Accords de paupérisation économique

Publié le : , par  Philippe Savoye

En imposant le libre-échange à l’Afrique, l’Europe va intensifier les flux de migrants à travers la Méditerranée : au lieu de se focaliser sur les "trafiquants d’êtres humains" elle ferait mieux de soutenir des politiques de développement autocentré pour les peuples africains…

L’Union européenne cherche à imposer à l’Afrique de l’Ouest des Accords de Partenariat Economique (APE), négociés dans une grande opacité, que d’aucuns, en Afrique, traduisent par "Accords de Paupérisation Economique", voire "Accords de Profitabilité Etendue".
Prévus dans les accords de Cotonou, conclus le 23 juin 2000, ces accords, qui visent à ouvrir les marchés du Sud à la plupart des produits de l’Union Européenne, se heurtent depuis 2007 à une forte résistance des sociétés civiles, mais aujourd’hui, les chefs d’Etat africains semblent décidés à les accepter. Cependant, ceux de la CEDEAO (Communauté Économique des États de l’Afrique de l’Ouest), ont signé en janvier 2005 une politique agricole appelée ECOWAP qui devait s’inscrire "dans le cadre d’une approche garantissant la souveraineté alimentaire de la région". Il n’en est rien ! Charles ChukwumaSoludo, ancien gouverneur de la Banque centrale du Nigéria, ne déclarait-il pas il y a quelques temps que "l’APE de l’Afrique de l’Ouest serait un second esclavage" ?

Comme le souligne l’association "abc Burkina" : comment peut-on continuer à faire la politique de l’autruche, alors que les migrants et Boko Haram nous montrent que la solution passe par le développement réel des populations de l’Afrique de l’Ouest ? La ratification de cet accord par le parlement européen serait une faute politique grave !

En y regardant de plus près, les chiffres concernant l’Afrique de l’Ouest parlent d’eux-mêmes :

  • en 2013, le PIB par habitant de l’Afrique subsaharienne est 21 fois inférieur à celui des habitants de l’Union européenne,
  • le déficit alimentaire a augmenté de 30 % par an, entre 2001 et 2011,
  • l’Afrique subsaharienne est la seule région du monde où le nombre de malnutris est encore en augmentation.

De plus, les défis sont énormes : la population passera de 340 millions en 2014, à 800 millions au milieu du sièclet, et le réchauffement climatique accentuera les sécheresses et limitera la hausse des rendements.
Avec ces APE, la perte de ressources pour ces pays serait dramatique : 21 milliards d’euros de recettes douanières nettes de 2020 à 2035 sur 82 % des importations venant de l’UE qui ne seront plus taxés (abc Burkina) ! Conséquences d’autant plus tragiques quand on sait que ces pays ont déjà bien du mal à mettre en œuvre des politiques de développement agricole alors que l’agriculture fournit 60 % des emplois et 80 % des besoins alimentaires.Concrètement, cela signifie :effondrement des dépenses publiques en matière d’éducation, de santé et d’environnement, hausse du déficit alimentaire, explosion du chômage car les industries locales sont en incapacité de concurrencer les importations européennes, etc. sans parler de la poussée des violences, de la recrudescence des migrations, de l’accentuation des trafics, de "la haine de l’Occident" pour reprendre le titre de l’ouvrage de Jean Ziegler !

STOP APE {JPEG} Alors que l’histoire nous prouve qu’aucun pays aujourd’hui industrialisé, y compris les pays émergents, n’ont pu le devenir sans une forte protection agricole, déjà en 2006, un rapport présenté par J.C. Lefort fut adopté à l’unanimité de la Commission internationale de l’Assemblée nationale : "si la Commission persiste, l’Europe commettra une erreur politique, tactique, économique et géostratégique… Pouvons-nous vraiment prendre la responsabilité de conduire l’Afrique, qui abritera, dans quelques années, le plus grand nombre de personnes vivant avec moins de un dollar par jour, vers davantage de chaos, sous couvert de respecter les règles de l’OMC ?". Malheureusement, il reste plus que jamais d’actualité et il devrait entraîner une mobilisation généralisée car ces APE se situent dans la même veine que TAFTA ou CETA [1] par exemple…

Article publié dans Inter-Peuples n°238, été 2015

[1TAFTA = Trans Atlantic Free Trade agreement : grand marché transatlantique UE-USA
CETA = Comprehensive Economic Trade Agreement : marché de libre-échange UE-Canada.
En savoir plus sur Collectif STOP TAFTA

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