COP 21 : tout est inscrit… mais tout reste à faire

Publié le : , par  Jo Briant

13 décembre 2015 : l’Accord de Paris sur le climat est finalement adopté par les 195 délégations réunies au Bourget, malgré quelques doutes qui se sont exprimés et un immense point d’interrogation. Conclu à l’issue d’un cycle de négociations de plus de vingt ans et marqué par l’échec majeur, en 2009, de la conférence de Copenhague (COP 15), l’accord de Paris est le premier accord universel de lutte contre le réchauffement climatique. Il doit entrer en vigueur en 2020 (seulement, regrettent nombre d’observateurs et d’ONG) et prendre le relais du protocole de Kyoto (1997) qui n’imposait de faibles réductions d’émissions de gaz à effet de serre qu’aux pays développés, exceptés les États-Unis et le Canada non signataires de ce protocole.

Au contraire, aux termes du document de 30 pages et de 29 articles, c’est l’ensemble de la communauté internationale qui consent – au moins sur le papier – à l’effort dans la lutte contre le dérèglement climatique. Pour la première fois, tous les pays du monde se sont engagés à infléchir la courbe des émissions de gaz à effet de serre, et pour la première fois les pays du Nord admettent être historiquement responsables – au moins partiellement – de la situation : ils s’engagent, dès 2020, à une contribution financière minimale (en principe 100 milliards de dollars… mais sans engagement formel) pour aider les pays en développement à y faire face.

Nous sommes déjà dans l’ère de l’Anthropocène, urgence absolue…

A l’issue de ces Accords, alors que les années 2011, 2014 et 2015 ont été les 3 années les plus chaudes depuis 1850, l’augmentation prévisible de la température en 2060-2070 est plus proche des 3°, ce qui rendrait notre monde invivable. Alors que l’objectif global fixé est en principe de ne pas dépasser 2°, voire 1,5°. Actuellement, avant la mise en application des Accords de Paris, nous sommes déjà entrés dans une nouvelle ère géologique et climatique : l’ère de l’Anthropocène [1], marquée principalement par l’action des humains, une zone incertaine faite de tempêtes, d’inondations, de désertification, de disparition accélérée d’espèces animales et végétales, de grandes violences géopolitiques, de migrants climatiques (déjà 20 millions)… Face à une telle détérioration de notre planète, l’Accord de Paris n’entrera en application qu’en 2020 et il faudra attendre 2025 pour qu’une première évaluation soit faite. Par ailleurs, le principe fondamental est de laisser chaque Etat décider de l’effort dont il s’estime capable. Or on peut imaginer que le niveau de "bonne" volonté varie considérablement d’un pays à l’autre. Les deux pays les plus pollueurs – les Etats-Unis et la Chine – n’ont pris par exemple aucun engagement chiffré quant à la réduction de leurs émissions de gaz à effet de serre, quant à l’exploitation du gaz de schiste pour les Etats-Unis ou à la diminution drastique des mines de charbon pour la Chine. Quant au Qatar et à l’Arabie Saoudite, ils se refusent au moindre engagement quant à leurs rythmes de forage de pétrole. Ajoutons que si cet Accord incite explicitement à un engagement politique de chaque nation, il est très loin d’être juridiquement contraignant comme le revendiquaient les peuples du Sud ainsi que les ONG. Par ailleurs, avant même l’application de cet Accord, bien des étapes restent à franchir : il est prévu en effet de laisser jusqu’à 2020 le temps pour chaque nation de le ratifier après l’avoir traduit et adopté dans le droit national.

COP21 + 3°

Selon les ONG (Oxfam, Greenpeace, Attac…), si les plans d’action des différents gouvernements exposés à Paris sont appliqués, alors la température de la planète montera au minimum de 2,7° C. Et encore à condition que ces plans aient été exécutés, car ces plans ne sont absolument pas contraignants. Au rythme actuel, avant même l’application effective de ces accords prévue à partir de 2020, la limite de 1,5° C risque d’être atteinte.

