La dynamique SYRISA marque des points en Europe

Publié le : , par  Marc Ollivier

Si l’on en croit les médias qui soutiennent la politique européenne d’austérité imposée par les conservateurs allemands, la Grèce est en faillite et Alexis Tsipras est obligé de reculer et de renoncer à son programme social devant les exigences des eurocrates de Bruxelles. Mais cette présentation est en fait un rideau de propagande dépitée de devoir reconnaître que SYRISA et le gouvernement grec résistent à ces diktats et se renforcent politiquement en Grèce et en Europe. Les forces démocratiques européennes ont le plus grand intérêt à consolider cette dynamique prometteuse qui peut mettre en échec les stratèges conservateurs européens du capitalisme mondialisé et leurs objectifs d’austérité et de régressions sociales accélérées.

Pressions et menaces des tenants du néo-libéralisme
C’est la victoire de SYRISA en Grèce aux élections européennes d’avril 2014 qui a marqué l’ouverture de cet affrontement politique : après cette élection, on a vu la commission européenne et les eurocrates de tout poil tenter de consolider le gouvernement grec de la droite et du PASOK en multipliant les promesses, mais sans pouvoir empêcher le blocage de l’élection présidentielle et l’ouverture d’une campagne électorale pour le renouvellement du Parlement. C’est durant cette campagne que les dirigeants allemands se sont déchaînés. Mr. Schaüble a déclaré « Pas d’alternatives pour la Grèce, qui devra poursuivre les réformes quel que soit le résultat du vote de janvier ». Quant à Angela Merkel, elle n’hésitait pas à faire savoir que « la Grèce devrait quitter la zone euro si Tsipras gagnait les élections » … Mal leur en a pris car ces menaces n’ont fait qu’augmenter les intentions des électeurs grecs de voter pour SYRISA.
Depuis sa victoire, le bras de fer politique est engagé entre la majorité des députés élus du parlement grec et les instances de la gouvernance européenne ; et contrairement aux illusions de ces dernières, le nouveau gouvernement grec a décidé de rejeter la tutelle de la trop fameuse « troïka » [1] et proposé de négocier au sein d’un nouveau groupe (les ministres des finances, la CE, la BCE et le FMI) la situation catastrophique créée par cette tutelle.

Les points marqués par SYRISA

1/ Un cadre européen de négociations
Citons ici une déclaration de Yanis Varoufakis, Ministre grec des finances : « À la différence de la troïka, le Groupe de Bruxelles est le fruit de l’accord que nous avons arraché dans la douleur le 20 janvier à l’Eurogroupe. Nous avons ouvert un nouveau processus. Mesurons le chemin parcouru : au lendemain des élections, les instances européennes nous intimaient l’ordre d’accepter leurs conditions, sous peine de couper les vivres aux banques grecques. Nous avons réussi à convenir d’un règlement créant une situation hybride. Nous mettrons en œuvre notre programme de réformes, nous serons jugés sur cette base...C’est notre tentative pour regagner la démocratie. Pas seulement pour la Grèce, mais pour toute l’Europe... Contester les choix politiques de l’Europe officielle, ce n’est pas être anti européen. Il est de notre devoir de critiquer ce qui ne fonctionne pas, c’est ce que nous apprend l’histoire de ce continent. La Grèce s’est vue imposer un programme guidé par des considérations idéologiques, un programme qui engendre l’humiliation, la faim, les privations et le désespoir. Nous savons, depuis les années 1930, qu’un tel cocktail, combiné au chômage massif, produit… le nazisme. Ce phénomène existe en Grèce aujourd’hui. Le parti arrivé en troisième position aux élections législatives se réclame ouvertement du nazisme. Comme la République de Weimar, le centre a échoué. Le Pasok s’est effondré. La Nouvelle Démocratie est discréditée. J’ai clairement dit à mes homologues de l’Eurogroupe que notre échec profiterait à l’extrême droite. Si l’on nous empêche de conduire une politique alternative, Le Pen arrivera au pouvoir en France et Aube dorée prendra les rênes de la Grèce. En quoi cela serait-il une avancée pour l’Europe ? » [2]

