La République Islamique d’Iran et le chaos du Moyen-Orient

Publié le : , par  Babak Kia

Où en est l’Iran, le régime islamique face d’une part à un Moyen-Orient dévasté par plusieurs conflits et un véritable chaos, et d’autre part face aux pressions internationales exercées sur son programme nucléaire. Nous avons demandé à un ami connaisseur de la réalité iranienne de faire le point.

A la faveur du chaos régional qui s’approfondit au Moyen-Orient, la République Islamique d’Iran est devenue un acteur incontournable dans la région.
Plus de 20 ans après la chute du bloc soviétique qui a ouvert la région aux multiples interventions impérialistes menées par les États-Unis et leurs alliés et suite aux soulèvements populaires au Maghreb et au Moyen-Orient, la région connaît une nouvelle accélération historique. L’offensive néolibérale des dernières décennies, la corruption des élites dirigeantes, le caractère dictatorial des Etats de la région, la politique destructrice de l’impérialisme et de l’État d’Israël, ont fortement dégradé les conditions de vie des populations.
La situation est marquée notamment par l’effondrement des Etats irakien et yéménite, la perte de contrôle du régime de Bachar El Assad sur une grande partie du territoire syrien. Ces éléments s’ajoutent à l’instabilité permanente du Liban et à la poursuite de la colonisation israélienne en Palestine. Tout cela s’accompagne de la montée en puissance d’acteurs nouveaux tels que DAESH ou le renforcement dans la région kurde autonome d’Irak. En effet, à la faveur des interventions étasuniennes en Irak, le Kurdistan irakien avait déjà acquis une certaine autonomie, inégalée dans son histoire. Cette autonomie est aujourd’hui renforcée et ceci grâce à la collaboration de Barzani avec les puissances impérialistes et les Etats réactionnaires de la région tels la Turquie d’Erdogan et la République Islamique d’Iran, deux Etats qui bafouent les droits nationaux du peuple kurde.

États-Unis / Iran : nouvelles alliances contre les peuples

C’est dans ce contexte que la République Islamique d’Iran revient au centre de l’échiquier moyen oriental et fait figure pour l’impérialisme étasunien de puissance régionale montante.
Depuis 2001, en Afghanistan comme en Irak, Téhéran et Washington se sont trouvés des intérêts communs, ce qui n’a pas manqué de modifier les équilibres et les jeux d’alliances dans la région. Ainsi, à la faveur de la chute du régime des Talibans et l’arrivée au pouvoir en Irak de Maleki allié de la mollahrchie de Téhéran, l’Arabie Saoudite alliée traditionnelle de Washington a vu son influence reculer. Les tensions régulières qui agitent les monarchies réactionnaires du golfe sont également une source de défiances importantes entre le royaume saoudien et le régime de Téhéran. En effet, porté par la vague des révolutions arabes, ces dernières années ont vu apparaître une agitation permanente des minorités chiites dans les monarchies du golfe. Régulièrement, les minorités chiites soutenues par Téhéran sont la cible de répressions et d’attentats. Cela s’accompagne d’une instabilité croissante liée à la montée de la contestation démocratique au sein même des pétromonarchies. D’autre part, les dirigeants saoudiens voient d’un très mauvais œil la pénétration économique et politique iranienne dans la région. A titre d’exemple, les multiples projets de coopération entre Téhéran et Oman suscite la réprobation de la monarchie saoudienne (cf. version longue de cet article sur Europe solidaire sans frontières).
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Instabilité régionale et confrontation entre Ryad et Téhéran

