Madagascar : une île à la dérive !

Publié le : , par  Philippe Savoye

Depuis vingt siècles, Madagascar a été façonnée par des peuples afro-asiatiques venant d’horizons divers : Afrique, Sud-Est asiatique, Proche-Orient, pour créer une société multiculturelle. Ce pays de 24 millions d’habitants, qui compte 18 ethnies, possède des atouts majeurs pour se développer : les conditions météorologiques, un sol fertile, le courage des habitants. Et pourtant, et pourtant… « S’y dévoilent les dysfonctionnements d’un pays victime de la rapacité de ses élites et des politiques de développement imposées par ses partenaires étrangers ». (T. Deltombe)

Après quatre années sans légitimité politique, suite au renversement du président Ravalomanana par Rajoelina, fin 2013, pour la seconde fois depuis son accession à l’indépendance en 1960, le pays a élu démocratiquement (dans une débauche financière) son président - Hery Rajaonarimampianina -, et l’assemblée nationale. La "galère" serait-elle finie pour la majorité de la population où plus de 90 % vivent sous le seuil de pauvreté ? Hélas il n’en est rien et il est bien difficile d’affirmer que le pays est un Etat de droit aujourd’hui tant la violence, la corruption, l’insécurité sont omniprésents… sans parler de la pauvreté qui se mue souvent en misère ! Un regard objectif de la situation laisse pantois.

La Couverture de l’Observateur du 10 octobre 2015 résume la situation : « A Madagasikara tout est possible aujourd’hui : la corruption devient un mode de vie et de gouvernance », puis, en sous-titre « tout le monde, du moins les chrétiens, les instruits, les privilégiés, connaît les recommandations de la Bible sur l’effet néfaste de la corruption. Mais dans la vie pratique, tout ce monde-là, s’adonne à la corruption pour arriver à ses fins. Et partant, corrupteurs et corrompus trouvent chacun leur compte ». Un exemple illustre la "gangrène" au plus haut niveau de l’Etat. En février, le nouveau premier ministre devait présenter son programme de politique générale devant l’Assemblée Nationale, mais il dût y renoncer car les députés ont refusé de le recevoir. « Officiellement à cause d’un problème de procédure, mais plusieurs élus n’ont pas caché qu’ils ne recevraient pas le premier ministre tant qu’ils n’auraient pas, chacun, reçu un 4X4 ! » (Rijasolo).

La presse relève quotidiennement des faits plus surprenants les uns que les autres qui illustrent l’état de délabrement de l’action politique, l’inexistence de la notion de bien public ; exemples parmi d’autres…

  • Selon le premier ministre : « près de la moitié du budget général de l’Etat est consacrée aux rémunérations des 150 000 agents de l’Etat. A noter que 50 000 d’entre eux sont des fonctionnaires fantômes ! » (Madagascar magazine septembre 2015).
  • « Des zébus et des armes saisis chez un député » (l’express du 17/09/15). Ses collègues le soutiennent ouvertement.
  • « Des études récentes montrent que les trafics des ressources minières engendrent une perte évaluée à des milliards d’ariary (1,5 million euros) selon le directeur du Bureau indépendant anti-corruption ». (l’express du 03/10/15)
  • « Si la corruption de la police a connu une baisse, il faut reconnaître qu’il reste encore beaucoup à faire en ce qui concerne la corruption et les pots-de-vin sur les axes routiers » (B. Randimbisoa, ministre de la sécurité publique). (les nouvelles du 01/10/15)
    • La déchéance du Président de la République, votée par l’Assemblée Nationale fut refusée par la cour constitutionnelle au printemps dernier ; la gazette du 14 octobre titre à la une « un motif de déchéance ! ». En vertu de l’article de l’article 886 de la Constitution, une proposition de loi déposée par les députés doit faire l’objet d’une observation par le gouvernement dans les trente jours, or pour l’une d’entre elles ce délais n’a pas été tenu.
    • « Un peloton militaire accusé de tous les abus ». 14 militaires censés endiguer les attaques de dahalos (voleurs de zébus) regroupent les habitants du village de Tsarazaza, « insufflent la terreur… fusillent trois villageois », volent 70 bovidés. « Les militaires incriminés continuent à courir » (l’express du 15/09/15)

Et pendant ce temps la population subit les affres des politiciens. Deux illustrations.

