Togo : le peuple otage d’une mascarade électorale !

Publié le : , par  Philippe Savoye

Une restitution toujours aussi précise et vivante de notre globe trotter solidaire Philippe Savoye qui s’est rendu au Togo. Un pays où, à l’instar d’autres pays africains, un président se maintient à tout prix au pouvoir, même au prix de fraudes massives. Notre voyageur témoigne par ailleurs de la vitalité de la société civile qui essaie de s’auto-organiser pour survivre et mener des projets de développement local...

Par le hasard des circonstances, ce séjour togolais coïncide avec les élections présidentielles, aussi parallèlement à ma mission mon intérêt s’est donc porté sur son déroulement. Un double constat s’en dégage : malgré les satisfécits des observateurs internationaux cette soi-disant démocratie n’est qu’une caricature autoritaire et, comme le souligne un éditorialiste, "les élections se gagnent avant le scrutin" !

Une fraude institutionnelle et… les écoles fermées

Selon un rapport remis par Alberto Olympio, président du Parti des Togolais (et fils du premier président assassiné) "en 2005 lors de la présidentielle le nombre d’électeurs est estimé à 3 126 728, contre 2 927 664 lors des législatives de 2007… qui passe à 3 277 292 aux présidentielles de 2010 pour redescendre à 3 044 322 lors des législatives de 2013" !
Pour ces élections de 2015, le tollé provoqué quant à la composition de la liste électorale entraîne d’une part le report du scrutin du 15 au 25 avril et amène le gouvernement à associer l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF) auprès de la CENI (Commission Electorale Nationale Indépendante) à "la consolidation du fichier électoral". Celui-ci est arrêté à 3 509 258… dont 2 643 397, sur la base de témoignages - chefs traditionnels, notables ou deux témoins - (soit plus de 75 %). Vérification impossible !

La CENI adopte la transmission des résultats par voie électronique pour les 42 commissions locales (CELI) - processus dénommé SUCCES - au grand dam de l’opposition qui demande que seule la compilation des procès-verbaux serve au décompte. Le pouvoir se rallie à cette solution… tout en maintenant SUCCES.
Le 15 avril 2013, à Dapaong, lors d’une manifestation d’enseignants qui réclamaient une augmentation de salaire, deux collégiens, Anselme Sindaré et Douti Sinanlengue, sont abattus par un gendarme qui n’a jamais été inquiété. Depuis, les mouvements sociaux se sont intensifiés, notamment au niveau des enseignants. Par crainte de troubles durant la campagne, le gouvernement décide la prolongation des vacances de Pâques… jusqu’au 4 mai. Combien de fois ai-je entendu "les écoliers togolais sont les otages du président" ?

La campagne électorale

affiche électorale 2015 {JPEG}L’opposition est divisée, certains partis prônent le boycott de façon à faire apparaître au grand jour les réalités du pouvoir. Outre Faure Gnassingbé, qui se présente pour un troisième mandat, quatre candidats : Jean-Pierre Fabre, déjà présent en 2010, Tchassona Traoré, Gerry Taama et Aimé Gogué… mais comme il s’agit d’un scrutin à un tour, le sortant a toute chance d’être réélu. Certaines "mauvaises langues" évoquent des candidatures "souterraines"...
Lomé est inondé de portraits de "Faure" (pour éviter de trop rapprocher le président de son père peu populaire, seul apparaît son prénom) : "Plus j’y pense, plus c’est Faure… La force du changement c’est Faure (après 10 ans de pouvoir)… Plus haut, plus loin, plus Faure… Avec eux je me sens Faure (entouré d’écoliers)…". Sans être exhaustif, j’ai trouvé 46 affiches différentes sur les panneaux publicitaires, des banderoles d’une vingtaine de mètres de long, des produits à son effigie (bière, pâtes, …) des milliers et milliers d’affichettes. "Avec ce qu’il dépense pour sa campagne on pourrait payer les enseignants du pays durant une année" cite un journaliste. Au bas mot 97 % des affiches le concernent, les quatre autres candidats se consolant des 3 % restants. Souvent composées de jeunes, des caravanes sillonnent les rues ; ils sont payés quotidiennement 1 000 FCFA (1,50 €, soit plus que le SMIC) et reçoivent un tee-shirt, une casquette et un sac de riz. Ici ou là quelques militants soutenant Fabre.
A la télévision publique togolaise, les journaux abordent la campagne au cours de reportages surprenants : à quoi sert une campagne électorale, l’affichage dans la ville, le respect du code de la route durant la campagne électorale, etc. Reportages qui se terminent par un portrait du président sortant. Je n’ai vu aucun reportage évoquant le programme des candidats !
Si le climat semble apaisé dans le sud et les principales villes, dans le nord (dont est issu Gnassingbé) des militaires et gendarmes font campagne et menacent de représailles si celui-ci n’est pas réélu.
Nombreux sont ceux qui redoutent les résultats : "je suis pour l’alternance, mais que va faire l’armée ? On à tout à craindre d’un déferlement de violences face à des élections que l’on sait truquées." (Koffi) Redoutant les suites, de très nombreux Togolais effectuent des réserves alimentaires : "il y a cinq ans, les gens, surtout les jeunes, entassaient cailloux et pierres pour les affrontements futurs, cette fois-ci la population stocke huile, riz, eau. Je veux le changement mais je suis neutre, car il y a cinq ans étant dans l’opposition j’ai dû me réfugier durant un mois au Ghana, car on en voulait à ma vie" (Agbeko).

