Élections législatives et présidentielles en Tunisie dans l’espoir d’une vraie démocratie

Publié le : , par  Khaled Ben Saïdane, Marc Ollivier

Les élections législatives tunisiennes du 26 octobre 2014 se sont déroulées sous la protection de 100 000 militaires et policiers. C’est dire un tant soit peu que la République tunisienne est en « état de guerre ». Prés de quatre ans après la révolution qui a mis fin à la dictature de Ben Ali, la campagne été marquée par la désillusion, sur fond de chômage et d’insécurité. C’est dans ce climat de morosité que les Tunisiens ce sont déplacés aux urnes pour ces élections.
Le corps électoral est constitué d’environ 8 200 000 électrices et électeurs dont 63 % environ se sont inscrit-es sur une liste électorale, soit 5 200 000, dans les 10 954 bureaux de vote répartis sur 27 circonscriptions locales et 6 à l’étranger, pour élire leurs députés à la prochaine « Assemblée des représentants du peuple » à partir de 1 327 listes de candidats.
Parmi ces inscrits sur les listes électorales, le taux de participation a atteint près de 60 %, soit environ 3 100 000 suffrages exprimés. Ce sont donc seulement entre 38 et 39 % des électeurs potentiels (inscrits et non inscrits) qui ont voté lors de ces élections.

Deux partis étaient largement favoris : les islamistes d’Ennahdha , qui étaient sortis vainqueurs des premières élections libres en 2011 avant d’être contraints de quitter le pouvoir sous la mobilisation des forces démocratiques début 2014 ; et le parti Nidaa Tounes (Appel de la Tunisie), une formation hétéroclite regroupant des figures du centre droit renforcées par des caciques du régime du dictateur déchu Ben Ali, à l’image de son chef, vétéran de la vie politique tunisienne ayant servi aussi bien sous Bourguiba que sous Ben Ali, Béji Caïd Essebsi (87 ans), qui sera candidat à la présidentielle.

Répartition des 217 députés élus à la future assemblée

Quatre partis seront habilités à disposer d’un groupe parlementaire à l’assemblée : Nida Tunes (85 élus) - Ennahdha (69) - Union Nationale Libre (16) - Front Populaire (15).
Le reste des élus (32) se répartissent entre 15 partis dont 9 en obtiennent un seul.
Ces résultats ont donné sur le podium « 1er Nida Tounes, 2ème.Ennahdha, 3ème UNL (Union Nationale Libre) ».
Or, il faut rappeler que les chefs de ces trois partis, respectivement, « B. Caid Essebsi, R. Ghannouchi, Slim Riahi » s’étaient réunis à Paris en 2013, avec la bénédiction pressante de l’axe « Washington-La Mecque » . Pour cette rencontre, Slim Riahi (riche homme d’affaires) avait emmené dans son avion privé l’islamiste R. Ghannouchi (protégé des Anglo-saxons), pour y rencontrer le destourien B. Caid Essebsi (protégé des Européens). Depuis, une « démocratie de l’argent » a fait son chemin pour pousser les citoyennes et les citoyens à placer ces trois partis sur le podium. Force est de constater que cette « démocratie de l’argent » a plombé les élections législatives de la Tunisie 2014. Contrairement à ce qui se diffuse dans les médias, tunisiens et non-tunisiens, ce n’est pas la victoire du « parti laïc » sur le « parti islamiste », mais c’est plutôt le partage de la Tunisie entre les zones d’influence du « capitalisme européen » et du « capitalisme anglo-saxon ».

Une vague de polémiques, plus violentes les unes que les autres, a soufflé sur la campagne électorale (du 4 au 24 octobre), fortement chahutée par les extravagances et les aberrations qui ont marqué l’opération de dépôt des candidatures à l’élection présidentielle. Aujourd’hui encore, la polémique gronde dénonçant des irrégularités et des anomalies dans l’étape d’inscription des électeurs, dans l’affectation des membres des bureaux de vote, dont certains sont soupçonnés d’être partisans, et dans le fonctionnement de certains bureaux, notamment à l’étranger. Le faible taux de participation n’est malheureusement pas la seule mauvaise nouvelle. Des électeurs en colère et des observateurs désabusés racontent des péripéties regrettables : l’absence de noms d’électeurs sur les listes électorales, la transcription erronée de certains patronymes, le transfert inattendu de bureaux de vote etc .

