Regard sur le Mali

Publié le : , par  Philippe Savoye

Faisant suite au conflit armé dans le nord Mali qui a débuté en 2012, par la résolution 2100 du 25 avril 2013, l’ONU crée la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations Unies pour la stabilisation au Mali (MINUSMA). "La Mission appuiera le processus politique et réalisera un certain nombre d’activités de stabilisation concernant la sécurité, prêtera une attention particulière aux principales agglomérations et axes de communication, protégera les civils, surveillera les droits de l’Homme, mettra en place les conditions indispensables à l’acheminement de l’aide humanitaire et au retour des déplacés, à l’extension de l’autorité de l’État et à la préparation d’élections libres, ouvertes à tous et pacifiques." A la suite des opérations Serval et Epervier, l’armée française poursuit sa présence dans le cadre de l’opération Berkhane à compter du 1er aout 2014. Le 20 juin 2015, après de longues négociations "l’accord d’Alger" est signé à Bamako entre l’État malien et la coordination des mouvements de l’Azawad (CMA), alliance de groupes armés du nord. La paix serait-elle revenue durablement et la vie quotidienne d’antan aurait-elle repris ses droits ? La réalité et les témoignages attestent que le chemin à parcourir est encore bien long…

Une absence d’Etat

Plusieurs raisons à cette situation, mais l’élément qui revient le plus souvent chez nos interlocuteurs est le sentiment d’abandon de l’Etat. "Le problème majeur est la faiblesse, voire l’absence d’Etat dans le Nord : le banditisme, les trafics sont omniprésents. Gao bénéficie d’importants crédits et des constructions sont réalisées mais elles sont le fait de la Minusma et non de l’Etat malien", souligne Abdoulaye, Songhaï résidant à Gao. "Les mouvements extrémistes, intégristes, Aqmi et autres, s’appuient sur le sentiment d’abandon de l’Etat mais également des ONG qui ne peuvent travailler en sécurité d’une part, et de l’image négative de l’Occident, qui dit vouloir régler les problèmes et mène sa propre politique non dépourvue d’intérêts d’autre part. Au nord de Ségou, souvent dans les villages il n’y a plus d’écoles, de médecins. Les mouvements intégristes religieux font la loi. Il s’agit bien d’une population musulmane mais qui se situe dans un Islam modéré. Leur présence, impose une radicalisation de la vie ; tout change comme les mariages où la musique, les tam-tams sont interdits. Progressivement, cela atteint le mode de vie au quotidien où pauvreté et misère règnent. Les populations n’y sont pas favorables, mais par leur présence ils font régner leur ordre", précise Hama, peul.

Un secteur clé illustre cette situation : l’éducation

Un rapport de l’Observatoire de développement humain durable (ODHD) [1] réalisé avec le soutien de l’Unicef et de l’État malien fait ressortir l’énorme défi à relever dans la moitié nord du pays où 400 000 enfants de 7 à 15 ans ne sont pas scolarisés. Une école sur six est actuellement fermée pour la troisième année consécutive. Selon ce rapport, le déficit serait de 556 écoles primaires et 134 dans le second cycle. Le nombre de classes à construire serait de 2 606 et le besoin de recrutement en enseignants s’élève à 2 796. "Pour la majorité, ces écoles, restent fermées après avoir été endommagées, détruites, pillées ou occupées par des groupes armés. A ce jour, 79% des écoles sont toujours fermées à Kidal. Le chemin de l’école est toujours dangereux, et la crainte des mines non explosées et autres restes explosifs de guerre poussent les parents à empêcher leurs enfants d’aller à l’école. La violence a également conduit à une pénurie d’enseignants. Près de 600 enseignants ont fui les zones de conflit ou ne se présentent plus au travail à cause de l’insécurité" précise le rapport.

