Que se cache derrière l’accord sur le programme nucléaire de la République islamique d’Iran ?

Publié le : , par  Babak Kia

L’accord sur le dossier du programme nucléaire iranien conclu à Vienne le 14 juillet dernier par la République islamique d’Iran et le groupe des 5 + 1 (cinq Etats membres du conseil de sécurité de l’ONU plus l’Allemagne) signe le nouveau statut de la mollahrchie au Moyen-Orient.

Cet accord voulu par le Guide de la Révolution Ali Khameneï, premier personnage de la République islamique et par la Maison-Blanche s’inscrit dans la suite logique du texte signé en avril dernier à Lausanne. Historique et prévisible, cet accord est l’aboutissement de deux années de négociations et met fin à plus de 12 ans de crises sur le nucléaire iranien.

Accord historique, intérêts communs et bouleversements régional
Ce compromis historique, le premier depuis 36 ans, est le produit des bouleversements qui frappent le Moyen-Orient.

Le chaos régional actuel signe la fin de la longue période historique ouverte par le dépeçage de l’empire ottoman à la fin de la première guerre mondiale. En effet, les puissances impérialistes française et britannique ont, avec les accords Sykes-Picot (1916) et le Traité de Sèvres (1920) notamment, créés des Etats aux frontières artificielles sur les décombres de l’empire Ottoman. Bien sûr, les droits des peuples et des minorités nationales et religieuses ont été bafoués au profit des intérêts des grandes puissances qui n’ont eu de cesse de soutenir les régimes dictatoriaux de la région.

Aujourd’hui, avec la montée en puissance de l’Etat Islamique et de la province autonome Kurde (au nord de l’Irak) auxquels il convient d’ajouter la décomposition des Etats yéménite, irakien et syrien, nous assistons à une reformation en germe des frontières du Moyen-Orient. D’ailleurs, la politique guerrière et criminelle menée contre les populations kurdes par le gouvernement turque d’Erdogan est aussi liée à la crainte de voir à l’avenir la création d’un Etat kurde qui modifierait la géographie politique de la région. Enfin, l’instabilité croissante du Liban et des pétromonarchies du golfe ainsi que la fragilité chronique du royaume jordanien ne sont pas à négliger. Les dynamiques à l’œuvre ne sont maîtrisées par aucun des protagonistes et nul ne peut en prévoir les développements.

Ces bouleversements sont la conséquence directe des interventions impérialistes qui se sont succédées depuis 1991, de l’offensive néolibérale des dernières décennies, de la corruption des élites dirigeantes, du caractère dictatorial des États de la région et des soulèvements populaires au Maghreb et au Moyen-Orient. Tout cela a contribué à remettre en cause les "équilibres" passés.

Dans ce marasme profond Téhéran et Washington se sont découverts des intérêts communs, d’abord en Afghanistan contre les Talibans, puis en Irak à la chute de Saddam Hussein. Mais la décomposition des États irakien et yéménite, la perte de contrôle du régime d’Assad sur la majeure partie du territoire syrien et l’émergence de Daesh ont accéléré ce rapprochement. D’autant plus que l’impérialisme étatsunien et la République islamique ont désormais un ennemi commun : l’État islamique. Alors que la monarchie saoudienne et la Turquie d’Erdogan font le jeu de Daesh, le régime de Téhéran fait figure de nouvel allié et de puissance régionale incontournable pour la Maison Blanche. Par cet accord, l’administration étatsunienne cherche à intégrer davantage la République islamique à son dispositif, mais cela ne va pas sans contradiction, comme l’indique l’hostilité de l’État colonialiste d’Israël et celle des monarchies réactionnaires du golfe.

L’accord de Vienne permet aux puissances impérialistes de brider et de contrôler le programme nucléaire de Téhéran. Les inspecteurs de l’AIEA auront accès aux sites nucléaires et à certains sites militaires. Téhéran devra réduire le nombre de centrifugeuses (de plus de 19 000 à 5 000) et diminuer fortement son stock d’uranium enrichi. L’enrichissement d’uranium sera limité à 3,67 % pendant quinze ans et sur le seul site de Natanz.

La mollahrchie victorieuse ?
Les sanctions relatives aux missiles balistiques et aux importations d’armes offensives sont maintenues. Le transfert de matériels sensibles pouvant contribuer au programme balistique iranien sera interdit pendant huit ans. La vente ou le transfert de certaines armes lourdes de et vers l’Iran resteront interdits pendant cinq ans.
Par contre, Téhéran obtient la levée progressive des sanctions adoptées par l’Union européenne et les États-Unis visant les secteurs de la finance, de l’énergie et du transport. La mollahrchie pourra disposer des avoirs de l’État iranien estimés à 150 milliards de dollars et bloqués aux États-Unis depuis 1979. Enfin, la République islamique, qui pourra vendre ses hydrocarbures sans limitation, entend profiter de son "retour en grâce" pour ouvrir le marché intérieur aux multinationales déjà sur les rangs. Les visites des dirigeants européens à Téhéran, le déplacement du président iranien Rohani en France en novembre prochain annoncent un rapprochement qui dépasse le cadre de l’accord sur le dossier nucléaire.

