L’Ouganda à la recherche d’un avenir qui exorcise son histoire récente

Publié le : , par  Philippe Savoye

Février 2013

Quand l’Ouganda fait la une de l’actualité, c’est pour évoquer des aspects dramatiques - les conflits, les guerres, les meurtres -, mais qu’en est-il plus précisément de ce pays "perle de l’Afrique" [1] situé dans la région des "Grands Lacs", et enclavé entre le Sud-Soudan, le Kenya, la Tanzanie, le Rwanda et la République démocratique du Congo ?L’Ouganda a vécu une histoire douloureuse, et bien souvent conflictuelle, au cours de ces quarante dernières années. Qu’il s’agisse de l’ère Amin Dada "roi d’Ecosse… maître de toutes les bêtes de la terre et des poissons de la mer" [2] avec près de 500 000 victimes, la guerre contre la Tanzanie, les conflits ethniques, le règne de Milton Obote avec 100 000 massacres, la guerre contre l’armée de Résistance du Seigneur (ARS [3]), etc. Aujourd’hui, l’Ouganda est "facilitateur" entre le Congo et le mouvement rebelle congolais M23 tout en maintenant des rapports ambigus avec celui-ci ; la découverte de pétrole dans le lac Albert (à cheval sur la RDC et l’Ouganda) ravive certaines tensions et, selon le dernier rapport d’Amnesty International, la situation interne interpelle… [4]

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Ouganda
Enfants à Kyanyiamwiru

Quelle "réalité" ? Des perceptions bien différentes !

Les dernières informations glanées avant ce séjour, qui se voulait favoriser un développement touristique éthique et solidaire, avaient donc une teneur pessimiste "c’est un pays qui n’est pas sûr, la guerre contre l’ARS n’est pas terminée, une guerre avec un pays voisin peut redémarrer à tout moment…". Ces propos répercutés à mes interlocuteurs ougandais les laissent songeurs et leur position atteste d’une perception radicalement différente de "leur réalité".

  • Le pays est calme malgré ce que vous pouvez percevoir de l’étranger. Il est vrai qu’il y a des tensions avec les pays voisins et notamment le Congo actuellement, mais rien de bien grave puisque le gouvernement sert de médiateur entre les autorités de ce pays et les rebelles du M23.
  • Les élections présidentielles d’octobre 2011 furent marquées par de vives tensions, l’incarcération à plusieurs reprises de Kizza Besigye, principal candidat d’opposition, des fraudes multiples…
  • Les élections présidentielles se sont déroulées sans problèmes : il n’y a pas eu d’affrontements armés, entre les soutiens des deux candidats. Tout s’est déroulé pacifiquement.
  • Le président Museveni a fait modifier la Constitution pour se maintenir au pouvoir et son adversaire avait un programme économique et social très intéressant…
  • Tout le monde en convient mais Museveni nous a ramené la paix. Aujourd’hui, les gens dans les quartiers, dans les villages n’ont plus peur des razzias, ne quittent plus leur maison la nuit pour se réfugier dans la forêt de crainte que des rebelles ou les militaires viennent les assassiner. Le choix était clair d’un côté le candidat de la paix -même s’il a fait en quelque sorte du pays "son jouet personnel"-, et de l’autre un candidat dont on ne sait pas si l’élection n’allait pas raviver les tensions ethniques, les rivalités entre les populations du Nord et du Sud. … Et puis les tensions internationales ne dépendent pas que de nous – des autres pays du secteur - et les interventions européennes, américaines, chinoises y sont pour beaucoup. C’est vrai que des populations autour du lac Albert se sont fait expulser sans de véritables indemnités pour l’intervention de Total, Tullow Oil et Cnooc mais ce ne sont pas des éléments suffisamment significatifs pour nous au regard de la paix.
  • Autre exemple : le projet de loi sur l’homosexualité qui prône la peine de mort pour les homosexuels… [5]
  • Ici les gens perçoivent la position de l’Occident comme une apologie de l’homosexualité, comme une pratique à la mode. C’est la raison pour laquelle la très grande majorité des Ougandais est favorable à cette loi. Pour beaucoup, elle symbolise l’opposition, la fermeté de notre pays face au diktat des pays du Nord.