  1. L’éducation
    Officiellement l’école est obligatoire et gratuite. Dans les faits plus d’un million et demi d’enfants en sont exclus, principalement les filles et les enfants victimes de handicap (ceux-ci ne sont que 11 % à être scolarisés). Le taux de scolarisation a brusquement chuté de 83 à 73 % entre 2005 et 2010 et le taux de malnutrition des moins de 5 ans atteint désormais 40 % (Unicef). Dans les villages, les écoles fonctionnent grâce à l’action des parents « souvent ce sont des jeunes d’un niveau de la cinquième qui enseignent en primaire… Si 4 400 000 enfants vont dans les écoles primaires, ils ne sont que 262 000 jeunes dans les lycées. (l’express du 03/10/15).
  2. Une économie de survie
    Selon des économistes du CREM (Centre de Réflexions des Economistes de Madagascar) 56 % de la population vivraient avec moins de 0,05 € par jour ! D’après le Journal du net, en 2012, le revenu moyen par habitant est de 36 $ par mois, très inférieur à l’Afrique (141 $) et au monde (850 $).
    Vonimpitia qui, durant huit heures, casse des pierres pour en faire du gravillon perçoit un euro chaque soir. Nirina vend du charbon de bois « les bons mois je gagne jusqu’à 85.000 Ar (25 €) en travaillant même le dimanche ». Herizo, technicien agricole diplômé est moniteur d’auto-école pour 30 € par mois. Nina est couturière et récolte 20 € « les mois où j’ai beaucoup de chance »…
    Economie de "gagne-petit" dont le montant est englouti dans l’alimentation de base (le riz). Pas question d’envisager l’achat de vêtements ou de cahiers pour l’école. Tout imprévu prend une allure de catastrophe. Dans de telles conditions, il faut alors beaucoup de courage pour scolariser son enfant et il n’est pas rare de voir des gamin(e)s de 5 ou 6 ans avoir une activité permettant à leurs parents d’obtenir quelques gains supplémentaires…

Au cœur de la mondialisation

Dans un rapport sur la pauvreté, publié le 4 octobre 2015 la Banque Mondiale souligne que « la situation est particulièrement préoccupante dans les deux pays les plus touchés du globe, Madagascar et la République Démocratique du Congo ». « Non, l’impérialisme n’est pas mort, on l’a seulement transformé en "mondialisation", le mot fétiche du troisième millénaire pour être imposé à tous. Et le valet de l’impérialisme n’est pas mort, on l’a dénommé "partenaire efficace" pour la stabilité politique et sécurité de l’investissement. La mondialisation n’est ici que l’américanisation et l’européanisation de tout un système : politique, économique, finance, commerce et culture ». (Mirary - L’observateur du 23/09/15). Dans ce contexte, l’Etat se soumet passivement aux diktats externes, comme le souligne l’Observatoire de la vie publique qui précise « le gouvernement est devenu redevable aux bailleurs de fonds pour la réalisation de ses projets et non aux parlementaires et encore moins aux citoyens qui devraient en être les premiers bénéficiaires ».