Le scrutin

En ce 25 avril, les frontières terrestres et aériennes sont fermées. Kpalimé est comme endormie. Sur le mur extérieur des trois bureaux de l’un des 4 112 centres de vote, la liste des électeurs avec leur photo, nom, prénom, profession, âge. Au centre du bureau, une urne transparente en plastique où est inscrit le nom du bureau - ici "collège protestant"- fermée par quatre attaches de couleur. Les personnes ont une carte, les scrutateurs vérifient leur inscription sur la liste électorale, elles prennent un bulletin, passent par l’isoloir (bulletin unique la personne pose son empreinte digitale dans la case de son candidat), votent, émargent puis trempent l’index droit dans de l’encre indélébile... Tout semble maîtrisé.
A 18 h, deux heures après la fin du scrutin, devant le collège une demi-douzaine de personnes, les urnes à la main attendent un véhicule qui les emmènera à la CELI. Dans les bureaux, les résultats à la craie sur le tableau :

  • bureau 1 : inscrits 402, votants 240, exprimés 236 – CAP (Fabre) : 179 – UNIR (Gnassingbé) : 51…
  • bureau 2 : inscrits 402, exprimés 213 – CAP 156 – UNIR 45…
  • bureau 3 : exprimés 218 – CAP 137, UNIR 74… Réaction immédiate des Togolais "ça va chauffer !".

La proclamation des résultats

Dimanche 26, l’attente. Journal de 13 h à la télévision togolaise, surprise, les élections présidentielles ne sont pas le premier titre ! Il y a d’abord la lecture de messages du président de la CEDEAO et de la Chine qui félicitent le président pour le 35ᵉᵐᵉ anniversaire de la fête de l’Indépendance qui a lieu... le lendemain. Interviennent ensuite le ministre de l’administration territoriale et le président de la CENI demandant que cessent la communication de résultats via les réseaux sociaux. Il en est de même au JT de 20 h, auquel s’ajoutent les propos d’observateurs (CEDEAO, CNSC, UEMOA, union islamiste), qui disent que le scrutin s’est parfaitement déroulé… mais toujours aucune information quant à la participation, aux résultats ! La tension monte par l’attente... "Plus les résultats sont longs à venir, davantage la triche est organisée".

Lundi 27 avril, fête de l’Indépendance, jour férié. Au journal télévisé de 13 h, allocution du président qui insiste sur l’unité de la population qui doit accepter le résultat de la CENI, organisme "indépendant".
Des réseaux sociaux, évoquent des fraudes massives dans le nord du pays : bureaux où le nombre de votants dépassent celui des inscrits d’un millier… Le représentant de l’OIF souhaite aller lui-même chercher les urnes là où les résultats sont litigieux mais se heurte au veto du président de la CENI et du gouvernement… Des urnes volées… Le responsable de l’OIF est hospitalisé pour des "douleurs au ventre" (certains évoquent un possible empoisonnement)... Les présidents de la CENI et UNIR (parti du président) s’opposent au recomptage des voix demandé par Fabre qui se déclare vainqueur : "des milliers de votes sans carte et d’usages abusif de procurations et de dérogations, au moins 16 CELI avec constats d’irrégularités. Sur les 26 autres, représentant 63 % des électeurs, j’ai 52.20 % des voix, contre 43,90 à Gnassingbé".
En soirée l’Egypte et Israël félicitent Gnassingbé pour sa victoire... Les informations du JT de 20 h, ne sont qu’une totale copie de celui de 13 h, sans aucune donnée sur les élections, hormis les blancs-seings des observateurs...

