Naufrages des migrants en Méditerranée : pourquoi ? Que faire ?

Publié le : , par  Jo Briant

"L’expression de notre chagrin ne suffit pas", déclarait le 20 avril dernier Martin Schulz, président du Parlement européen, après la mort de 900 migrants en Méditerranée. Et de rajouter : "Il est plus que temps de changer de politique envers les réfugiés et les migrants. Sans une véritable stratégie européenne basée sur la solidarité, qui offre aux personnes la perspective de venir en Europe légalement, la prochaine tragédie est seulement une question de temps." Faut-il rappeler que plus de 20 000 migrants ont perdu la vie depuis l’an 2000 (3419 en 2014). Une hausse permanente. Selon Claire Rodier, de Migreurop [1], "Il y a peu de chance que le nombre de personnes diminue, puisque les causes des départs sont toujours là." [2]

Avant d’évoquer ces causes, rappelons-nous : il y a un an et demi, le naufrage de 350 personnes au large de l’île de Lampedusa, en Italie, avait suscité également un émoi comparable. Mais seul le gouvernement Italien avait pris des mesures pour tenter de sauver les migrants y compris au large, au-delà des côtes italiennes, avec des bateaux, avions et hélicoptères. Ainsi avait été institué le dispositif Mare Nostrum. Un dispositif qui a permis de sauver 170 000 personnes et d’arrêter 351 passeurs sur l’année 2014, avec un coût pour la seule Italie de 9 millions d’euros. Mais constatant que les États européens ne voulaient pas prendre le relais – toujours au nom du risque d’appel d’air - les autorités italiennes ont arrêté ce dispositif en novembre 2014, passant le relais à l’Union européenne qui se contente de l’opération restreinte Triton qui n’effectue des sauvetages que près des côtes. La partie de la mer la plus dangereuse (la haute mer) n’est pas couverte. Et maintenant ? Toujours Claire Rodier, désabusée mais lucide : "Après des discours compassionnels, on va sûrement revenir à l’arsenal traditionnel : le renforcement des frontières, la lutte contre les réseaux de passeurs et les accords avec les pays tiers" [accords prévoyant notamment l’enfermement dans des camps au Maroc, en Tunisie, en Égypte, en Grèce des candidats au voyage…].

Les causes structurelles… des angles morts...

Les causes ? Sont avancées – et c’est bien réel - les guerres et les dictatures : Syrie d’abord, mais aussi Soudan, Érythrée, Somalie, sans oublier le grave désordre libyen… Dictatures qui sont le produit d’une histoire dont les puissances occidentales ne sont pas indemnes. Mais sont surtout occultées les causes structurelles d’ordre économique, causes qui poussent des dizaines de milliers d’Africains à risquer leur vie dans des traversées qu’ils savent meurtrières. Depuis les indépendances politiques (1960), d’autres mécanismes que l’occupation militaire directe (même si – ne jamais l’oublier- la France dispose encore de 25 bases militaires en Afrique dite "francophone") sont venus prendre le relais pour assurer la reproduction du "pacte colonial", c’est-à-dire la construction forcée des économies africaines selon les besoins de l’Europe et non selon les besoins des peuples africains. Les accords de coopération économique, financière et monétaire que les différents pays européens imposent aux pays africains impliquent une vente à prix très avantageux (pour l’Europe) des matières premières et une mise en concurrence inégale et déloyale entre l’agriculture vivrière locale et l’agriculture européenne largement subventionnée. Et sans oublier la substitution imposée depuis la période coloniale des cultures d’exportation (café, chocolat, coton…) aux cultures vivrières. Prenons l’exemple du dernier accord signé entre l’Union européenne et les 15 États de l’Afrique de l’Ouest dit "Accord de partenariat économique" (APE). Cet accord interdit la taxation des 11,9 milliards d’euros de produits importés d’Afrique de l’Ouest par l’Union européenne en 2013. Un manque et une perte mortels pour les pays africains. Et que dire de l’assèchement halieutique des eaux territoriales du Sénégal, de la Guinée, de Sierra Leone, par les bateaux usines européens et japonais qui tue littéralement la pêche artisanale de ces pays. Autant de causes, d’angles morts non-dits qui enfoncent dans la misère des dizaines de millions d’Africains (paysans, pêcheurs…) et les poussent à des tentatives aussi désespérées que mortelles.

Non à l’Europe forteresse,
Oui à la liberté de circulation et d’installation

D’abord un mot sur les passeurs. Ceux-ci seraient les principaux responsables de la situation et la lutte contre les réseaux de passeurs est donc parfois présentée comme une solution clé sinon comme la solution. Alors que la constitution de ces réseaux n’est qu’une conséquence. Tant qu’il y aura une demande de migrants il y aura une offre de passage clandestin. Bien évidemment ces filières sont criminelles et il faut, en lien avec les autorités côtières de l’autre rive, essayer de s’attaquer à ce trafic. Mais tant qu’on ne s’attaquera pas aux causes économiques, qu’on ne remettra pas en question les "Accords de partenariat" euro-africains, il est illusoire de croire qu’on tarira à la source ces migrations désespérées. Par ailleurs, ce dont les medias ne parlent pratiquement pas, il est un autre scandale permanent, celui des centaines de camps d’internement et de la criminalisation des migrants. Sait-on que chaque année - c’est Migreurop qui nous l’apprend - près de 600 000 étrangers sont arrêtés et privés de liberté sur le territoire de l’Union européenne, que 300 lieux d’enfermement (camps d’internement, zones d’attente dans les ports, aéroports, gares ferroviaires) sont répartis dans 27 pays européens. Arrestations systématiques dès que les migrants franchissent "irrégulièrement" des frontières. Un vaste système, inouï, de criminalisation et de rétention.

Il faut faire connaître et dénoncer publiquement cette logique et cette pratique d’enfermement à grande échelle. Oui, on n’insistera jamais assez sur cette réalité incroyable : l’Europe est une immense prison pour les parias de la terre. Un système qui perdurera tant que le droit à la libre circulation et à la libre installation ne sera pas reconnu. Droit qui est reconnu aux hommes d’affaires et aux touristes occidentaux mais qui est dénié à l’immense majorité des migrants africains, moyen-orientaux ou asiatiques.

Article publié dans Inter-Peuples n°237, juin 2015

[1Observatoire militant associatif des frontières- européen et africain-luttant contre les logiques européennes d’enfermement des migrants dans des camps,www.migreurop.org/

[2Politis, 23 avril 2015

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