2/ Une nouvelle approche des fameuses « réformes »
Rappelons que les mesures humanitaires adoptées mercredi 18 mars par le Parlement grec, éclairent une partie des « réformes structurelles » annoncées par SYRISA. Ces mesures doivent permettre de rétablir l’électricité pour les ménages ne pouvant plus payer leurs factures, d’attribuer une aide au logement à 30 000 foyers et d’accorder une aide alimentaire à 300 000 Grecs.
Yanis Varoufakis est très clair à ce sujet :« Jusqu’ici, les réformes étaient synonymes d’attaques contre les plus faibles et de mansuétude pour les cartels et les oligarques. Nous pensons que la crise, au-delà de l’architecture défaillante de la zone euro, s’explique aussi par le poids de ces cartels, de ces oligarques, avec cette structure de pouvoir qui étouffe le dynamisme et l’énergie de la société grecque. Par nos «  réformes  », nous entendons nous attaquer à l’oligarchie, aux rentes, à des pratiques qui entravent l’innovation, le progrès, et empêchent la jeunesse de s’unir et d’exprimer sa créativité » [3]. De toute évidence, rien à voir avec la conception néolibérale des « réformes » ...

3/ La décision de procéder à un « audit » de la dette publique grecque
La présidente de la Vouli [4], Zoé Konstantopoulou, a confirmé, mardi 17 mars, la constitution d’une commission d’audit sur la dette grecque.« L’objectif est de déterminer l’éventuel caractère odieux, illégal ou illégitime des dettes publiques contractées par le gouvernement grec », a-t-elle précisé lors d’une conférence de presse, faisant allusion à plusieurs affaires de corruption et à l’opacité qui entoure l’achat d’armes par son pays.
Formellement la nouvelle commission d’audit devrait commencer ses travaux le 3 avril et présenter ses premières conclusions en juin. Soit au moment précis où l’accord conclu le 20 février entre la Grèce et ses créanciers arrivera à échéance, et où le moment d’ouvrir un nouveau chapitre de la renégociation de la dette sera venu. Cette commission parlementaire sera composée en partie de scientifiques et de juristes grecs mais aussi d’une dizaine de spécialistes de l’audit de renommée internationale.
Eric Toussaint, du CADTM, a été choisi par Mme Konstantopoulou pour diriger techniquement les travaux de la commission sur l’audit. Il a déclaré :« Une dette illégitime viole les traités ou les conventions internationales mais aussi les droits humains fondamentaux et c’est ce que nous allons nous attacher à déceler . Le gouvernement grec pourra alors prendre la décision souveraine de ne pas payer. Notre commission a pour but de donner des arguments solides et scientifiques pour soutenir, ensuite, une décision politique qui appartient au gouvernement grec ».

4/ La reconnaissance de la dette allemande pour dommages de guerre et de l’emprunt forcé imposé à la banque de Grèce par les nazis en 1941
Lorsqu’Alexis Tsipras a évoqué publiquement cette question, il a été qualifié de tous les noms et le gouvernement allemand a rejeté la possibilité d’une telle reconnaissance. Mais les arguments grecs sont solides et ils ont aujourd’hui un impact non négligeable dans l’opinion publique en Allemagne et donc dans la classe politique. Du coup sur ce terrain également la position d’Angela Merkel évolue : elle reconnaît désormais une « dette morale ». Autant dire que la négociation est ouverte. Et il ne s’agit pas de babioles : la Conférence internationale de Paris de 1946 a fixé le montant des indemnités dues à la Grèce par l’Allemagne à 7 milliards de dollars, ce qui équivaut, compte tenu de l’inflation, à 108 milliards d’euros aujourd’hui. Le traité de Londres de 1953 a évalué ensuite ces dommages à 41 milliards de dollars (mais il existe des évaluations nettement plus élevées), tandis que l’emprunt forcé par les Nazis (476 milions de Reichsmarks) équivaudrait à 10 milliards d’euros. En comptant les intérêts (3 % pendant 71 ans) on aboutit à une dette à rembourser pour ce seul emprunt de 81 milliards d’euros !
Notons à ce sujet la position de Yanis Varoufakis, s’exprimant comme citoyen et non comme Ministre des finances : « Cette question n’a jamais été réglée. Je ne sais pas quelles sommes cela représente. Personnellement, je pense que toute dette peut être restructurée, qu’aucune dette n’est sacrée. Mais cela doit être réglé dans le cadre d’un accord mutuel. Pour nous, la guerre ne s’est pas achevée en 1944, quand l’armée allemande a quitté le pays. Nous avons connu ensuite une guerre civile entre les collaborateurs des nazis et la gauche. Aucune famille en Grèce n’a été épargnée. J’ai moi-même grandi, de 1967 à 1974, sous une dictature. Ces dirigeants étaient des néonazis, des néofascistes qui, pour certains, ont été formés pendant l’Occupation. C’est une dette morale, qui doit être réglée » [5].