Bien sûr, la levée des sanctions iniques qui ont frappé les peuples d’Iran est une bonne chose. En effet, les sanctions pèsent fortement sur l’économie du pays et alimentent chômage, hyper inflation et pénuries. Elles ont conduit à l’explosion du marché noir largement contrôlé par les Gardiens de la Révolution dont la direction s’est considérablement enrichie.

Pour la liberté, l’égalité et la justice sociale
Sur le plan interne le régime présente ces accords comme une victoire. La mollahrchie a toujours justifié les difficultés économiques et sociales du pays par le poids des sanctions et l’hostilité des grandes puissances. Bien entendu, cette "explication" évite de remettre en cause la politique économique et sociale de la théocratie iranienne. Une politique au service des plus riches, des dignitaires du pays, de leur famille et des Gardiens de la Révolution.

Cependant, l’accord peut ouvrir de nouveaux espaces à celles et ceux qui veulent en finir avec la mollahrchie. En effet, le régime aura plus de mal à justifier ses échecs et sa corruption par la politique des grandes puissances. Les revendications sociales et démocratiques chercheront à s’exprimer davantage, ce d’autant plus que durant plusieurs décennies, le régime a dépensé en pure perte des centaines de milliards de dollars pour son programme nucléaire. Consciente du danger, la République Islamique s’est engagée, depuis la signature de l’accord de Vienne, dans un nouveau cycle de répression afin d’étouffer toute velléité de contestation.

Plus globalement, la levée des sanctions et l’accès aux avoirs bloqués redonneront au régime dictatorial des mollahs des marges pour mener sa politique clientéliste et renforcer sa présence dans la région. Ainsi, la mollahrchie pourra augmenter l’aide matérielle et humaine apporté au gouvernement irakien et aux milices chiites qui, sous couvert de lutte contre Daesh, mènent une guerre "sectaire" contre les populations sunnites. Cette politique a largement favorisé l’enracinement de l’Etat Islamique qui puise sa force dans le délitement de la société irakienne et l’exclusion des populations sunnites par les gouvernements irakiens. Gouvernements soutenus par les Etats-Unis et la République Islamique d’Iran.

En miroir de la politique saoudienne, Téhéran va poursuivre son action déstabilisatrice au Yémen et à Bahreïn. En effet, la politique régionale de la République Islamique d’Iran s’inscrit dans une guerre indirecte contre la monarchie ultra réactionnaire des Saoud. Téhéran et Ryad sont les principaux soutiens des courants réactionnaires de l’islam politique et favorisent les logiques d’affrontements sectaires et inter religieux qui mettent la région à feu et à sang. Derrière ces antagonismes se cachent une lutte d’influence et d’intérêts entre les deux théocraties réactionnaires.

Enfin, le régime de Téhéran pourra également accroître son soutien à la dictature de Damas et au Hezbollah libanais qui combattent sauvagement le peuple syrien. Bien sûr, l’échec de la campagne de bombardement contre Daesh menée par les Etats-Unis et leur "coalition internationale" et le rapprochement avec Téhéran ouvrent une nouvelle configuration. En effet, il est désormais probable que le régime des mollahs, la Russie et les puissances occidentales se mettent d’accord pour sauver le régime syrien, quitte à se défaire d’Assad. Un tel scénario n’empêchera pas la décomposition et la partition de la Syrie et de l’Irak. Il faut souligner à ce titre, que la volonté affichée de François Hollande de bombarder les positions de l’Etat Islamique en Syrie n’ajoutera que de la guerre à la guerre et cela sera sans effet sur Daesh. En effet, les multiples interventions impérialistes et campagnes de bombardements n’ont fait qu’accroître le chaos régional en cours. Une fois encore, cela ne fera qu’approfondir le désastre humanitaire, social et politique. En réalité, le président français tente de se repositionner de manière cynique pour "l’après", quand le moment de la reconstruction sera venu…

En Iran comme dans toute la région, les aspirations à la liberté, l’égalité et la justice sociale, sont fortes. Ces aspirations légitimes se heurtent à la politique des grandes puissances, aux différents gouvernements de la région et ce, qu’ils soient "laïques" comme en Syrie ou en Egypte ou qu’ils représentent une des multiples tendances de l’islam politique, toutes autant réactionnaires, comme en Arabie Saoudite ou en Iran.
Les peuples saisiront toutes les possibilités pour mettre fin aux injustices et aux régimes théocratiques et dictatoriaux du Moyen-Orient. Les mobilisations sociales et démocratiques récentes en Irak et au Liban montrent que les peuples de la région ne sont pas résignés. Nous devons les soutenir dans leur lutte pour se débarrasser des ingérences impérialistes et des pouvoirs tyranniques qui les oppriment.


Article publié dans Inter-Peuples n°239, septembre - octobre 2015

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