Nouvel élément capital

Mais les résultats de ces législatives apportent aussi un nouvel élément capital dans la balance du pouvoir en Tunisie. Le Front Populaire a ainsi remporté une douzaine de sièges, donnant automatiquement aux partis de Gauche qui le constituent le droit de faire partie du prochain gouvernement. Nous sommes certes un peu loin de la vingtaine de sièges promis par Hamma Hammami (leader du Front Populaire) mais l’effet reste le même puisque plus de dix sièges assurent immédiatement un ‹bloc parlementaire). On est loin du scénario de 2011 où les quelques sièges remportés par la Gauche l’ont acculée à un rôle de figurant dans les grandes équations qui s’écrivaient entre Ennahdha et les ‹autres›. Aujourd’hui, après le succès de Nida Tounes, nous voici devant une situation inédite en Tunisie ; celle de deux grands pôles politiques (avec Ennahdha en second). Et c’est dans cette nouvelle équation que la Gauche est capable de devenir une sorte de point d’équilibre, par son renforcement au sein de l’assemblée et par le prestige personnel de quelques uns de ses membres.
Retenons la déclaration émouvante de la candidate du « Front Populaire » à Sidi Bouzid, Mbarka Ouaynia, veuve du martyr Mohamed Brahmi, élu de la Constituante assassiné par les islamistes : « Je dédie cette victoire à tous ceux qui ont pleuré Mohamed Brahmi, à ses sympathisants et à son âme, et remercie également ceux qui ont voté pour moi et ceux qui ne l’ont pas fait ». Une nouvelle élite proche du peuple, bouge et avance lentement mais sûrement... et la « Révolution de la Jeunesse et du Jasmin » (17 déc. 2010-14 jan. 211) pour la Dignité, la Liberté, la Justice sociale, continue sa marche victorieuse, lentement mais sûrement.

Ce que nous pouvons retenir de cette élection législative 2014 

1 - Le parti destourien « Nida Tunis » arrive en tête avec environ 34 % de voix, lui permettant d’avoir 85 sièges (39 %) à l’AEP. Cela ressemble à une victoire, mais ce n’en est pas une. Pour la première fois dans l’histoire de la République Tunisienne ce parti destourien, avec son nouveau nom « Nida Tunes », enregistre environ 13% de votes dans l’ensemble du corps électoral. Avant la Révolution, les chiffres habituels étaient autour de 90%. En réalité, ces résultats marquent une défaite cinglante dans l’histoire des destouriens et ce parti historique n’a pas eu la majorité absolue pour pouvoir gouverner seul sans coalition. Ces faits sont le résultat de la révolution démocratique du 14 janvier 2011.
2 - Le parti islamiste « Ennahdha » arrive en seconde position avec environ 26 % de voix, lui permettant d’avoir 69 sièges (32 %) à l’AEP. Là aussi, cela ressemble à une position de force, mais ce n’en est pas une puisque, après 3 ans de pouvoir à la Constituante et à l’Exécutif, avec 850.000 voix en 2014 il a perdu environ 650 000 voix par rapport aux élections du 23 octobre 2011. C’est une défaite flagrante. Et cela confirme aussi l’existence d’un système de « vase communicant » entre Ennahdha et Nida Tunes.
3 - Le parti oligarque « Union nationale libre » arrive en 3ème position avec un peu plus de 6 % de voix, lui permettant d’avoir 16 sièges (7 %) à l’AEP. Le chef de ce parti est un ploutocrate de Londres qui a réussi à siphonner les voix de son autre rival londonien du parti « Mahabba » (sous le nom « Pétition », le 23 octobre 2011). Il est aussi l’organisateur de la réunion de 2013 à Paris, entre le leader destourien de Nida Tunis et le leader islamiste de Ennahdha, en coordination avec le directeur de la chaîne TV privée « Nessma » (dont l’extrémiste S. Berlusconi est actionnaire). Son résultat électoral est en fait un « retour sur investissement ».
4 - Le « Front Populaire » arrive en 4ème position avec 6 % de voix, lui permettant d’avoir 15 sièges (7 %) à l’AEP. Ce résultat reflète la leçon tirée du 23 octobre 2011. Ce « Front Populaire » a ressemblé quelques 12 partis politiques ayant obtenu des résultats très faibles à la Constituante. C’est une véritable percée de la volonté et de la conviction. Il est resté fidèle aux aspirations du peuple pour la Dignité, la Liberté et la Justice sociale. Son projet de société est basé sur le poids de l’État dans la construction de la Tunisie, contrairement aux trois partis précédents qui privilégient la privatisation. Son résultat électoral est une victoire de la sagesse et de la jeunesse.
5 - Le reste des partis, toutes tendances confondues, ne représente pas de poids électoral significatif. Étant hétérogène, ces partis prendront des positions « suivistes » derrière les quatre émergents. A l’AEP, le parti « Nida Tunes » usera de nouveau de son slogan électoral « celui qui ne vote pas Nida Tunis, voterait Ennahdha ». Cependant, certaines élites, particulièrement les affairistes, peuvent émerger sur la scène médiatique. Le résultat électoral de ses 15 partis et/ou indépendant-es est dû essentiellement à leur échec politique et économique face aux attentes du peuple et de sa jeunesse.

