignants pour des motifs variés et sans que la responsabilité de l’autorité administrative puisse être mise en cause. L’objectif est de limiter au maximum l’intervention des assemblées de conciliation et d’arbitrage, excluant toute possibilité de recours, pour les enseignants, auprès des juridictions compétentes. L’objectif est de faire disparaître les droits syndicaux et le droit du travail des enseignants pour réduire leurs contrats de travail à de simples accords administratifs.
Cette réforme fait partie d’un “Pacte pour le Mexique” avec une autre réforme majeure, la réforme énergétique : en modifiant les articles 27 et 28 de la Constitution celle-ci annule le monopole de l’Etat sur l’exploitation du pétrole et de tous les hydrocarbures. Ainsi, les ressources du Mexique pourront être exploitées par des particuliers, avec bien entendu l’entrée sur le marché mexicain des grandes multinationales pétrolières. Cette réforme aura pour effet de provoquer un énorme manque à gagner pour le gouvernement mexicain qui puise l’essentiel de ses ressources de fonctionnement dans les bénéfices de l’industrie pétrolière.

Comment vois-tu l’avenir du Mexique ?
En tant que jeune mexicaine, mon souhait le plus cher est de vivre dans un pays où le peuple conduise les luttes nécessaires pour une véritable amélioration de nos conditions de vie, un pays démocratique, avec une vraie pluralité des sources d’informations [5] (et pas seulement Televisa et TV Azteca...) un pays où chacun puisse bénéficier d’un véritable bien-être social et économique. Un Mexique uni où tous les Mexicains puissent vivre correctement.

Propos recueillis par Chloé Apon Diaz

Article paru dans Inter-Peuples n°221, novembre 2013

[2Source : Rfi

[3Mouvement Régénération Nationale dont le leader est Andrès Manuel Lopez Obrador, plusieurs fois candidat à l’élection présidentielle et battu en 2012 par l’actuel président, Enrique Peña Nieto. Sur le contexte de l’élection présidentielle de 2012, de nombreux articles sont disponibles sur internet concernant la régularité du scrutin, notamment suite aux suspicions pesant sur le PRI (parti d’Enrique Peña Nieto) suite à de probables “achats de votes” au moment de l’élection présidentielle : www.humanite.fr/monde/la-fraude-vraie-gagnante-de-l%E2%80%99election-presidentielle-500082 ; www.lexpress.fr/actualite/monde/amerique/mexique-la-fraude-electorale-est-endemique_1133966.html

[415 septembre : Fête nationale, fête de l’indépendance du Mexique suite à sa victoire sur l’occupant espagnol (1810-1821).

[5Lors de cette interview, Daniela est revenue à de nombreuses reprises sur le rôle joué par les deux grandes chaînes de télévision mexicaines : Televisa et TV Azteca. Ces deux chaînes privées sont souvent mises en cause pour leur traitement partial de l’information et la piètre qualité de leurs programmes souvent basés sur les modèles de “téléréalité” américains... Dans un pays où la plupart des gens s’informent via la télévision et où les “telenovelas” sont de véritables rendez-vous quotidiens pour des millions de Mexicains, proposer une information de qualité est l’un des grands défis des jeunes militants de la gauche mexicaine.

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