Mardi 28 avril Reprise des activités... Aucun élément nouveau !
JT de 13 h. Premier titre le défilé et les cultes à l’occasion de la fête de l’indépendance (11 mn). Ban Ki Moon et l’institut Gorée se félicitent de la bonne tenue des élections (2 mn)… Le séisme au Népal… Le meurtre à Baltimore. A 13 h 24, le président du CENI donne les résultats partiels concernant 5 CELI : Fabre 16 229, Faure : 195 156 !... le JT s’achève sur cette information.
Le JT de 20 h évoque la fête de l’indépendance, puis l’arrivée des présidents du Ghana et de la Côte d’Ivoire (au titre de la CEDEAO) qui disent que les résultats traînent, que la CENI devrait les donner très rapidement… Un direct de la CENI : "seuls 15 des 42 CELI sont collectés, quand le président de la CENI donne les résultats. A cette même heure, le président de la CENI avait convoqué les membres de la CENI en plénière pour poursuivre la comptabilisation des résultats. Le vice-président de la CENI, sortant de la salle, surprend le président annoncer les résultats et l’interpelle. Les caméras sont immédiatement coupées. Le vice président est alors maîtrisé et le studio placé sous le contrôle "d’hommes en treillis armés"" (Jean-Baptiste Placca, chroniqueur sur RFI).

Une heure plus tard, les résultats sont annoncés en direct à la TVT. Le président du CENI, annonce les résultats par CELI et à la fin précise "il y a quelques erreurs dans ce que j’ai lu pour certaines CELI, mais ce n’est pas grave, cela sera corrigé par la Cour constitutionnelle" !!! Le son est coupé et la caméra fixe... les caméramans durant plusieurs minutes. Il annonce alors les résultats finaux :

Inscrits : 3 509 258 - Votants : 2 107 510 - Exprimés : 2 066 997
Fabre : 722 347 (34,95%) - Tchassona Traoré : 20 386 (0,94%) - Taama : 21 886 (1,04%) - Gogue : 63 678 (3,08%) - Gnassingbé : 1 214 (58,75%)

Le premier ministre précise "Il y a un vainqueur et un vaincu : celui-ci doit se plier aux règles constitutionnelles".

Mercredi 29, dans les rues de Lomé l’activité est normale ; seule différence des véhicules (grillagés) de la gendarmerie et de la police sont stationnés à certains carrefours. Le défaitisme s’installe "on n’en sortira jamais".
A la demande du gouvernement, les opérateurs coupent les accès depuis le Togo à au moins 13 sites d’information. Celui de Jean-Pierre Fabre est lui aussi inaccessible (www.togoelections2015.com)

Dans ce contexte délicat "mi-désabusé, mi-révolté", où la majorité de la population survit ("Je vends quelques avocats que je vais chercher à 12 km dans un village. Quand les affaires vont bien, je peux gagner de 600 à 800 F -1€-" Adzo), des hommes, des femmes construisent des projets et témoignent, de la vitalité d’une partie de la société civile…

Eco Spiruline à Agou Nyogbo

Le projet est né d’une rencontre fortuite avec de jeunes drômois : cultiver de la spiruline. Tonato est immédiatement convaincu des bienfaits de cette algue et se lance dans l’aventure. Une dizaine d’années plus tard, EcoSpiruline emploie 19 personnes pour une production mensuelle de 60 à 70 kilos. L’intérêt de cette production ne s’arrête pas là. Pour compléter son action, la famille crée en 2008 le Centre d’Etudes de Nutrition d’Agou Nyogbo intégralement financé par ses bénéfices. Cette association distribue gratuitement de la spiruline aux jeunes enfants sur un cycle de six semaines "dès l’instant où le poids ne correspond pas à la fourchette de son âge. Une trentaine d’enfants en file active" précise Elisabeth, sa femme. Une fois par semaine, elle effectue une tournée dans les villages où les chefs réunissent les familles qui ont des bébés ou de jeunes enfants. "Bien sûr cela coûte de l’agent, mais la santé des enfants priment sur toute autre considération" (Elisabeth). Le couple est labélisé "Accueil Paysan" pour l’hébergement et la restauration familiale.
Tonato est président de l’association communautaire "aujourd’hui les gens vivotent et ont du mal à manger toute l’année -ayant besoin d’argent ils vendent une partie de leur récolte... mais sont obligés d’acheter à prix fort lors de la période soudure-, ou sont attirés par Lomé, voire l’étranger (le Mali ou la France) pensant que leur vie sera meilleure, ce qui est un total leurre. En développant une activité économique l’objectif est de permettre aux jeunes d’avoir des perspectives localement, alternative à une fuite en avant, un rêve aux antipodes des réalités. »

