10 mai Discours de Michel Raynaud

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Lors de la cérémonie du 10 mai 2015, en mémoire de l’Esclavage et de la Traite négrière, à Grenoble, Michel Raynaud, président du Comité Traite Négrière Esclavage, a prononcé un discours très remarqué centré notamment sur l’exigence incontournable de réparation, refusée obstinément par l’Etat français… Voici le texte presque intégral de cette intervention.

[… ] "Il y a toujours deux histoires, histoire officielle, menteuse puis l’histoire secrète où se trouvent les véritables causes des évènements" Honoré de Balzac.

Il est toujours dur de résumer 400 ans de l’histoire et de l’humanité. 400 ans de l’histoire de l’Afrique, 400 ans de l’histoire de l’Europe, 400 ans de l’histoire de France… en quelques minutes. Mais il est bien de faire quelques rappels historiques parfois.

L’esclavage négrier et la traite négrière commencent en Afrique avec la déstructuration entière de nombreuses sociétés afin de mettre en place un système des razzias et des déportations de millions d’Africains, les chiffres officiels parlent de 15 à 20 millions. Quand on sait que pour 1 Africain déporté, c’est 5 à 7 Africains assassinés !!! Nous pouvons donc faire le décompte du nombre de morts qu’a pu subir l’Afrique pendant prés de 14 ans.
La saignée démographique, la saignée économique, la saignée sociale, la saignée philosophique et idéologique qu’a subie l’Afrique pendant 400 ans est immense, et il faudra bien plus de 200 ans pour qu’elle puisse se relever.
Ensuite a commencé la traversée… la traversée qui dure plus de trois mois entre l’Afrique et les Caraïbes. Traversée d’horreurs, traversée avec le fouet, le sang, la torture physique et psychologique, les viols, les traumatismes, la violence ! Traversées pendant lesquelles les plus rebelles, les plus "forts"… ce qui refuseront l’esclavage seront jetés sans merci dans l’océan : l’océan sera leur tombeau. Traversées pendant lesquelles les plus faibles, les plus malades, les plus vieux seront jetés dans l’océan. Et une fois encore l’océan sera un tombeau pour les Africains. Traversées pendant lesquelles, ceux qui refuseront l’esclavage, ceux qui voudront ne pas quitter l’Afrique avec leur cœur préfèreront le suicide en se jetant dans l’océan à la déportation. Pendant toute cette période, l’océan fut un grand tombeau pour nos ancêtres les Africains.
Arrivés aux Antilles, la vente des êtres humains tels des animaux sur les marchés. La vie dans les plantations était soumise à trois principes :

  1. La division  : "Diviser pour régner" : le maitre mot sur la plantation. Le système esclavagiste ne cessera de diviser ce qu’on appelle "les nègres Congo", ceux qui venaient d’Afrique et les "nègres Créoles" ceux qui étaient nés sur la plantation aux Antilles. Ce système divise "les nègres affranchis" comme on disait "les nègres esclaves", ce système divise l’homme et la femme, les parents de leurs enfants, les vieux des jeunes, les "clairs" des "foncés"… tout un système basé sur la division.
  2. Un des grands fondements de la traite négrière d’esclavage fut aussi le racisme, et plus précisément la Négrophobie. Toute la traite de l’esclavage était basée sur l’idéologie qu’un peuple était supérieur à un autre, de part sa couleur de peau. De part sa couleur de peau, un peuple avait le droit de vie, de mort, de viol, de torture sur un autre peuple.
  3. Toute la traite négrière de l’esclavage était aussi induite par la terreur et le terrorisme ; La barbarie humaine s’est exprimée pendant ces 400 ans d’esclavage. Et la terreur, ce système terroriste esclavagiste fut le seul moyen d’asservir un peuple psychologiquement. Le code noir qui a érigé les lois sur les plantations, donne un aperçu de ce que fut ce système de terreur pendant l’esclavage. Article 33 : "L’esclave qui aura frappé son maître, sa maîtresse ou le mari de sa maîtresse, ou leurs enfants avec contusion ou effusion de sang, ou au visage, sera puni de mort". Article 38, éloquent : "L’esclave fugitif qui aura été en fuite pendant un mois, à compter du jour que son maître l’aura dénoncé en justice, aura les oreilles coupées et sera marqué d’une fleur de lys une épaule ; s’il récidive un autre mois pareillement du jour de la dénonciation, il aura le jarret coupé, et il sera marqué d’une fleur de lys sur l’autre épaule ; et, la troisième fois, il sera puni de mort. "

Par conséquent, pour les victimes de ce crime, comme pour toutes les victimes de crimes contre l’humanité, trois solutions :

  • Il y a ceux qui ont collaboré par lâcheté, qui sont une minorité mais malheureusement les historiens européens n’ont retenu et évoqués que ces derniers ;
  • Il y a ceux qui ont collaboré parce qu’ils n’avaient pas le choix, qui risquaient de voir massacrer leur famille, les leurs, et devaient collaborer mais en résistant de façon clandestine quand même.
  • Et puis il y a ceux qui ont fait la résistance, que ce soit en Afrique, que ce soit sur les cales des bateaux, que ce soit aux Antilles… les résistants furent nombreux, les noms sont nombreux : Toussaint Louverture, Louis Delgrès, Dessaline, Mulâtresse Solitude, Béhanzin roi du Dahomey, les Amazones du Dahomey, la reine Ranavalona… Des noms de celles et ceux qui ont toujours vaillamment résisté face à l’ignominie de l’asservissement. Car, ne l’oublions jamais, dans tous crimes contre l’humanité, c’est avant tout l’histoire de résistance dont il faut parler. L’histoire d’individus et de peuples qui se sont battus pour exister, pour résister, pour garder leur fierté et leur dignité.