Ajoutons que ces Accords ne disent rien des 200 principales entreprises pétrolières, gazières et charbonnières qui représentent une valeur de 4 000 milliards de dollars sur le marché, dont plusieurs ont financé la Conférence de Paris. Plusieurs d’entre elles ont applaudi les Accords… qui ne prévoient pas une réelle pression sur elles pour qu’elles diminuent notablement leurs extractions. Or, selon les ONG et le GIEC [Groupe d’Experts Intergouvernemental sur l’Evolution du Climat], soit nous continuons avec les mêmes rythmes d’extraction de ces réserves fossiles, et nous allons inéluctablement vers une hausse des températures entre 3 et 5°, ce qui rendra la planète tout simplement invivable, soit nous parvenons – mais comment ? – à maintenir la hausse sous les 2°C, ce qui impliquera de ne brûler que 20 à 30% des réserves fossiles, de baisser la production mondiale de pétrole d’un tiers, le gaz de la moitié… ce qui suppose une rupture radicale avec la logique productiviste et consumériste actuelle. Une évidence soulignée par de nombreux observateurs : la faiblesse principale de cet Accord historique de Paris est qu’il est fondé sur un "droit mou", non contraignant. Seuls les peuples et les citoyen-ne-s du monde peuvent contraindre les Etats et faire pression sur les multinationales, et expérimenter dès aujourd’hui des pratiques alternatives et économes…

Malgré tout, des raisons d’espérer ?

Les mobilisations citoyennes à Paris, en France, dans le monde, notamment les 12 et 13 décembre, extraordinairement déterminées, colorées, inventives montrent que les peuples et les citoyen-ne-s comptent bien peser sur les puissances économiques et politiques pour les contraindre à un nouvel "agenda", économe en énergie, sobre, respectueux des équilibres naturels et des écosystèmes. Déjà aujourd’hui, des expériences comme les Amaps, les scops, les collectifs décroissants et de transition, des mouvements comme Terre de Lien et tant d’autres montrent qu’on peut vivre mieux avec moins. Il y a les ZAD qui décident de bloquer les infrastructures nuisibles, les succès des oppositions au gaz de schiste, au Nord comme au Sud (en Algérie par exemple). Il y a aussi ce qu’on pourrait appeler les actions de désinvestissement, impulsées notamment par des ONG comme ATTAC, par des actions de pression sur les banques ou encore les fonds de pension pour qu’elles retirent leurs investissements des énergies fossiles. Un exemple parmi bien d’autres : l’association basque Bizi a déversé une tonne de charbon devant une agence de la Société Générale pour que la banque se retire d’un gros projet de mine de charbon en Australie. La banque a finalement annoncé qu’elle se retirait du projet. Autre exemple : l’action de plusieurs ONG, comme le CADTM, pour que la dette des pays du Sud soit enfin annulée et que le fonds de 100 milliards de dollars prévu par les Accords de Paris soit réévalué compte-tenu des dégâts écologiques inouïs provoqués dans les pays du Sud par les multinationales, les extractions massives de charbon, de pétrole, de gaz… Rappelons que les dépenses militaires mondiales ont atteint 1 620 milliards de dollars en 2010 (50% de plus qu’en 2001) : ces dépenses ont-elles une plus grande utilité sociale que celles qui permettraient de sauver notre milieu de vie ?

Les raisons d’espérer existent, elles dépendent de chacun-e d’entre nous, de nos ruptures avec le mode de consommation dominant, de nos initiatives alternatives, de notre pression permanente sur les responsables économiques et politiques de l’état actuel de la planète… Nous n’avons plus que quelques décennies, voire quelques années pour inverser le cours des choses…

Article publié dans Inter-Peuples n°243, février 2016

[1Anthropocène : terme de chronologie géologique désignant l’époque de l’histoire de la terre qui a débuté – vers les années 1870-1880 - lorsque les activités humaines ont eu un impact global significatif sur l’écosystème terrestre, impact qui s’est gravement et dangereusement accéléré dans les années 1970-2000.

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