Ces propos attestent d’un décalage de perception entre notre regard occidental et la manière dont les gens vivent la situation au quotidien qui s’inscrit dans une histoire où la place des affrontements demeure très prégnante. Au regard de ces périodes, la vie s’est pacifiée dans un quotidien où la survie demeure un élément central.

Un présent fruit d’une histoire ancienne et d’un passé récent…

L’Ouganda est un "composite d’ethnies" dont les peuples du Nord et du Sud portent avec fierté leurs origines diverses. Ce pays, qui s’est constitué sous l’empire colonial anglais, demeure une société de l’oralité, où si l’anglais est la langue officielle, le luganda (langue du royaume du Buganda) sert de langue véhiculaire entre les différentes communautés. La tradition est vivace et, aujourd’hui encore, parallèlement aux subdivisions administratives, les six royaumes traditionnels [6] conservent une place dans la conscience identitaire et leur dimension culturelle. Au royaume Toro (où s’est déroulé la majorité de mon séjour), composé de 94 clans, Oyo Nyimba KabambaIguru Rukidi IV, de la dynastie Babiito, fut investi roi en avril 2010, en présence du président de la République. Ces racines culturelles se retrouvent dans le champ religieux omniprésent -le découpage des circonscriptions législatives est réalisé à partir des paroisses (les parishs) - de ce peuple très majoritairement chrétien. "Les religions sont relativement récentes dans le pays et la culture animiste très ancrée. Elles se sont donc greffées sur des pratiques ancestrales qui demeurent le tronc commun de l’identité religieuse : les gens changent assez souvent d’église : si l’une ne leur convient pas, l’année suivante ils en pratiquent une autre". (Ph.B.)
Les plaies d’un passé récent sont encore vivaces, à commencer par les deux millions d’orphelins causés par les guerres, mais également par le sida dont la prise en compte ces dernières années a fait régresser la maladie (le taux de prévalence est passé de 19 % dans les années 1980 à 7 % aujourd’hui). La faune a également payé un lourd tribu lors des années d’affrontements : les gnous ont été exterminés, les lions et léopards ont vu leur nombre considérablement réduit "c’est tout un ensemble qui s’est décomposé au fil des ans et qui se reconstruit progressivement". Des camps militaires, faits de huttes, demeurent disséminées dans l’ouest du pays, "c’est le fruit de l’histoire : l’armée s’installait ainsi rapidement et quand les rebelles avançaient, ils étaient surpris de trouver l’armée au cœur des villages…".
Dans un monde où la corruption est omniprésente (nous y avons été confrontés à plusieurs reprises), les interventions étrangères sont au cœur d’une économie en croissance. De retour après leur expulsion par Amin Dada, la communauté indienne possède 80 % des commerces. L’intervention chinoise se situe dans la vente de biens manufacturés que l’on retrouve sur tous les étals et dans la réalisation des principales infrastructures, à commencer par le réseau routier (afin de servir ses propres intérêts) : "l’encadrement est chinois et les Ougandais forment une main d’œuvre corvéable au salaire inférieur à un euro par jour". Le gouvernement favorise ces interventions ainsi que l’accaparement des terres par des sociétés étrangères (Chine, Egypte, Inde, Singapour…) ; les expulsions manu militari de populations ne se comptent plus…
Le café, première culture commerciale du pays, représente environ 20 % des recettes d’exportations. "Si le gouvernement a perçu le café comme ayant un rôle dans l’éradication de la pauvreté c’est une honte, que les marques du café de détail n’appartiennent pas aux entreprises ougandaises" » indique Ngabirano, directeur de l’autorité de développement du café. Autres sources de revenus : le thé très majoritairement propriétés d’entreprises indiennes, la fabrication d’agrocarburants sur des espaces nés d’une déforestation qui se poursuit et… la culture de fleurs coupées, à destination de l’Europe !