5/ L’affaiblissement politique eu Europe des partis soutenant l’austérité budgétaire
Lorsqu’Alexis Tsipras a écrit à Angela Merkel le 15 mars dernier en lui expliquant que la Grèce était menacée d’une cessation de paiement, que le gouvernement grec ne voulait pas renoncer à son programme social et qu’il souhaitait la rencontrer pour en discuter, [6] la chancelière a accepté le rendez-vous pour le 23 mars, mais en ajoutant devant le Bundestag (le 19 mars) que « personne ne doit s’attendre à ce que de vraies solutions émergent de la réunion de lundi ».
Or que proclament les médias dominants le mardi 24 mars ? « Tsipras et Merkel appellent à dépasser les stéréotypes » (Le Monde) ; « À Berlin, Merkel et Tsipras se disent prêts à coopérer » (La Tribune ) ; « Merkel tend la main à Tsipras, en détresse financière » (Le Figaro) ; La chancelière a reconnu « des questions difficiles et des désaccords », mais elle a assuré « vouloir une coopération dans un esprit de confiance mutuelle », ajoutant « Nous voulons que la Grèce soit forte économiquement, nous voulons que la Grèce connaisse la croissance et, surtout, qu’elle puisse vaincre un chômage si élevé » (Guardian).
Que s’est-il donc passé entre le 19 et le 23 mars pour expliquer ce changement d’attitude ? Un gros choc démocratique : des tests électoraux significatifs en France et en Andalousie, qui démontrent un véritable effondrement dans l’opinion publique des partis soutenant fidèlement, en France et en Espagne, la politique d’austérité budgétaire des dirigeants allemands : le Parti populaire et le PSOE perdent 18 points en Andalousie, tandis que Podemos et Ciudadanos, partis anti austérité, en gagnent 24 ; en France, le PS subit une lourde défaite. S’agit-il d’exceptions andalouse et française ? Sûrement pas, et il ne s’agit pas de sondages, mais de votes de millions de citoyens... Il y avait de quoi faire réfléchir Angela Merkel avant de recevoir Alexis Tsipras, ainsi que tous ceux qui croient que la politique d’austérité est à l’abri de toute contestation démocratique …

Et le plus important : SYRISA élargit le soutien des Grecs à leur gouvernement
Aux élections du 25 janvier dernier, SYRISA est arrivé en tête en recueillant 36% des voix, et la constitution lui a permis de constituer un gouvernement en s’alliant avec un petit parti de la droite souverainiste. Après deux mois de travail de ce gouvernement et du la nouvelle majorité parlementaire, un sondage de "MetronAnalysis" publié le 22 mars indique qu’ils sont soutenus par 48% de la population. C’est évidemment un encouragement politique puissant.
On peut penser que cette dynamique SYRISA va sans doute faire des émules dans toute l’Europe, confrontée au carcan contre-productif de l’austérité budgétaire et à l’arrogance des eurocrates convaincus de leur pouvoir. Exemple : l’incroyable déclaration de Mr. Junker, Président de la Commission européenne, qui croit, dans un entretien publié par le Figaro le 29 janvier qu’ « Il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités européens » !! Plus outrecuidant tu meurs ; mais qu’en diront les peuples européens ?
La solution à la crise grecque est loin d’être trouvée, mais la dynamique SYRISA marque des points.

[1Composée de l’Union européenne, de la Banque centrale européenne et du FMI

[2Entretien publié par l’Humanité le 17 mars dernier

[3idem

[4La « Vouli » est le nom du parlement grec.

[5Entretien publié par l’Humanité le 17 mars dernier

[6Lettre citée par le Financial Times

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