Mouvement d’Action pour le Renouveau Social (MARS)

L’association créée en 1991 à Lomé a fait une demande en 2003 pour être reconnue par Emmaüs International, accord obtenu en 2012, seule structure de ce type dans le pays. Pour y parvenir, l’association apolitique et non confessionnelle a dû apporter la preuve de la fiabilité de sa structure institutionnelle, de sa démocratie interne et surtout de sa capacité à s’autofinancer par son action économique.
Le sigle "MARS" n’est pas le fruit du hasard, comme le précise William son directeur "cette planète, aujourd’hui inerte fut habitée. Il faut se réveiller, si nous n’avons pas une attitude responsable, nous ne respectons pas l’environnement, si l’homme ne se prend pas en charge, notre planète connaîtra le même sort... L’Homme doit évoluer : son développement personnel est tout aussi important que l’action qu’il mène".
L’éducation et la formation en sont les priorités, avec pour cible les femmes aux faibles ressources. Et les hommes ? "Ils sont tournés vers l’extérieur. Quand ils gagnent de l’argent, ce ne sera pas en priorité pour le quotidien de la famille, à la différence des femmes." L’association a acheté deux terrains et conçu un site avec un élevage de volailles et de petits ruminants, la culture de manioc, de maïs où travaillent les femmes qui revendent à leur profit sur le marché : "la base, comme dans toutes les communautés Emmaüs, c’est le travail pour qu’économiquement les gens s’autonomisent, avec une approche humaine au centre de l’activité". Les actions sont multiples : à Noépé, secteur délaissé où les enfants ne sont pas scolarisés, Mars a construit en 2011 une école (en banco) qui compte aujourd’hui 54 enfants, les instituteurs sont rémunérés par l’association. Une formation a été organisée pour la fabrication de savon, l’association effectue du reboisement....
"En Afrique, généralement une association n’a pas de personnalité propre, mais celle de son initiateur. Mars s’inscrit sur un autre modèle, celui d’une identité collective, portée par tous ses membres", précise William.

MI-WOE ("nous le faisons")

C’est à quinze ans, qu’Aimée crée en 2000 l’association Saint Thérèse de l’Enfant Jésus (STEJ, association non confessionnelle) consciente du difficile vécu des jeunes et des femmes, là où elle habite, à Agoè, non loin de Lomé.
Avec compétences et une foi à soulever des montagnes, les actions se développent à travers un triple projet : l’éducation, l’alphabétisation et la promotion des femmes, l’eau et l’assainissement. Plusieurs communautés en sont bénéficiaires. Le financement de STEJ reposait uniquement sur des donateurs et des bailleurs de fonds : "pour les habitants dans ce modèle "classique", STEJ est perçu comme un intermédiaire ayant les moyens financiers du Nord. Ce financement crée une dépendance et ne permet pas une véritable autonomie de la population. De plus, les demandes sont adaptées à l’attente des financeurs et ne prennent pas véritablement en compte les besoins réels des populations. Aussi nous avons décidé l’arrêt des financements extérieurs."
C’est à partir de cette analyse que STEJ crée "Mi-Woè", une SARL afin de développer des activités économiques : "on fournit de l’emploi et les bénéfices serviront au financement des activités de STEJ à travers un fond social, ainsi le développement endogène est pleinement maîtrisé par ses bénéficiaires". Aujourd’hui, Mi-Woè intègre trois activités. Zam-Ké, de l’artisanat à partir de la récupération de sacs en plastique et de bâche "tout habitant peut y contribuer en ramassant les sacs et en les nettoyant ; nous les rémunérons 400 FCFA (0,80 €) pour 100 sacs" ; une démarche est en cours pour être labélisé commerce équitable. Vivifruit, concept nouveau dans le pays : la vente sur le marché local de jus de fruit frais, de cocktails et de sorbets. Pomedi une savonnerie. Les projets ne manquent pas "mais notre engagement est avant tout de faire évoluer les mentalités afin que les gens se responsabilisent." (Aimée)

Les obstacles jalonnent le parcours de ces personnes qui, dans une dictature qui ne dit pas son nom, construisent à petits pas un "autre monde" aux antipodes des réalités politiques… Mais, comme dit le proverbe togolais : à force de persévérance et de courage, la petite fourmi finit par arriver au sommet !

Article publié dans Inter-Peuples n°237, juin 2015

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