Salaire de misère, salaire de survie, dans les villages, les rares emplois salariés apportent un revenu de l’ordre de 1 000 shillings pas jour (0,30 €), soit une dizaine d’euros par mois. En ville un salarié gagne 120 000 shillings par mois (moins de 40 €), mais le coût de la vie est nettement plus élevé.
L’agriculture occupe 75 % de la population. le plus souvent dans la culture de petits lopins de moins de 2 hectares avec, en tout premier lieu, les plantations de bananiers, de sorgho et de millet qui servent à l’alimentation quotidienne. Deux ou trois chèvres et quelques poules complètent les revenus. "Le luxe" est la possession, d’une vache dont la vente du lait assurera quelques revenus. Dans tous les villages, la pauvreté saute aux yeux : maisons en terre - la seule richesse étant le toit en tôle - à consolider annuellement, l’absence d’électricité, un point d’eau à quelques centaines de mètres "le premier sport ougandais est le portage du jerrycan" précise Morence. Dans ce contexte difficile, des populations mènent des actions (souvent avec le soutien d’une église) pour faire évoluer concrètement la situation, deux exemples.

KAFRED

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Ouganda
Gérald au centre culturel de Bigodi

A Bigodi, petit village en pays Toro, le gouvernement crée en 1991 "Kibale National Park", réserve de chimpanzés. Les habitants, extérieurs à cette réalisation, constatent la venue de touristes en 4X4 qui, par un aller-retour rapide, ignorent leur village. Ils s’interrogent alors sur la manière de se saisir de cette opportunité pour un développement local. Aussi, dès l’année suivante ils créent KAFRED "Kibale association for rural and environmental development", une structure communautaire au double objectif : préserver l’environnement et promouvoir la communauté.
Fort d’une volonté à soulever les montagnes, ils trouvent les moyens de réaliser un terrain de camping, un circuit ornithologique le long des marais, un itinéraire de randonnée dans les villages avoisinant pour découvrir le quotidien de la population, un centre culturel - petite bâtisse en terre d’une vingtaine de mètres carrés avec des objets retraçant l’histoire du quotidien local -, un groupement artisanal de femmes, un groupe folklorique "pour maintenir les traditions et faire passer des messages à la population et aux touristes". Gérald, l’un de ses responsables, précise "une vingtaine d’habitants sont salariés et une partie des ressources générées revient à la communauté. Il en est de même de l’artisanat conçu par la quarantaine de femmes. Les orphelins étant nombreux, nous en recrutons pour des petits coups de mains et, en échange, ils reçoivent de petites rétributions. Notre priorité est la scolarisation des enfants, c’est ainsi que nous avons construit une école primaire. Rien n’évoluera réellement sans permettre à nos jeunes d’avoir un savoir, de s’organiser dans la vie, tout en restant fidèle à leur communauté". Si la mise en œuvre de ce projet a permis un progrès social elle apporte également un mieux être individuel : nos maisons en terre nécessitaient une réfection annuelle et une reconstruction tous les 3 à 4 ans. Maintenant avec les briques nous avons une maison pour la vie ! (Gérald)

Mperre

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Ouganda
Grenier et cour à Mpere

Le village de Mperre qui compte 320 habitants de la tribu Batora, avec "une majorité de chrétien et quelques musulmans", est également en pays Toro, à une douzaine de kilomètres (d’une piste défoncée) de sa capitale Fort-Portal. La population est agricultrice, principalement pour une autoconsommation ; le surplus éventuel est vendu sur le marché. Les maisons sont sommaires (sans eau, ni électricité), construite en terre autour d’une armature en roseau, le toit en tôle. Elles se composent généralement de deux pièces où vit une demi-douzaine de personnes : une chambre et une pièce centrale (les murs sont tapissés de posters religieux où se mêlent ceux de… footballeurs anglais !) La cuisine est à l’extérieur, dans une courette où vivent deux ou trois chèvres ou moutons. Chacun possède une terre (sans titre de propriété officiel) où le matooké - banane qui constitue le plat quotidien - est privilégié "il ne nécessite pas beaucoup de travail et est en quelque sorte notre retraite quand nous serons vieux".