Tout ceci, pour expliquer pourquoi l’histoire est importante. Il est important effectivement de réécrire l’histoire parfois et la relire. Et j’aimerais citer l’historien congolais panafricaniste Téhophile Obenga : « Aucun peuple du monde qui vit aujourd’hui n’ignore ou feint d’ignorer son passé, son histoire. Tout peuple du monde qui vit aujourd’hui vit avec sa mémoire culturelle. Il est nécessaire et utile de connaître son histoire, l’évolution culturelle de son peuple, dans le temps et dans l’espace, pour mieux saisir et comprendre le progrès incessant de l’humanité, y contribuer aussi, en toute lucidité et responsabilité. »
Marcus Garvey disait qu’un peuple sans passé c’est comme un arbre sans racine. L’importance du passé pour avancer est essentielle.

Et puis il y a aussi deux sortes d’histoire : il y a l’histoire des dates, une espèce de chronologie, et puis il y a l’histoire des hommes et des idéologies. Et bien souvent l’histoire des hommes et des idéologies ne s’arrêtent pas aux dates. La division ne s’est pas arrêtée le 27 avril 1848 avec l’abolition de l’esclavage. La terreur ne s’est pas arrêtée le 27 avril 1848 avec le décret d’abolition d’esclavage. Le racisme ne s’est pas arrêté le 27 avril 1848 avec le décret d’abolition d’esclavage.

Je tiens quand même à vous rappeler que cette même idéologie négrophobe qui a donné naissance à ce que l’on appelle l’Apartheid en Afrique du Sud, qui a été à l’origine de millions de morts, cette même idéologie qui a créé la ségrégation aux Etats-Unis et dans toutes les Amériques et qui a fait des millions de morts, cette même idéologie qui fut à la base de la colonisation en Afrique et qui a été responsable de nombreuses victimes, c’est la même idéologie qui a fait la discrimination en Europe et qui crée encore des milliers de morts.

L’histoire est importante pour comprendre les maux d’aujourd’hui, l’histoire a ses traces, l’histoire a ses conséquences, et j’aimerai citer le poète guadeloupéen Ernest Pépin : « C’est ce que doivent comprendre ceux qui, au nom du passé, ne se veulent pas comptables du présent et de l’avenir. "Le crayon du Bon Dieu n’a pas de gomme" affirme la sagesse populaire haïtienne mais s’il est un crayon qui n’a pas de gomme c’est celui des peuples humiliés. Je ne parle pas du crayon de la vengeance. Je parle de celui du traumatisme. Je parle d’une organisation (…) qui fait qu’un enfant noir des USA a plus de chance qu’un autre de finir en prison, qu’un enfant noir de l’Afrique a plus de chance qu’un autre d’attraper le sida, qu’un enfant noir d’Haïti a plus de chance qu’un autre de mourir de faim, qu’un enfant noir des banlieues a plus de chance qu’un autre de sombrer dans la délinquance…. »

Un enfant noir des USA a plus de chance de terminer en prison…, Baltimore, Ferguson et bien d’autres lieux et d’autres noms aux USA, l’histoire sans cesse semble se répéter. Un enfant noir de l’Afrique a plus de chance de mourir du SIDA, d’Ebola, mais aussi dans l’indifférence et le silence médiatique et politique caractérisant chaque victime africaine. Au CTNE, nous avons été indignés mais pas vraiment étonnés du silence faisant suite à la barbarie humaine qui fut à l’origine de l’assassinat de 148 étudiants au Kenya. Quelles furent également notre amertume et notre dégout face à ces tragédies qui se répètent sans cesse sur les cotes européennes. Celles et ceux qu’on appelle les "migrants", mais je préfère les appeler "nos sœurs et frères africains" (car ils ont une identité et une nationalité avant tout). Plus de 3500 en 2014, plus de 1800 depuis 2015, qui ont connu, comme nos ancêtres d’hier, l’océan ou la mer comme tombeau.

Alors face à cette actualité, parfois se posent les mêmes questions : Quand nous voyons les meurtres d’afro-américains aux Etats-Unis, nous nous demandons, tout comme hier, que vaut la vie d’un noir ? Quand nous voyons ce qui se passe sur les cotes européennes ou en Afrique, nous nous demandons, tout comme hier, que vaut la vie d’un Africain ? Quand, je vois aujourd’hui aux Antilles, les dommages que font le chômage, tous les moins de 25 ans sont à 60 % touchés par le chômage, les dégâts incroyables de la délinquance et la drogue nous nous demandons, tout comme hier, mais que vaut la vie d’un Antillais ?