La confirmation de la bipolarisation du champ politique entre Nidaa Tounes et Ennahdha pose la problématique des alliances. Plusieurs scénarios sont envisageables . Nidaa Tounes tentera un rapprochement avec son rival islamiste (une alliance non souhaitée par ces adhérents) ou cherchera une coalition avec des partis modernistes plus proches idéologiquement comme le libéral Afek Tounes ou le Front Populaire situé à gauche. Cela nécessite alors une possible adaptation des programmes économiques et sociaux. Le jeu des alliances s’annonce difficile pour trouver une majorité parlementaire.

Les élections présidentielles du 23 nov 2014 (premier tour)

A l’issue du premier tour du 23 novembre, les résultats officiels sont les suivants :
Participation des électeurs inscrits sur les listes électorales : 62,9%
Beji Caïd Essebsi (Nida Tunes) arrive en tête avec un score de 39,46%
suivi de Moncef Marzouki (soutenu officieusement par Ennahdha) à 33,43%
et de Hamma Hammami (Front populaire) à 7,92%.

La première conséquence est qu’aucun des candidats ne recueille une majorité absolue des suffrages, ce qui sera sans doute un obstacle à l’avènement d’un président trop autocratique, et qu’un second tour sera donc organisé en décembre pour départager les deux premiers.
Le deuxième fait à souligner est que les électeurs, tant aux législatives qu’aux présidentielles, ont retiré leur soutien majoritaire aux partis de la « troïka » qui ont gouverné depuis 2011, c’est à dire particulièrement au parti islamiste « Ennahdha » et à ses alliés, puisqu’ils ont placé en tête pour le deuxième tour celui qui se présente comme leur adversaire principal.
Enfin il faut relever le bon résultat du candidat présenté par le Front populaire, arrivé troisième de ce premier tour avec deux fois plus de voix qu’aux législatives.

Les Tunisiens ont rendez-vous avec l’histoire. L’avenir politique, économique, social et culturel de la Tunisie post-révolution va se décider maintenant, au regard des enjeux cruciaux liés à ces premières élections législatives pluralistes, libres et démocratiques, qui sont une belle réussite pour le gouvernement intérimaire chargé d’organiser ces élections. C’est aussi l’épilogue d’une longue période de transition démocratique qui a évité plus d’une fois de virer au chaos, voire à la guerre civile.
Considérant la conjoncture sécuritaire, économique et sociale difficile, les Tunisiens sont en droit de croire à l’avenir, à leur bon sens aussi, et à leur chance historique de se retrouver aujourd’hui face aux urnes pour choisir le modèle de société et de développement qui réponde à leurs attentes et à leurs ambitions.

Khaled Ben Saïdane 

novembre 2014
 

Point de vue sur...

AgendaTous les événements