8 heures pour le peuple syrien - Résistances là-bas, solidarité ici !

Publié le : , par  Marc Ollivier

C’est sous ce mot d’ordre que s’est déroulée la rencontre organisée, le 29 novembre dernier au Centre œcuménique Saint Marc - dans le cadre de la Semaine de la Solidarité Internationale -, par le CIIP et les Amitiés franco-syriennes. Beaucoup des Syriens de Grenoble étaient présents et tout le public a beaucoup apprécié les interventions des intervenants, comme l’ont montré les débats animés qui ont suivi leurs prises de parole. La qualité de ces intervenants et la clarté de leurs engagements dans le conflit qui ravage le territoire syrien a joué un rôle essentiel dans le déroulement de la rencontre.

Les avatars de l’action humanitaire en Syrie

Le premier thème abordé a été celui des interventions humanitaires dans ce conflit. La docteure Sada Hamza, pédiatre, coordonnatrice du Comité Médical Syrien et militante des Droits de l’Homme, a expliqué comment ce comité mis en place en 2011 dès le début des événements, a créé dans plusieurs villes des centres de secours sur la base de contributions bénévoles, puis en initiant de petits projets de développement pour aider l’autonomie locale des populations. Mais après s’être heurté aux exigences bureaucratiques du pouvoir central, qui les a accusés de travailler pour l’étranger et a menacé leurs militants, ils se sont trouvés confrontés à des problèmes qui entravent leurs activités : les mouvements massifs de réfugiés fuyant les combats, tant à l’intérieur du pays que vers l’extérieur, les bombardements des quartiers urbains par l’armée de Bachar, la faiblesse de leurs ressources en matériels et médicaments, les dangers croissants de l’accès aux zones de conflits armés. La population a tenté de créer des associations de secours, mais elles reçoivent très peu de moyens et sont également menacées.
A ces difficultés s’ajoutent l’aggravation et l’extension du conflit. Certaines interventions humanitaires internationales génèrent de la corruption et de la politisation des aides en faveur de certains partis et même une organisation humanitaire turque a fait passer des armes sur le terrain. La multiplication des camps de réfugiés dans les pays voisins sans possibilités de coordination entre eux et la masse considérable de ces réfugiés (3,2 millions selon le HCR) favorisent ces dérives ainsi que les projets de couloirs humanitaires ou de zones tampon non sécurisés. Selon le Dr. Hamza, la situation humanitaire d’ensemble du peuple syrien tend donc à devenir catastrophique et sans issue.
Un constat effrayant au moment où l’ONU déclare début décembre que le PAM (Programme Alimentaire Mondial) risque de renoncer, faute de ressources, à fournir une aide alimentaire à la hauteur de l’immensité des besoins …

Témoignage de Maher Housseno, avocat au barreau d’Alep de 2008 à 2012 (année où le régime de Bachar el Assad a détruit le palais de justice d’Alep en le bombardant).
« Je suis membre secouriste-bénévole au Croissant Rouge Syrien depuis 2005. Avec mes amis (avocats, ingénieurs, homme d’affaires, industriels, ouvriers, ...), nous avons créé un "Comité humanitaire de secours" pour subvenir dans toutes les régions syriennes aux besoins des habitants sinistrés ou déplacés à cause des affrontements entre les forces du régime syrien et les combattants de l’Armée Syrienne Libre (ASL). A Alep, les membres bénévoles du Croissant Rouge étaient bien formés et préparés pour soigner les habitants déplacés, avec un stock suffisant de médicaments et de matériels de secours. Fin 2012, les alentours du Croissant Rouge ont connu des affrontements entre les forces du régime et les combattants de l’ASL et le centre a été évacué. Selon les témoins, l’aviation du régime a attaqué le centre en détruisant ses bâtiments et ses stockes dans les entrepôts.
Le Croissant Rouge d’Alep avait son propre service d’ambulances. Mais le 24/07/2012, il a arrêté ce service car le régime visait les ambulances. Les milices du régime ont aussi arrêté des membres du Croissant Rouge, et volé quelques unes de ses voitures. Le travail des bénévoles du Croissant Rouge est très difficile car la ville d’Alep est divisée en deux parties : la partie ouest contrôlée par le régime, et le reste de la ville contrôlé par les combattants. En empruntant le seul point de passage entre les deux parties, les bénévoles du Croissant Rouge courent un grand danger à cause des tireurs qui sont positionnés des deux côtés. Souvent, les convois du Croissant Rouge doivent donner des explications.
Je voudrais aussi souligner que le nombre des bénévoles enregistrés au centre d’Alep du Croissant Rouge avant la révolution était de 1200 pour une ville de 4 à 5 millions d’habitants. Il en reste seulement 100 aujourd’hui et la ville d’Alep a perdu la majorité de ses équipements médicaux et de ses infrastructures à cause de la guerre. Plus de la moitié de ses habitants sont déplacés ou réfugiés, et il y a un nombre important de tués, de disparus, de détenus, d’enlevés, de handicapés... ».