En 2001, les habitants créent l’association villageoise Kunyhira -espoir-, qui se fixe comme objectifs de moderniser l’agriculture, développer les ressources des ménages, aider les orphelins et les femmes isolées, favoriser la scolarisation des enfants et plus globalement améliorer les conditions de vie de la population.
Les personnes versent une cotisation de 200 shillings, puis s’engagent à verser de 2 à 10 000 shillings par semaine (de 0,8 à 3, 5 €). Ces sommes constituent une caisse qui permet aux adhérents d’emprunter le triple de leur placement. Le taux est de 5% par mois et la durée maximum de trois mois. "Il s’agit principalement des personnes qui vont acheter un stock de produits pour les revendre sur le marché".

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Ouganda
Abwooki, la gardienne du coffre de l’association

"La création de l’association a favorisé l’entraide entre ses membres pour les travaux agricoles. Aujourd’hui il existe une véritable solidarité, les projets sont discutés collectivement. Les ressources se sont un peu développées suite à la fois aux prêts, mais également à cette entraide. L’aspect le plus significatif est la scolarisation : tous les enfants du village sont scolarisés en primaire, une majorité dans le secondaire et certains jeunes ont même suivi des études supérieures. Nous finançons aussi les études des orphelins. Nous avons constitué des mini troupeaux communautaires de chèvres dans les quartiers : elles sont élevées collectivement et sont vendues lors de besoins particuliers" indique Abwooki, trésorière de l’association (qui conserve "le magot" dans un coffre fermé par trois cadenas dont les clés sont détenues par trois personnes différentes). Au total il existe cinq associations dans le village. Toutes ont une spécificité, comme cette association de jeunes qui intervient dans la lutte contre le sida…

En guise de conclusion… ou d’ouverture des échanges

Amin Dada demeure un homme du passé très apprécié : les Ougandais font peu de cas des massacres qu’il a perpétrés. "On retient surtout qu’il s’est situé face à l’Occident, sans se courber comme font habituellement les chefs d’Etat. Il n’est pas rentré dans le jeu de l’Occident et tous les Ougandais se souviennent de ses attitudes plus symboliques que réellement politiques, comme lors d’une cérémonie où, en chaise à porteurs, les porteurs étaient quatre Blancs…" (Ph.B.).
"Le Blanc nous renvoie toujours aux colons, à un sentiment de supériorité, à un rapport de domination, m’a été rapporté à plusieurs reprises. Vous profitez de ce que vous appelez "la solidarité internationale" pour nous donner de l’argent et vous nous dictez ce que nous devons faire, vous nous jugez au sujet de la corruption, des problèmes tribaux, de la démocratie… C’est le prolongement du colonialisme !". 

Bien des interrogations sont le fruit de ce séjour qui marque la distance entre des mondes qui semblent parfois si proches et à d’autres moments si éloignés. Des habitants, qui se débattent pour survivre et qui perçoivent le modèle occidental à la fois comme un mythe et un "affront" né du colonialisme. Des rapports qui attestent que certaines plaies ne sont pas cicatrisées, et que beaucoup d’humilité doivent s’inscrire dans les échanges pour avancer sur une voie nouvelle…

Philippe Savoye

[1Selon la formule de Winston Churchill

[2Selon ses propres formules

[3Qui a quasiment disparu depuis l’intervention de l’armée américaine en 2011

[4"Les restrictions à la liberté d’expression se sont accrues… des manifestations pacifiques ont été réprimées de façon excessive, parfois meurtrière… des agents de force publique se sont rendus coupables de violations de droits humains dont des homicides illégaux et des actes de torture, etc."

[5Projet de loi en débat depuis plusieurs années et qui fait l’objet de très vives critiques internationales...

[6Ce sont l’Ankole, le Buganda, le Bunvoro, le Busoga, le Rwenzururu et le Toro.

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