Une relation "nord – sud" complexe

Les discours politiques mettent systématiquement en avant l’unité du pays. Soit ! Mais ce rabâchage n’est-il pas là pour cacher un sentiment bien équivoque… ? Si la tolérance malienne est bien connue celle-ci se limite parfois à son ethnie et à celles qui lui sont proches, en terme d’histoire, de culture, de mode de vie [2]. Les clivages demeurent bien présents entre certains groupes, à l’image du nomade et du sédentaire surtout quand il se surajoute à la couleur de peau, à des histoires qui peuvent être conflictuelles, avec une incompréhension qui se mue parfois en opposition systématique : "il y a peu de Touaregs à Gao, car pour la population ils sont considérés comme "des rebelles". Ceux qui s’y trouvent viennent pour des approvisionnements, du travail et repartent dès que possible. Plus aucune présence familiale" (Amadou).
"Ce manque de cohérence de la société malienne" (Mohamed) s’inscrit aujourd’hui dans une perte de confiance plus générale. "On ne sait plus qui est qui ; quand des membres de Mujao [3] se font arrêter, ils annoncent qu’ils sont membres de Gatia [4], milice touareg initiée par l’armée malienne, ce qui leur offre un laissez-passer" (Mohamed)… Absence de confiance entre les Touaregs et les militaires… Culture et religion qui précédemment formaient deux bases distinctes de la société ont tendance à être totalement amalgamées, ce qui constitue un réel danger (Ahmed)… Des accords de paix, et notamment le cantonnement, pas encore mis en œuvre… Le manque de confiance se joue à tous les niveaux ce qui induit une mal gouvernance…

Minusma

"La Minusma compte de nos jours 12 000 hommes dont seulement 682 Maliens. Le coût financier annuel lié à la prise en charge de ses effectifs s’élève à 923 305 800 $US, à la charge du contribuable malien…" (le Combat du 22 janvier). Sa présence est au centre de bien des interrogations : "est-elle une force d’interposition ou de sécurité de la population ?" Composée de multiples contingents africains, voire asiatiques, elle est perçue comme une ingérence étrangère. "Nous vivons la présence de la Minusma, comme une armée d’occupation, qui nous fait perdre notre souveraineté…" (Moussa)
Pour la majorité de nos interlocuteurs du nord, à la question faut-il favoriser son départ, la réponse est franchement "oui". S’ils reconnaissent qu’elle a permis des réalisations en terme social et d’infrastructures (éclairage public sur les grands axes, reconstruction de la gendarmerie, etc.), ils lui reprochent de ne pas apporter la sécurité à la population : "quand il y a des roquettes, les militaires se réfugient dans leur cantonnement et n’en ressortent que lorsque tout est calme. Ils se cloîtrent et n’interviennent pas dans l’insécurité du quotidien. Sont-ils là pour protéger la population ? A quoi servent-ils ?" (Abdoulaye)
Le 11 janvier au siège de l’ONU, Abdoulaye Diop, ministre des affaires étrangères, déclare : "je voudrais à la lumière de toutes les avancées enregistrées dans mon pays par la présence de la mission des Nations-Unies, inviter le Conseil de Sécurité à solliciter le secrétariat de mener dès à présent une réflexion approfondie dans la perspective de l’élaboration d’une sorte d’exit strategy de la Minusma au Mali".

Demain, une paix durable ?

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Statue à la paix - Bamako

Êtes-vous satisfaits d’IBK [5] ? "De lui, oui, mais ce n’est pas lui qui décide, c’est l’extérieur". Qui est l’extérieur ? "C’est la France, lui il applique… A Gao nous sommes dans une phase transitoire entre l’urgence et le développement. Les apports sont des interventions ponctuelles sans une approche d’ensemble, de projets d’envergure." (Abdoulaye)
"Aujourd’hui nous célébrons le 20 janvier (jour férié dans le pays), l’anniversaire du départ du dernier soldat français du sol malien, soit le 55ème anniversaire de cet événement…Les Français étaient là ; mais ils sont partis. Alors et maintenant ? Mais cependant ces mêmes Blancs sont encore là au Mali" (Ibrahim Kebe – Le combat du 22 janvier).