La résistance des Kurdes syriens

Le second thème de la rencontre a porté sur la résistance des Kurdes syriens, notamment à Kobané. Il a été présenté par Khaled ISSA, juriste et représentant en France des Kurdes du Parti de l’union démocratique (PYd). Khaled Issa a commencé par rappeler que depuis l’indépendance, la Syrie a été gouvernée par un régime centralisé sous la domination des militaires avec un pouvoir transmis par cooptation et un partage des ressources publiques par la corruption. L’idéologie de ce régime a oscillé entre pan-islamisme et pan-arabisme, associée à une pratique d’alliances soit régionalistes soit tribales, dans lesquelles les Kurdes ont toujours été marginalisés et discriminés. Cette marginalisation a culminé en 1962 et 1963, lorsque le régime a décidé, lors d’un recensement, de ne pas accorder la nationalité syrienne à une partie de la population de la région de Djezireh en considérant que les habitants de cette région étaient des étrangers se trouvant illégalement en Syrie ! Et il leur a appliqué une politique de répression et de réquisitions assortie d’arrestations et d’assassinats. Cet héritage historique explique l’adhésion des Kurdes syriens en mars 2011 au Comité de Coordination pour la Démocratie, dont les orientations reposent sur refus :

  • Non à la violence,
  • Non à la confessionnalisation,
  • Non aux interventions militaires extérieures.

Sur cette base, les Kurdes ont mis en œuvre une stratégie d’autodéfense populaire se donnant pour objectifs la mise en place de leur propre administration et de forces d’auto-défense capables de préserver leur région de l’extension des champs de bataille. Et ils se sont opposés à la politique de soutien aux groupes islamistes décidée par le Conseil National Syrien, lui même appuyé par les pays occidentaux, la Turquie et les monarchies du golfe.
Il faut souligner que, d’après K. Issa, cette stratégie kurde d’autodéfense s’est accompagnée de l’application d’un quota pour que toutes les assemblées locales soient composées d’au moins 40 % de femmes et de la mobilisation aussi bien des garçons, dans les "unités de protection du peuple", que des filles, dans les "unités de protection de la femme", qui sont incorporées à égalité dans les forces d’autodéfense des régions kurdes.
Khaled Issa a terminé son exposé en condamnant vigoureusement la politique du gouvernement turc, qui non seulement bloque toute aide internationale destinée aux Kurdes, mais n’apporte aucun soutien aux combattants qui défendent la ville de Kobané et ses environs (ville kurde syrienne à la frontière de la Turquie) contre les attaques de l’armée du groupe islamiste terroriste DAESCH. Au contraire, ce gouvernement livre même des armes à ce groupe et facilite ses mouvements à travers la frontière. En effet, ce même jour du 29 novembre, la Turquie a laissé passer des véhicules armés du Daesch pilotés par des kamikazes fanatisés qui sont allé se faire exploser à Kobané dans le but de briser la résistance des combattants kurdes. Cet assaut a été repoussé, mais l’anecdote en dit beaucoup sur les complicités dont bénéficie encore ce groupe Daesch qui exerce un pouvoir criminel sur une partie du territoire de l’Irak et de la Syrie et veut aussi l’étendre dans les régions kurdes de la Syrie.

Où en est la Syrie aujourd’hui ?