Sans qu’elle soit le facteur unique d’instabilité et de conflits et sans limiter la situation à une confrontation entre les régimes théocratiques de Téhéran et de Ryad, "la guerre froide" entre ces deux Etats se mue en "guerre chaude" menée par acteurs locaux interposés.
Pour le royaume des Saoud, une défaite face à la République Islamique d’Iran est vécue comme une menace existentielle pour la famille régnante. Ainsi, pour contrer l’influence de Téhéran et pour protéger ses énormes intérêts financiers et politiques dans la région, le royaume wahhabite utilise sa puissance financière considérable pour soutenir et armer les courants extrémistes sunnites et les dictatures. D’autre part, Ryad tente d’opposer à Téhéran un axe avec la Turquie et à s’assurer du soutien durable de Washington. Or, pour les États-Unis le royaume saoudien n’a plus la même fonctionnalité politique dans la région. Même d’un point de vue énergétique Washington s’est lancé dans un vaste plan d’exploitation des pétroles et gaz de schistes, réduisant sa dépendance à l’égard du pétrole des pays du golfe. Ainsi, selon l’Agence Internationale d’Énergie (AIE), les États-Unis devancent désormais l’Arabie Saoudite pour la production de pétrole et gaz liquéfiés. Cette politique énergétique modifie les rapports économiques, politiques et commerciaux avec les pays du golfe. Enfin, l’Arabie Saoudite peine à maintenir une influence politique, idéologique et symbolique aussi forte sur les peuples arabes. En effet, le soutien de Ryad aux régimes réactionnaires et aux courants intégristes sunnites se heurte aux aspirations démocratiques et sociales qui s’expriment depuis le début de la vague des soulèvements populaires.
Les dynamiques à l’œuvre au Moyen-Orient échappent en partie au contrôle des grandes puissances qui doivent également faire face à une crise violente du système capitaliste et à une concurrence exacerbée. Washington doit faire face aux échecs multiples de sa politique dans la région. Les interventions étasuniennes n’ont pas permis à l’impérialisme de stabiliser la région et d’en tirer avantage. De plus, alors que le système capitaliste est en crise, le coût financier et militaire est de plus en plus lourd politiquement.
Dans le même temps, la stratégie de Washington et sa confrontation avec la Chine, impose à l’administration Obama de renforcer son dispositif militaire en Asie-Pacifique au détriment du Moyen-Orient. Ainsi, 60 % des forces aériennes extérieures se trouvent dès à présent dans la région Asie-Pacifique et les États-Unis se sont engagés à y baser 60 % de leurs forces navales d’ici à 2020, soit huit navires de plus qu’actuellement. Cette nouvelle stratégie qui s’accélère avec le retrait des troupes US d’Afghanistan n’est pas sans conséquence au Moyen-Orient. Cette redéfinition stratégique ouvre des espaces aux Etats qui entendent jouer un rôle de puissances régionales, à savoir la Turquie, la République Islamique d’Iran, l’Arabie Saoudite ou le Qatar.
Dans une autre mesure, l’État d’Israël tend à s’autonomiser de la tutelle de Washington et constitue pour la Maison Blanche un facteur d’instabilité permanent. D’où les prises de distances et les anicroches régulières entre l’administration Obama et Netanyahou.

Dans ce contexte, la République Islamique détient des atouts majeurs à monnayer. Avec ses 79 millions d’habitants, sa deuxième réserve mondiale de gaz et troisième de pétrole, la dictature des mollahs fait figure d’État stable et puissant alors que nombre de ses voisins directes sont en proies à la guerre et à des convulsions importantes. La fermeture relative du marché iranien du fait des sanctions internationales pénalise certes la République Islamique et surtout les peuples d’Iran, mais suscitent aussi les convoitises et la compétition entre les multinationales. L’élection de Rohani à la présidence de la république a annoncé la volonté du Guide de la Révolution Khameneï et de la direction des Gardiens de la Révolution d’aboutir à un compromis majeur avec l’impérialisme étasunien. Ce changement d’attitude répond aussi à la situation interne que traverse l’Iran.

