Échec des politiques néolibérales en Grèce  Les partis de la droite et du social-libéralisme soutenus par la "troïka" sont sanctionnés par les électeurs

Publié le : , par  Marc Ollivier

Les sondages annonçaient tous une déroute politique de l’alliance entre le parti de droite "Nouvelle démocratie" et le parti social-libéral "PASOK" qui gouverne la Grèce depuis 2012. Le dimanche 25 janvier, les urnes ont parlé et leur défaite est en effet cuisante : un séisme politique qui ébranle non seulement la Grèce, mais toute l’Europe.

Il s’agit d’un événement historique

Ces deux partis, avant de faire cause commune en 2012 pour réussir à barrer la route du gouvernement à la nouvelle coalition anti-austérité Syrisa, ont monopolisé le pouvoir en alternance pendant 35 ans, en gouvernant la Grèce sur la base d’un clientélisme et d’une corruption généralisés et de privilèges accordés aux plus puissants, église et armateurs privés notamment. Et cela tout en suivant les orientations politiques néolibérales du FMI et de la Banque mondiale. Ce sont ces deux partis qui ont réussi à faire entrer la Grèce au sein de l’Union européenne en 1981, avec le soutien de la France, et dans la zone euro en 2001, grâce aux magouilles de la banque US Goldman Sachs qui a maquillé les comptes publics du pays.

La crise bancaire et financière internationale de 2008, qui a vu les pertes colossales des banques spéculatrices prises en charge par les budgets publics, a entraîné l’imposition d’une véritable politique de soumission aux marchés financiers par la trop fameuse "troïka" (FMI-UE-BCE [1]). Cette politique a été conçue pour obliger les Etats à s’endetter toujours davantage afin de verser de lourds intérêts aux banquiers privés, avides de manœuvres spéculatives juteuses sur les marchés financiers. La Grèce, dont la dette publique était historiquement élevée, a été la cible principale de cette stratégie d’austérité imposée à toute l’Europe. Sous la forme de plusieurs "mémorandums" les gouvernements grecs ont accepté, sous prétexte de rembourser cette dette, un programme ultra libéral de privatisations et de liquidation des services publics, ainsi qu’une dégradation sans équivalent du niveau et des conditions de vie de la population.

La profondeur de la crise sociale et des souffrances qu’elle a entraînées pour les Grecs n’ont pas été sérieusement documentées par les grands médias français. Relevons seulement quelques données qui en reflètent bien mal la gravité, tout en permettant d’en mesurer la profondeur.

  • Entre 2009 et 2013 le Produit Intérieur Brut a chuté de 25 %, la production industrielle de 30,4 %, l’activité du bâtiment de 84,3 % ; et 30 % des entreprises ont fermé (entre 2010 et 2013)
  • Les travailleurs ont été les premières victimes : entre 2009 et 2014 le chômage a augmenté de 44 % alors que les bénéficiaires d’allocations de chômage diminuaient de 63,7 % tandis que les salaires ont baissé de 38 % et les retraites de 45 %
  • Le nombre des jeunes de 15 à 29 ans confrontés à des privations matérielles graves ont augmenté de 101,5 % entre 2008 et 2012, tandis que la mortalité infantile passait de 6,3 pour mille en 2003 à 9 pour mille en 2011 (soit 42,8 % d’augmentation)
  • Le taux des dépressions passait de 3,3 % en 2008 à 12,3 % en 2013 et les suicides ont augmenté de 44 % entre 2007 et 2011 etc.

Et tous ces sacrifices pour rien, puisque la dette publique de la Grèce s’est accrue de 36,5 % entre 2007 et 2013, passant de 235 milliard d’euros à plus de 321 milliard !!! [2]
Devant ce véritable désastre social, on peut imaginer pourquoi, dans le dernier Euro-baromètre, il apparaît que 91 % des Grecs rejetaient leur système politique. On comprend aussi dans ces conditions pourquoi le gouvernement de la droite et du PASOK n’a pas réussi à faire élire un président de la République par le parlement le 29 décembre dernier, ce qui a entraîné les élections anticipées du 25 janvier ; et pourquoi ce gouvernement a été considéré par une majorité d’électeurs comme responsable de leurs souffrances et sérieusement sanctionné.

Que faut-il attendre de la nouvelle majorité dirigée par Syriza ?

Il est trop tôt pour le dire, même si sa victoire électorale prend déjà l’allure d’un coup de tonnerre à travers l’Europe. Giorgos Katrougalos, député de Syriza, a confirmé lors du meeting parisien du 19 janvier l’intention de son parti d’« assainir le système politique grec corrompu et clientéliste, de restaurer le SMIC, de rétablir une couverture santé digne de ce nom, de rétablir le courant pour tout le monde, d’abolir la dérégulation du droit du travail, de promouvoir de nouvelles institutions de démocratie directe ». Au plan européen, il a dit vouloir convaincre de « la nécessité de mutualiser la dette, car l’Europe ne peut pas vivre coupée en deux, entre créditeurs et débiteurs ». Reste à savoir si Syriza voudra concrètement appliquer son programme et s’il le pourra.
D’un côté les obstacles à cette application ne vont pas manquer. Elias Nikolakopoulos, politologue très écouté des médias en Grèce, prévoit qu’ « il y aura de la part de l’UE une position punitive contre la Grèce pour ne pas favoriser l’émergence de forces similaires en Espagne ou ailleurs... En revanche il y a des forces en Europe qui seront des alliés potentiels ». Et on ne doit pas oublier les risques liés à la présence en Grèce du parti fasciste de l’Aube Dorée, dont 78 membres sont inculpés pour l’assassinat du chanteur hip-hop Pavlos Fyssas...
D’un autre côté, on voit aussi se dessiner un regroupement des forces hostiles à une poursuite de la politique néolibérale. Tsipras et les Verts grecs ont officialisé le 7 janvier leur collaboration et 22 candidats verts ont ainsi intégré la liste des candidats de SYRISA, ce qui peut avoir un écho dans plusieurs pays européens où les partis verts sont bien installés. En Espagne, Podemos est sur cette ligne et au meeting parisien du 19 janvier par exemple une alliance de même nature s’est manifestée en France, en souhaitant une victoire de SYRISA.
On peut donc penser qu’une bataille politique d’un nouveau genre se prépare en Europe entre les partis de droite et socio-libéraux d’un côté, qui soutiennent la politique de privatisation et d’austérité budgétaire de la "troïka", et de l’autre les partis de la gauche plus radicale alliés aux écologistes. D’autant plus que l’année 2015 annonce des élections politiquement importantes au Portugal en septembre et en Espagne en décembre, sans oublier les élections régionales en France. Une nouvelle dynamique politique pourrait en résulter à travers toute l’Europe et nous en serons évidemment partie prenante. A suivre…


Article publié dans Inter-Peuples n°233, février 2015

[1Fond Monétaire International – Union Européenne – Banque Centrale Européenne. Cette "troïka" a été qualifiée d’"entreprise de déshumanisation" par l’écrivain Vassilis Vassilikos.

[2Ces chiffres proviennent d’Eurostat, ELSTAT, de la Banque de Grèce, l’Institut du Travail de la Confédération générale des travailleurs de Grèce, et l’Institut de recherche universitaire de santé mentale (EPIPSY). On peut y accéder sur le site OkeaNews

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