La paix, chaque Malien y aspire très profondément et à la question "comment ?" Moussa Bambara de Bamako est précis : le premier pas vers une pacification de la zone et l’ouverture de perspectives serait de rendre les armes. On en est loin aujourd’hui. Le cantonnement [6] est une bonne chose, mais l’essentiel serait que la population perçoive des effets visibles qui améliorent et modifient leur quotidien, c’est-à-dire des actions concrètes en matière sociale, la réouverture des écoles, la présence des administrations, des emplois. L’impact de la Minusma n’est pas perceptible. Il faut croire en l’espoir, même si les choses n’avancent pas aussi vite que promis. Le Mali doit rester uni, même si les populations ne vivent pas de façon identique, si les origines sont diverses, mais il ne faut pas se cacher, entre le Nord et le Sud il y a certaines distances. Il ne faut pas parler d’assimilation, mais reconnaître les spécificités, les particularités, tout en ayant les mêmes droits.
Ces propos corroborent l’analyse de Mohamed Amada, songhaï de la région de Gao, dans un récent ouvrage [7] : "Les rapports sociaux entre les communautés locales se sont délités… Ce vivre ensemble communautaire est malheureusement foulé au pied aujourd’hui par les logiques libérales, le narco terrorisme, les coups d’états militaires… La méfiance s’est généralisée au paroxysme du conflit malien à cause de confusions terribles entre milieux maliens œuvrant pour l’intégrité du territoire, mouvement rebelle et touaregs, communautés du Nord, communautés du Sud… Aujourd’hui, certains milieux religieux profitent de l’espace démocratique abandonné pour influencer les décisions politique. Il y a un tel déficit démocratique que les citoyens ne se retrouvent plus dans les institutions, censées garantir la justice, l’impartialité, l’équité…
Pour qu’il y ait une véritable politique de réconciliation, il faut d’abord prendre en compte la reconstruction du tissu social entre les communautés du nord Mali, alors que ces communautés ont toujours cohabité de façon paisible sur le même territoire, car il n’a jamais existé de frontières entre elles, mais seulement des différences de pratiques quotidiennes. Se sentir malien nécessite un sentiment d’appartenance à une communauté nationale à la fois culturelle, politique, géographique, historique, au-delà des croyances, des religions, des modes de vie et des langues multiples
".

Article publié dans Inter-Peuples n°244, mars 2016

En complément...

Des actions portées par la population avec des soutiens d’ONG, il en existe, même si la présence de ces dernières est particulièrement limitée : "il y a quelques ONG maliennes à Gao et de rares ONG françaises… mais dont le personnel est "Noir" !" (Abdoulaye).
A titre d’exemple les cours d’alphabétisation portée par l’ONG malienne "association pour l’alphabétisation en langue songhaï et tamasheq" (AALST) incluant un comité de surveillance composé d’un conseiller de la mairie, d’un chef de village et d’une personne ressource, soutenue par l’association française "Imbidjadj solidarit".
Après six années d’existence, ces cours d’alphabétisation concernent aujourd’hui plus de 400 personnes, de 10 ans à plus de 60 ans (au Mali, un enfant de plus de 8 ans ne peut plus entrer dans le cursus scolaire) parmi lesquels des handicapés physiques (population rejetée de toute part). La particularité et la force de cette action sont la présence de toutes les ethnies locales - touareg, songhaï, bambara, peul, bozo - en parfaite harmonie. Un cursus qui débouche quasi systématiquement sur un emploi.
Un atelier de coutures est conçu sur la base d’une auto formation : les femmes les plus qualifiées initiant les débutantes. 15 d’entre elles ont reçu un diplôme qualifiant de la Direction Régionale de la promotion de l’emploi et de la formation professionnelle.
Depuis un an, la confection de grillage, permet à la fois de développer une activité économique, de répondre à des besoins locaux et… de dégager un autofinancement pour l’association. Huit tonnes de fil de fer traités durant le second semestre 2015 ! Complémentairement à "Imbidjadj solidarité" qui finance des postes d’intervenants aux cours d’alphabétisation, grâce à cet autofinancement l’association AALST emploie une dizaine de personnes (personnel pour l’alphabétisation et à la confection de grillage).
Reconnu par la municipalité de Gao qui lui a permis d’accéder à un terrain, l’association vient de construire trois salles de classe, financé par la Minusma et… son autofinancement.

Contact : http://www.imbidjadj-solidarite.com/

[3Mouvement pour l’Unicité et le Jihad en Afrique de l’Ouest.

[4Groupe autodéfense touareg Imghad et alliés opposé à l’indépendance du nord Mali. Si elles nient officiellement être à l’origine de sa création, des témoignages attestent que les liens entre cette milice et les autorités sont clairement établis.

[5Ibrahim Boubacar Keïta, président de la République.

[6Selon le chapitre 8 des accords d’Alger, il s’agit d’une étape d’intégration d’ex-combattants dans les corps d’Etat dans le cadre du processus "désarmement, démobilisation et réinsertion".

[7"Le Mali rêvé", éditions l’Harmattan, décembre 2015.

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