Comment sortir de l’emprise djihadiste ? Dounia BOUZAR

Publié le : , par  Marc Ollivier

L’auteure explicite elle-même sa démarche : « Pour intervenir, je n’attends pas que le discours radical pousse un individu à devenir dangereux pour la société. Mon métier d’anthropologue, mais aussi ma conviction d’éducatrice, consiste à combattre tous les discours de rupture qui séparent les êtres humains de leurs semblables. Je ne discute jamais des fondements théologiques des différentes mouvances de l’Islam [ …]. En revanche, ma vie, mes expériences professionnelles, mes études et mes multiples recherches-actions me permettent d’avoir un train d’avance sur la façon de ramener un jeune « radicalisé » au sein du monde réel et de remobiliser sa part d’humanité broyée ».

Dounia Bouzar, nom d’usage de Dominique Amina Bouzar, est une anthropologue française née à Grenoble en 1964, d’un père maroco-algérien et d’une mère française d’origine corse. Elle cumule des origines marocaines, algériennes, corses et italiennes. Docteur en anthropologie spécialisée dans l’« analyse du fait religieux », elle a publié de nombreux articles, livres, essais et tribunes libres dans divers médias.

Démarche de prévention

Sur la base de son expérience, l’auteure explique qu’elle a créé, avec d’autres experts, le « Centre de prévention contre les dérives sectaires liées à l’Islam » (CPDSI) après avoir publié un ouvrage sur la montée du discours de l’Islam radical1. Leur travail avec des centaines de familles de jeunes embrigadés leur a permis, grâce à leur approche anthropologico-psychosociale, de mettre en lumière quelques indicateurs pour déclencher un travail de prévention : rupture brutale avec les anciens amis, arrêt des activités de loisir, rupture avec l’école et finalement avec la famille. Ils ont pu aussi repérer les mutations du discours de l’islam radical (notamment après les attentats de janvier 2015) pour s’adapter à l’environnement culturel, aux origines sociales, aux objectifs et aux comportements différents des groupes recruteurs (Daesh ou Al-Nosra).

L’équipe du CPDSI a montré par ses interventions auprès de plusieurs centaines de jeunes menacés de basculer dans le « djihadisme » que leur embrigadement se construit toujours en résonance avec des motifs individuels (politiques, sociaux, humanitaires ou psychologiques, notamment familiaux). Certains veulent purifier le monde, d’autres se régénérer eux-mêmes, ou veulent changer de vie, devenir « quelqu’un », d’autres encore souhaitent se venger, éliminer ceux qui ont humilié les plus faibles, prendre la place de Dieu etc... Sur les 400 familles ayant contacté le CPDSI, 40 % se disent athées, 40 % catholiques, 19 % musulmanes et 1 % juives. La majorité sont de la classe moyenne (59%), 30 % sont des classes populaires et 11 % des classes supérieures.

Première partie : sur « l’endoctrinement » et « l’embrigadement »

Dans la première partie de l’ouvrage, l’auteure définit les étapes du processus d’endoctrinement, puis d’embrigadement du discours « djihadiste » : d’abord l’emploi de vidéos sur les théories du complot et de la confrontation finale, ensuite les discours pour développer un sentiment d’appartenance à un groupe « purifié » qui détient « La Vérité », qui permettra de sauver la planète contre le « mal occidental ». L’islam est réduit à un code qui sépare les « purs » (les vrais musulmans) des « impurs », afin d’annihiler toute singularité chez l’individu. L’objectif est l’effacement des identités individuelles et la rupture avec l’entourage (amis, école, famille). Le passage de l’endoctrinement à l’embrigadement se réalise par l’utilisation d’images subliminales diverses mélangeant des symboles familiers aux jeunes ciblés (jeux vidéo et films, tels Matrix, Le seigneur des anneaux, Assasin’s Creed) et des références à l’histoire musulmane, pour finalement convaincre le jeune qu’il peut devenir le Mahdi ou Dieu lui-même.

Dans le cas de Daesh, le processus se poursuit avec des vidéos mettant en scène des morts cruelles et violentes (tortures, exécutions, égorgements, assassinats etc...) pour choquer les esprits, provoquer la terreur et donner l’illusion d’un pouvoir de Daesh dans le monde entier. L’objectif est une déshumanisation des victimes afin de faciliter la transgression de l’interdit du meurtre et de pousser les résistances morales dans le déni. Le jeune qui s’y soumet devient alors prisonnier « moral » du groupe, sans retour en arrière possible et doit s’associer à l’obéissance aveugle du groupe à l’autorité du pseudo-calife.

Deuxième partie : Expériences de « désembrigadement »

Dans la deuxième partie, il s’agit de « Relever le défi du désembrigadement ». L’auteure constate qu’aucun pays n’a trouvé de prime abord une solution miracle pour sortir les jeunes de l’emprise djihadiste. Elle montre les insuffisances des approches basées sur le « tout religieux » (le bon islam), sur le « tout psychologique » (déséquilibres anciens ou passagers) ou sur le « tout sociologique » (injustices, discriminations, stigmatisations etc...). C’est pourquoi elle a choisi avec son équipe de ne jamais se placer sur le terrain du savoir (discussion théologique) ou de la raison (réalise ce que tu dis...) avec le jeune embrigadé. Ils passent par l’émotion et l’affect pour remobiliser son individualité et l’amener à comprendre le sens de ce qui lui est arrivé. Il s’agit de partir de chaque individu, de son expérience et de son embrigadement (dont la logique a été reconnue et déconstruite) pour qu’il trouve lui-même les défauts de son premier engagement et en reconstruise un nouveau dans le monde réel. Cette méthode suit également plusieurs étapes : la recherche des anciens repères et le rappel des bons souvenirs, la confrontation à la réalité (pour séparer l’individu de son idéologie et pour qu’il se remette à exprimer des émotions et à penser par lui-même). L’idée est de repérer quel mythe du discours « djihadiste » a touché ce jeune-là et pourquoi il y a adhéré. L’auteure insiste sur la nécessité des témoignages de repentis, sélectionnés pour la correspondance de leurs expériences avec chaque profil individuel.

A la fin de son ouvrage, Dounia Bouzar souligne les difficultés que rencontrent les jeunes « désembrigadés » au cours du processus où ils tentent de se redéfinir en tant qu’individus. Manque de confiance en eux, sentiment de solitude, risque de dépression etc... Un soutien psychologique est indispensable pendant cette période. Elle anime à leur intention des groupes de parole regroupés dans un « club des rescapés ». Il s’avère que tous sont volontaires pour s’engager par leur témoignage dans la chaîne de « désembrigadement » …

En conclusion, Dounia Bouzar nous adresse un message : « Chacun de nous doit savoir que l’on peut combattre l’embrigadement. Chacun de nous doit être profondément convaincu que la « ré-humanisation » est toujours possible. Que la lumière l’emporte toujours sur l’obscurité ».

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