L’APD (Aide Publique au Développement) représente 5,4 % du PIB. Un rapport, repris par la Gazette du 14 octobre intitulé : "APD : les limites" », précise « Les limites de l’APD sont légion, à commencer par la faible prévisibilité annuelle et à moyen terme... Mal ciblée : les priorités de l’aide ne sont pas nécessairement les priorités du terrain. De plus, elle est parfois orientée en travaux de consultance et/ou étude de projet... Manque de contrôle de son usage : certaines aides sont détournées vers des comptes privés et contribuent à créer des comportements de recherche de rentes qui pèsent sur l’activité et contribuent à la corruption... L’aide devrait être ciblée, bien dosée et convenablement gérée.... Les APD peuvent aider certains pays temporairement mais elles ne peuvent pas être le fondement du développement. »

La marche en avant de la société civile

Face à cette situation dramatique, la lueur d’espoir vient de la société civile qui cherche à s’organiser. Depuis un an et demi, des organisations de différentes natures, des responsables de structures, des personnes fortement impliquées dans la vie sociale et économique organisent des ateliers, mettent en place une réflexion fondamentale « La politique malgache tombe en décrépitude. C’est difficile car nous avons tous des responsabilités lourdes, mais créer une synergie, envisager des alternatives est notre devoir si nous voulons qu’à terme le pays connaisse une évolution qui rompe avec le marasme qui dure depuis des décennies » (Haingo). Et concrètement, des personnes s’organisent là où elles vivent, dans leur village, leur quartier.

A Manandona, village dans le centre du pays, les habitants ont créé la coopérative Mampiraivaliso (qui se traduit par : "se réunir pour une action communautaire"). Organisation paysanne et association artisanale se sont regroupées pour mettre en œuvre un accueil touristique chez l’habitant tout en développant le tissage naturel. Pour intéresser les touristes, ils présentent la sériciculture artisanale dans son intégralité : de la ponte des œufs du bombyx, au tissage. Unique dans le pays. « Cette activité a permis de souder les gens du village et nous ramène quelques revenus supplémentaires. Depuis de nouveaux projets émergent, une attention plus grande est portée aux autres », précise A. Rakotoniaina président de la coopérative.
Le SIF (Solidarité des Intervenants du Foncier) qui regroupe des associations, principalement paysannes, a pour objectif de « protéger les droits fonciers de la population malgache, prioritairement des couches vulnérables, pour que celle-ci puisse jouir de ses droits fondamentaux et atteigne la souveraineté alimentaire », selon E. Raparison son responsable. Elle soutient le recensement parcellaire et mène des actions de lobbying, notamment pour permettre aux personnes qui occupent durablement des terres sans pour autant avoir un titre foncier (dénommé "propriété foncière privée non titrée") d’en obtenir un. « Nous avons une logique d’ensemble reposant sur un triptyque : comment accéder à la terre, comment utiliser la terre, comment sécuriser la terre ».

A Toamasina, sur la côte est, dans le cadre d’un projet porté par Agronomes et Vétérinaires sans Frontières et Artisans du Monde, soutenu par la coopération décentralisée entre les régions Rhône-Alpes et Atsinanana, un soutien aux coopératives de commerce équitable existe depuis plusieurs années. Après avoir, au fil des mois, découvert l’intérêt d’une démarche collective, ces coopératives travaillant dans l’alimentaire (sucre, vanille...), les huiles essentielles et l’artisanat (broderie, vannerie) ont ouvert un premier magasin collectif à Fénérive Est et un second est à l’étude à Toamasina. « Il n’y a pas si longtemps, on pensait qu’en se réunissant nous nous ferions concurrence. Aujourd’hui, on découvre qu’en étant ensemble nous démultiplions notre potentiel. Même les autorités de l’Etat et les élus nous portent une attention », indique Angeline.

Ces exemples attestent que la population, quand elle peut dépasser le stade de la "survie", cherche à mettre en œuvre des actions porteuses d’avenir, riche d’une démarche collective. Et comme le précise Gertrude « bien avant les ressources minières (les 3èmes au monde), la première ressource malgache est la volonté de ses Habitants ! »

novembre 2015

Article publié dans Inter-Peuples n°241, décembre 2015

Voyager autrement

AgendaTous les événements