Face à cette réalité actuelle nous en venons à nous poser une question essentielle :
Si 167 ans après, nous nous posons toujours la même question "Qu’avons-nous retenu de l’histoire, qu’avons-nous appris de l’histoire ?"
167 ans, c’est ce qui nous sépare de la deuxième abolition d’esclavages le 27 avril 1848. Cette abolition d’esclavages impulsée par Monsieur Victor Schœlcher, et donc 167 ans après nous commémorons pourquoi… je pense que nous avons la même réponse dans les propos de Monsieur Le Président de la République, Monsieur François Hollande, conférence du 25 avril dernier : "Commémorer (…) n’est pas ouvrir un procès, c’est évoquer la souffrance et la peine de ceux qui ont survécu et de leurs enfants. C’est reconnaitre une tragédie qui, par son ampleur, a frappé l’humanité toute entière. Commémorer (…) c’est lutter pour que le souvenir de cette horreur puisse empêcher qu’une autre horreur ne se répète ou ne se reproduise… .Commémorer (….) c’est un acte de paix."
Commémorer c’est un acte de paix et réparer est un acte de justice et que vaut la paix sans justice ; Commémorer rend hommage, réparer rend justice. Commémorer rend hommage aux anciens. Réparer rend dignité aux enfants.

L’année dernière quand, lors de ce même discours du 10 Mai, j’ai évoqué l’aspect indispensable des réparations, quelques jours plus tard, j’ai lu 2 petits articles diffusés sur Internet et dans le journal, disant que Monsieur Raynaud demandait la réparation… Comme si j’étais tout seul dans mes revendications ! Je tiens quand même à vous informer ou vous rappeler qu’il y a un mot d’ordre partout en France, aux Antilles, mais aussi en Afrique et aux USA qui appelle de façon légitime, aux réparations… Et de nombreuses associations comme la nôtre, mais aussi des Etats, partout dans le monde en font leur combat.

Quand je dis réparation, ce n’est en aucun cas un concept nouveau. Lorsqu’il a été proposé, la loi Taubira qui permet de reconnaître la traite négrière et l’esclavage comme crimes contre l’humanité, dans l’un des articles proposé, il était question déjà de réparation. Cette notion a été effacée. Lorsqu’il y a eu la fameuse conférence internationale contre le racisme à Durban en 2001, les pays africains, caribéens ont exigés à juste titre, de la part des anciennes puissances esclavagistes, réparation. Ils n’ont pas été écoutés. En 1863, lorsqu’il y a eu l’abolition d’esclavage aux Etats-Unis, il a été aussi question de donner aux esclaves une mule et un petit lopin de terre. Cela n’a pas été fait.
En France, il y a eu réparation !!! Mais réparation pour les bourreaux et leurs descendants. Je tiens quand même à vous rappeler que lorsque fut proclamée la première république noire en Haïti, le 1er janvier 1804, près de 20 ans après, c’est-à-dire le 17 avril 1825, le roi Charles X imposa à Haïti de payer 150 millions de francs or pour que soit reconnue l’indépendance de Haïti. Cette somme fut rapportée à 90 millions de francs or, somme que Haïti a payé jusqu’en 1960. D’autre part, un an après la déclaration de l’abolition de l’esclavage, le 30 avril 1849, fut votée la loi d’indemnisation des colons !!! Chaque colon, pour esclave libéré, a été dédommagé de 400 à 800 franc or.
Alors ma question est : quelle justice répare les bourreaux et non les victimes, quelle justice indemnise les bourreaux et non les victimes et leurs enfants ?

Réparer n’est pas revanche, réparer n’est pas repentance, réparer n’est pas uniquement une question financière… Réparer est une question de principes, réparer est une question de justice, réparer est une question d’égalité.
L’égalité voilà un mot qui nous est cher… Liberté, égalité, fraternité. Liberté, égalité, fraternité, nos penseurs d’hier nous ont envoyé un grand message ; Ils ont mis l’égalité en axe central, une façon de nous dire qu’aucune liberté n’est possible, aucune liberté n’est totale sans égalité et qu’aucune fraternité n’est possible sans égalité.

A l’heure effectivement où en France pour nos enfants noirs, à diplôme égal, nos enfants ont trois ou quatre fois de moins chance de trouver du travail, à l’heure d’aujourd’hui en France nos enfants ont plus de chance de subir un contrôle d’identité.
Il est important de revoir ce qui est égalité et je finirai par cette petite citation d’Aimé Césaire : "Se rappeler que le combat, le séculaire combat pour la liberté, l’égalité et la fraternité n’est jamais entièrement gagné, et que c’est tous les jours qu’il vaut la peine d’être livré."

Michel Raynaud, président du Comité Traite négrière Esclavage
10 mai 2015

Article publié dans Inter-Peuples n°238, été 2015

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