Négociations autour du nucléaire iranien et grand marchandage

"Plus personne ne peut battre les tambours de la guerre. L’atmosphère hostile créée contre nous a disparu. Le monde a réalisé que les intérêts communs peuvent mener à un accord". Ces propos de Mohammad Javad Zarif, chef de la diplomatie iranienne, font suite aux négociations sur le dossier du nucléaire qui se sont achevées le 24 novembre dernier et immédiatement prolongées jusqu’au 1er juillet 2015.
Pour Washington et Téhéran l’analyse est semblable : tôt ou tard un accord sera signé. Bien sûr les négociations seront longues et révèlent les divergences d’intérêts entre les grandes puissances. Ainsi la France, se faisant porte parole de Netanyahou et de la monarchie saoudienne, fait tout pour empêcher un accord. La France entend profiter du relatif désamour entre Washington et Riyad pour renforcer sa position dans la région. Cela se fait au détriment de l’accès au marché intérieur iranien. La France occupe le 16e rang avec moins de 500 millions d’euros d’échanges annuels avec la République Islamique d’Iran. Elle se situe loin derrière ses concurrents européens et asiatiques et même derrière les États-Unis. Au cours des 9 derniers mois de l’année 2014, les échanges commerciaux entre l’Iran et l’Allemagne ont connu une progression de +33% atteignant 1,6 milliard d’euros contre 350 millions pour la France, sans parler de la hausse importante des exportations américaines vers le marché iranien.
Cela étant dit, la République Islamique n’abandonnera pas totalement son programme nucléaire. Le régime de Téhéran souhaite que l’Iran soit un "pays du seuil" c’est à dire d’être en capacité de se doter de l’arme nucléaire si besoin mais de ne pas développer un arsenal à ce stade. Enfin, la mollahrchie joue de la concurrence inter-impérialistes et poursuit, pendant les négociations, son programme nucléaire civile. Ainsi, la Russie et la République Islamique ont signé un accord le 11 novembre 2014 pour la construction de deux nouveaux réacteurs. Pour l’instant les négociations entre la République Islamique d’Iran et le groupe 5+1 achoppent sur deux points essentiellement : le calendrier pour la levée des sanctions internationales et l’ampleur du programme d’enrichissement d’uranium. La mollahrchie affirme vouloir multiplier par dix son programme actuel d’ici sept ans, notamment en utilisant des machines plus modernes alors que les grandes puissances ne souhaitent pas parler de levée des sanctions, mais simplement d’une suspension. Malgré ces blocages, un accord entre le régime dictatorial de Téhéran et les grandes puissances est probable.
Car, le contexte régional chaotique et la situation sociale et économique catastrophique en Iran poussent au rapprochement. La corruption généralisée au plus haut sommet de la mollahrchie, l’explosion de la misère et du chômage, l’inflation galopante, la chute des cours du pétrole, les sanctions économiques et financières pèsent lourdement sur les peuples d’Iran. D’autre part, la répression quotidienne des aspirations démocratiques et sociales, les attaques contre les salariés qui luttent pour leurs droits ou la mise en place de législations favorables aux classes possédantes et les clans au pouvoir accentuent la coupure entre le régime et l’immense majorité de la population. Le Guide de la Révolution Khameneï et le Président de la République Rohani souhaite la levée des sanctions afin de regagner des marges dans la redistribution clientéliste et de redonner de l’air au régime.
D’autre part, pour Washington, l’instabilité régionale et l’échec de toutes ses interventions passées poussent à un "rééquilibragev des alliances. Il s’agit d’enregistrer les rapports de forces régionaux et l’influence grandissante de Téhéran. Cela soulève l’inquiétude de la monarchie saoudienne dont le soutien aux divers courants réactionnaires de l’Islam politique est un des facteurs d’accentuation des guerres et de la montée de DAESH. Riyad et Téhéran qui se livrent une guerre indirecte et par forces interposées favorisent les logiques d’affrontements inter religieux. Affrontements derrières lesquelles se trouvent des intérêts capitalistiques et d’États. Bien entendu, les formes de ces affrontements et leurs violences sectaires prennent racines dans les réalités politiques, sociales et économiques délabrées de la région. Elles s’appuient sur le vide laissé par la défaite des mouvements nationalistes arabes et de la gauche révolutionnaire. Plus globalement, ces affrontements renvoient aux modes d’insertions modifiées à la mondialisation capitaliste et à l’abandon de pays et de populations entières à un mode d’extraction de la plus-value et des richesses qui tient davantage d’une économie de la prédation que d’un développement capitaliste classique adossé à des États-Nations.
Aujourd’hui, Ryad défend non seulement sa place dans la géopolitique régionale mais aussi ses intérêts financiers. Or, la Maison Blanche entend contenir les ambitions transfrontalières de DAESH qui bouleversent profondément les équilibres régionaux, menacent les monarchies du golfe et les intérêts de l’impérialisme étasunien. Au delà de sa violence sectaire et de la barbarie de ses actes, l’une des principales caractéristiques et singularités de DAESH, est d’avoir modifié "les règles du jeu" et d’afficher la volonté de se départir des frontières historiques, du moins entre la Jordanie, le Liban, la Syrie, la Palestine, et l’Irak.

Impérialisme étasunien et dictature des Mollahs

Téhéran et Washington ont soutenu le gouvernement Maleki et soutiennent désormais son successeur Haidar Al-Abadi. La percée de DAESH a renforcé la communauté d’intérêts entre l’administration US et le régime des mollahs. Depuis des mois, les Gardiens de la Révolution interviennent sur le territoire irakien. La collaboration entre l’administration Obama et la dictature des Mollahs est de moins en moins discrète d’ailleurs. Ainsi, le Pentagone a révélé, mardi 2 décembre, que l’aviation iranienne avait bombardé des positions de DAESH en Irak. Frappes saluées immédiatement par John Kerry.
En Syrie, la répartition des rôles entre Washington et Téhéran est tacite mais réelle. L’aviation US mène des frappes contre DAESH, mais ce sont les Gardiens de la Révolution qui, au sol, combattent d’un côté les révolutionnaires syriens et de l’autre s’en prennent aux forces de "l’État Islamique" là ou elles gênent le régime dictatorial de Bachar El Assad. De son côté, le pouvoir syrien soutenu par le Hezbollah libanais et par la République Islamique, poursuit le massacre quotidien de civils. Bachar El Assad, qui n’a de cesse de renouveler ses offres de services à Obama pour "lutter contre le terrorisme", a les mains libres pour écraser la révolution syrienne.
Même sur le Kurdistan d’Irak, les approches entre l’administration US et Téhéran sont communes. Ils soutiennent et arment Barzani tout en empêchant les composantes de la gauche kurde de s’armer et s’opposent aux aspirations des Kurdes dans la région.

Résister aux forces contre-révolutionnaires

Au Moyen-Orient comme dans tout le monde arabe, les peuples s’affrontent aux forces contre-révolutionnaire que sont les États, les courants de l’islam politique, et les puissances impérialistes. La situation nécessite la réactivation à l’échelle internationale d’un camp anti-impérialiste, socialiste et laïque qui se pose la nécessité de la solidarité concrète avec les forces progressistes en lutte contre les barbaries, pour la démocratie et la justice sociale.

Babak Kia
décembre 2014

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