L’Intervention française en Centrafrique

Publié le : , par  CIIP

Depuis le début décembre 2013 a débuté la cinquantième intervention militaire française en Afrique en cinquante ans de "décolonisation". Et ce en Centrafrique, une ex-colonie emblématique, archétype parfait de ce qu’on appelle Françafrique. Une intervention qui s’inscrit dans une longue lignée d’opérations menées par les troupes françaises dans cette ex-colonie, indépendante officiellement depuis 1960, en proie à la pauvreté, à l’instabilité et aux conflits. La Centrafrique occupe la 180e place sur 186 dans le classement de l’IDH (Indicateur de développement humain - Rapport PNUD 2013), et 70% de ses habitants survivent dans une extrême pauvreté. Un pays quasiment sans routes, sans hôpitaux, sans écoles ou si peu, sans eau potable, dont l’espérance de vie reste dramatiquement bloquée à 44 ans… Et pourtant ce pays a de nombreuses ressources naturelles – mines d’or, de diamants, de mercure, d’uranium, de fer, tabac, coton, et une forêt de 3,8 millions d’hectares aux essences précieuses - à l’exploitation desquelles les entreprises françaises participent massivement : Bolloré a la mainmise sur la logistique et le transport fluvial, Castel règne en maître dans le marché de la boisson et du sucre, CFAO y contrôle le commerce des voitures, France Telecom est de plus en plus présent, et Total contrôle le stockage et la commercialisation du pétrole. Et c’est bel et bien pour maintenir ces profits que l’Etat français a contrôlé dès 1960 tous les rouages de l’Etat et de l’économie centrafricains. L’histoire de la Centrafrique est celle d’un désastre continu. Après avoir dépecé de plus de 50 % la superficie de l’ex-Oubangui Chari (qui comprenait le Moyen Congo, le Gabon et le Tchad…) pour en faire la République centrafricaine, la France a saigné à blanc ce pays durant trois quarts de siècle par une exploitation qui a dépeuplé le territoire et qui a permis l’édification de grandes fortunes françaises, notamment celles de Giscard d’Estaing ou de la famille de l’expert ès-droit de l’Homme Bernard Henri Lévy. La Centrafrique aborde l’indépendance en 1960 avec à peine deux millions d’habitants pour un territoire grand comme la France. Les bases militaires françaises de Bouar et de Bangui assurent une présence permanente de l’armée française qui a fait de la RCA un terrain de prédilection pour écraser toute tentative de révolte ou d’insurrection. Le seul objectif de la politique française a été d’assurer la continuité de l’exploitation des matières premières et l’accès aux aéroports. Les uns après les autres un président de la Républicaine a chassé l’autre par un coup d’Etat derrière lequel la France n’est pas loin. Comment oublier – un exemple parmi tant d’autres - le pitoyable sacre de l’ancien sous-officier de l’armée française devenu l’empereur Bokassa 1er en présence complaisante de diplomates français. Il y eut ensuite David Dacko, la dictature du général Kolingba, remplacé par un autre dictateur – Ange-Félix Patassé - qui sera chassé du pouvoir en mars 2003 par le général Bozizé, lui-même renversé le 24 mars dernier par une coalition la Séléka [groupe hétéroclite de rebelles locaux et de mercenaires venus pour la majorité du Tchad et du Sud Soudan] qui porte au pouvoir Michel Djododia à la présidence, lequel prend très vite ses distances…Vous suivez ?

Aujourd’hui, face au chaos et aux massacres engendrés par ce manque absolu de gouvernance stable et démocratique, dont la France porte une écrasante responsabilité, et qui menace à l’évidence les intérêts économiques français, François Hollande a beau jeu de solliciter des Nations Unies le feu vert pour intervenir, avec le concours – bien peu effectif - de troupes africaines. Personne n’est dupe, c’est bien l’armée française, déjà sur place, qui intervient. Certes, comme pour le Mali, il n’est pas aisé de condamner purement et simplement une intervention attendue impatiemment par une population en proie aux pillages, aux massacres, livrée à elle-même sans aucune protection. Mais il est essentiel – et c’est le rôle d’une association de solidarité internationale telle que le Centre d’Information Inter-Peuples - de rappeler les données historiques et le poids énorme que représente la politique de l’Etat français à la fois avant et après l’indépendance. On ne le soulignera jamais assez : une intervention militaire est le plus souvent un aveu d’impuissance qui entraine toujours des conséquences désastreuses, tant humaines que sociales et politiques.

Il revient d’abord aux Africains mais aussi à toute la communauté internationale d’aider ce peuple en danger. Avec la Fédération internationale des Ligues des droits de l’Homme il faut exiger la mise en place rapide d’une véritable force internationale de maintien de la paix. La France n’a pas vocation à jouer éternellement le rôle de gendarme de l’Afrique. Et au-delà de ce rétablissement de la paix civile, il faut enfin mettre sur pied des partenariats équitables et durables, il faut exiger l’annulation définitive de la dette injuste et odieuse des pays africains, soutenir les forces sociales et associatives ainsi que les diasporas militantes. Un vaste programme…

20 décembre 2013

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