Sous cette interrogation le dernier thème de la rencontre soulevait une question décisive : Face aux deux "monstres" que sont Bachar el Assad et l’État Islamique (Daesch), une alternative démocratique et sociale est-elle encore possible ? Il a été introduit par Haytham Mnanaa, chargé des relations internationales de la CNCD (Coordination Nationale pour le Changement Démocratique), réfugié politique en France, militant de la Ligue arabe des droits de l’homme et Directeur de l’Institut suédois des Droits de l’Homme (dont le siège est à Genève).
Il a rappelé que le peuple syrien a exprimé en mars 2011, avec les manifestations qui ont commencé à Deraa, sa volonté de se joindre aux autres peuples arabes qui se soulevaient pour se débarrasser de leurs régimes oppressifs et vivre dans la liberté et la dignité. Mais il a ensuite constaté dans quelle situation désastreuse se trouve la Syrie trois ans plus tard : plus de 200 000 morts, plus de 3 millions de réfugiés dans les pays voisins, 70 % au moins des infrastructures médicales détruites, des villes en ruines, la souveraineté du peuple syrien évanouie. Tandis que des milliers de cadres hautement qualifiés quittent le pays pour se réfugier à l’étranger, le gouvernement turc laisse entrer des milliers de djihadistes venus du monde entier se mettre sous la bannière du califat criminel autoproclamé du Daesch et le régime militaire de Bachar el Assad est toujours en place.
Haytham Manaa explique cette évolution par une série d’événements historiques aux conséquences catastrophiques : à commencer par l’Afghanistan où s’est créée l’idéologie djihadiste et le réseau Al Kaïda de Ben Laden pour lutter contre les Russes, avec l’appui des Américains. Beaucoup de djihadistes y ont été formés qui ont ensuite alimenté et inspiré des mouvements "islamistes" dans de nombreux pays (Algérie, Somalie, Yémen et aujourd’hui Libye, Sahel et même Nigeria...). En Syrie un autre événement marquant a été la révolte populaire de la ville de Hama en 1980, qui a été écrasée par Hafez el Assad sous prétexte d’un affrontement militaire avec les activistes des Frères Musulmans. Si bien qu’en 2011 Bachar a repris cette tactique : il a libéré les djihadistes qu’il avait arrêtés pour pouvoir transformer les revendications politiques du "printemps arabe" en conflit confessionnel avec des groupes armés sunnites relevant d’une répression militaire. Malheureusement une partie de l’opposition syrienne est tombée dans ce piège en soutenant certains groupes islamistes. Enfin la militarisation du conflit s’est aggravée au niveau international, d’abord par les conséquences néfastes de la destruction de l’état irakien après son occupation par les Américains, mais aussi par l’action des soi-disant "amis de la Syrie" (une alliance entre les occidentaux, la Turquie et les monarchies du golfe) qui ont favorisé le financement et l’armement de ces groupes de djihadistes et qui portent ainsi une lourde responsabilité dans la destruction de la Syrie.
C’est finalement le Daesch qui est devenue la force dominante dans cette militarisation confessionnelle. En adoptant une idéologie radicale : construire une société sunnite pure en éliminant toute autre croyance et même les groupes sunnites concurrents. Cette idéologie sunnite radicale facilite leur financement par les monarchies arabes. Ensuite en trouvant un encadrement militaire de haut niveau avec les officiers irakiens licenciés par les Américains. Et enfin en attirant par leur extrémisme soi-disant religieux et par leurs succès militaires des milliers de combattants venus du monde entier dont le passage est favorisé par la Turquie (au point que 80 % des attentats kamikazes de Daesch sont le fait de ces étrangers).
Haytham Manaa ne cache pas les énormes difficultés de cette situation, où les Syriens sont les victimes d’un jeu international qui les dépasse. Il croit cependant à la nécessité pour les forces démocratiques du pays de préserver leur indépendance d’organisation et d’action, et de maintenir leur refus du confessionnalisme, des conflits ethniques et de toutes interventions militaires, qui s’avèrent partout incapables de dégager des solutions, qui ne peuvent être que politiques.
Selon lui, la coalition qui s’est constituée contre le Daesch sous l’égide des USA et les frappes aériennes qu’elle effectue contre ses groupes armés en Irak et en Syrie est le signe d’un nouveau tournant. Il signifie que les membres de cette coalition ont compris qu’il fallait arrêter de jouer aux apprentis sorciers, car le Daesch devenait dangereux pour eux mêmes et à l’échelle internationale. A travers le Daesch et les milliers de djihadistes qu’il attire et forme à la violence criminelle, la guerre en Syrie devient dangereuse pour l’Égypte, l’Arabie saoudite, le Maghreb et même l’Europe. Mais pour Haytham Manaa, ces frappes ne suffiront pas. Il estime qu’un processus politique ne pourra reprendre en Syrie que si cette coalition internationale réussit à bloquer les sources de financement de ce pseudo-état terroriste, à empêcher efficacement son recrutement international de nouveaux djihadistes et à respecter et restaurer l’indépendance et les institutions démocratiques de tous les états concernés par ce conflit. Un changement complet des stratégies des principaux acteurs de la géopolitique dans toute la région qui peut prendre du temps …
A l’issue des débats qui ont suivi ces interventions, le public a pu refaire ses forces avec un délicieux buffet-dinatoire préparé par les Amitiés franco-syriennes.
Quant à nos lecteurs qui n’ont pas pu assister à cette rencontre si instructive, nous leur proposons de se reporter aux enregistrements vidéos qui ont été réalisés pour les exposés du Dr. Khaled Issa et de Haytham Manaa (mise en ligne à venir...).

Article publié dans Inter-Peuples n°232, janvier 2015

Accès à la vidéo de la conférence

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